Paris, 22 août 1864.
Mon cher Panizzi,
Je voulais donner ma lettre à M. Taylor[2], mais je crains qu'il ne soit
parti. Je lui ai fait voir la Bibliothèque et lui ai donné des billets
pour les Lions. Il vous dira les bêtises de Labrouste à la Bibliothèque.
On n'avance guère. La grande salle cependant est presque terminée;
l'architecte a eu le bon esprit de vous piller, mais ailleurs il a voulu
perfectionner, et il s'est grossièrement fourvoyé. A chaque salle, il y
a des marches à monter, ce qui indique peu d'intelligence des besoins
d'une bibliothèque. Il y a des armoires trop hautes et des crémaillères
insensées. D'ailleurs, on continue le catalogue lentement et dans les
vieux errements.
[2] M. Taylor était un ami de M. Panizzi.
Je suis allé vendredi à Saint-Cloud. On y dansait, mais fort tristement.
L'impératrice avait les yeux gros. Elle venait d'apprendre la mort de la
princesse Czartoriska, fille de la reine Christine. L'empereur voulait
décommander le bal. Le roi a dit qu'il ne fallait pas faire cette peine
aux dames. Madame de Lourmel et madame de Rayneval m'ont fort demandé de
vos nouvelles. Madame de Lourmel s'attendait à recevoir votre portrait
en échange du sien: voyez ce qu'il vous convient de faire. J'ai demandé
quand on allait à Biarritz; mais la question était inconvenante, à ce
qu'il m'a semblé. Il paraît que rien n'est encore décidé. Peut-être
n'ira-t-on pas. Si on n'y va pas, c'est sans doute qu'on ira autre part;
car vous savez que l'impératrice ne peut souffrir Saint-Cloud. Je ne
serais pas surpris qu'on méditât quelque voyage, mais où? _Chi lo sa?_
Je ne doute pas qu'il n'y ait prochainement du tapage en Espagne. Le
ministère est faible et n'a pas de généraux. On dit que le ministre de
la guerre est une créature d'O'Donnell. Les Concha sont peu
bienveillants pour le cabinet actuel. D'autre part, les progressistes
ont pour chefs deux hommes qui ne manquent pas de talent, mais qui
manquent absolument de scrupules, Prim et Olozaga. Il ne serait pas
impossible qu'on profitât de notre présence à Madrid pour nous donner le
spectacle d'un pronunciamiento. La chose est assez drôle et vaut la
peine d'être vue. J'espère que cela vous décidera à venir.
Parmi le petit nombre de bipèdes qui sont encore à Paris, on fait
beaucoup de conjectures sur le voyage du prince Humbert. Il y a des gens
qui disent qu'il vient pour la princesse *** et que le pape payera la
dot de la mariée. Je ne crois pas à cela, mais vous savez que je suis
sceptique.
Ce qui me semble certain et qui doit, avoir donné naissance à ce
_canard_, c'est qu'on n'est pas content de Sa Sainteté. Montebello, qui
est venu ici, en a conté de toutes les couleurs et dit qu'on lui fait
faire un métier peu de son goût. Cette conversion du petit Cohen a mis
l'armée de très mauvaise humeur et a fait aussi, je crois, quelque
impression en haut lieu.
Adieu, mon cher Panizzi. On s'attend à ce que M. de Bismark jette sa
Chambre par la fenêtre. La Prusse et l'Autriche sont fort aigres l'une
pour l'autre et les petits États très irrités; mais tout avorte chez ces
gens-là. Si la France et l'Angleterre étaient bien unies, elles
pêcheraient de beaux poissons dans cette eau trouble.