XXIII

Paris, 5 septembre 1864.

Mon cher Panizzi,

Pendant que vous êtes en villégiature, je tousse et j'étouffe. Il faut

absolument qu'on me donne une maison de campagne au bord du Nil, si l'on

veut que je vive. Mes contemporains devraient bien se cotiser pour me

faire cette galanterie.

Vous m'avez fait rire avec votre indignation aristocratique, contre la

possibilité d'une mésalliance dans la maison de Savoie. Je vous ai dit

que je n'y croyais pas alors, et j'y crois encore moins aujourd'hui,

mais en ma qualité de plébéien, je ne trouverais pas la chose si

terrible; je la trouverais même très avantageuse à ladite maison, si à

de beaux yeux, et à une peau qui doit être fort douce, se joignait la

dot que vous savez. Cela vaudrait la peine d'épouser une négresse.

Tout le monde croit qu'il va y avoir une insurrection à Madrid très

prochainement, et peut-être une révolution. En Espagne, on n'obéit qu'à

une grande épée, et il n'y en a pas dans le cabinet Mon. Elles ne

manquent pas en dehors. Il y a O'Donnell, Narvaez, les deux Concha et

Espartero. Le ministre actuel de la guerre est un pauvre hère, créature

d'O'Donnell, mais qui par lui-même ne peut rien. Si Prim et les

progressistes, qui ont fait, comme il semble, de nombreuses recrues

essayent d'un pronunciamiento, il est possible que le cabinet aille à

tous les diables et l'innocente Isabelle en même temps. Il y a à Madrid

plus de vingt mille Français, artisans, industriels ou réfugiés, qui, un

jour d'émeute, fournissent des professeurs de barricades très habiles,

ainsi qu'on a pu le voir dans la dernière révolution. C'est à quoi

aboutissent souvent les efforts pour faciliter les communications

internationales. Chacun prend les maladies de son voisin.

Tout cela ne devrait pas vous empêcher d'aller avec moi en Espagne. Les

étrangers n'ont rien à craindre dans ces occasions-là; ils voient les

choses de près et se forment l'esprit et le cœur.

Je crois que M. Fould aura fort affaire pour remettre ensemble des

collègues fort désunis. Quel parti prendra-t-on pour la session

prochaine, résistance ou concession; c'est ce que personne encore ne

sait au juste, peut-être même celui qui décide en dernier ressort.

Les derniers discours de lord Palmerston me paraissent séniles. _Solve

senescentem!_ Cela ressemble aux dernières années de Louis-Philippe,

lorsqu'il érigeait ses faiblesses en théorie gouvernementale. On dit que

lord Russell a écrit de la bonne encre, de son encre particulière, aux

Allemands; ce qui n'est pas probablement le moyen d'arranger les

affaires de ce côté.

Adieu, mon cher Panizzi; mille amitiés et compliments. Pendant que vous

êtes à la campagne, écrivez ou promenez-vous.

Lettres à M. Panizzi, tome II · 第 27 / 206 题