Paris, 7 juin 1864.
Mon cher Panizzi,
M. Frémy, que vous connaissez, est venu hier, de la part de
l'impératrice, me dire qu'elle voulait que j'allasse à Fontainebleau le
13 de ce mois. Je l'ai prié de dire à Sa Majesté que j'étais très peu
propre à faire l'ornement de sa cour dans l'état de débine où je me
trouvais; que, de plus, j'étais attendu à Londres et que toutes mes
dispositions étaient faites pour ce voyage. Aujourd'hui, je suis allé
voir Frémy, qui m'a dit, de la part de Sa Majesté, que je n'avais rien à
faire à Londres; que le climat ne me valait rien, et qu'elle comptait
sur moi le 13.
Vous comprenez que je ne puis répliquer. Me voilà donc pour une semaine
au moins à Fontainebleau. Si vous êtes à Londres encore, j'irai vous
trouver en quittant Leurs Majestés. Je n'ai pas besoin de vous dire
combien ce retard me contrarie, mais le moyen de refuser?
Je suis parfaitement résolu à m'excuser si, selon son usage, Sa Majesté
m'invite à prolonger mon séjour. Alors j'aurai fait preuve de bonne
volonté et j'aurai le droit de résister. Maintenant ce n'est pas
possible. Vous avez en ce moment la meilleure partie de moi-même sous
votre toit, je veux dire mon habit et mes culottes. Dans le cas où vous
auriez un ami assez bête pour se charger de m'apporter ledit habit
(l'habit et le gilet seulement), et si cet ami partait avant le 12 de ce
mois, j'en paraîtrais plus beau devant mes hôtes augustes. Cependant ne
vous donnez aucune peine pour cela. Mon habit numéro deux est encore
mettable, et il y en aura de plus vieux, selon toute apparence. Il est
donc bien entendu que vous payerez M. Poole, que vous me ferez crédit,
et que vous me répondrez de mes culottes devant Dieu et devant les
hommes; enfin que, si une occasion facile et imprévue se présentait,
vous m'enverriez l'habit et le gilet avant le 12 juin. Selon toutes les
probabilités, je pourrai être à Londres pour ma fête, qui est le 25 de
ce mois.
A ce propos, je vous dirai que le chemin de fer de Bayonne à Madrid sera
ouvert, non pas le 1er octobre, comme on me l'avait dit, mais le 15
juillet.
Aller à Madrid le 15 juillet, c'est, quand on n'est pas incombustible,
une affaire un peu grave. Je sais que nous serions à Carabanchel, où il
y a un peu d'air; mais le mauvais côté de l'affaire est qu'on ne peut
rien voir, ni taureaux, ni opéra ni manuscrits. Tout le monde est en
vacances. Il vaudrait mieux, à mon avis, partir vers le milieu de
septembre, ou au commencement d'octobre. Le mois de novembre est encore
très beau à Madrid, seulement il ne faut pas sortir sans un paletot
qu'on porte sur le bras pendant le jour, mais qu'il faut endosser dès
que le soleil se couche.
Adieu, mon cher Panizzi; je vous ai dit que j'avais retrouvé dans ma
cave du vin de Porto vraiment sublime; le docteur Maure y fait des
brèches notables, mais il en restera toujours une ou deux bouteilles
pour Votre Seigneurie.