IX

Paris, 13 avril 1864.

Mon cher Panizzi,

Comment expliquez-vous l'enthousiasme des Anglais pour Garibaldi?

Est-ce, comme on le croit ici, pour faire compensation à l'affaire

Stanfeld et montrer que, si on n'aime pas les assassins, on aime les

tapageurs? On a mis dans les journaux français que Garibaldi n'avait

rien eu de plus pressé que de voir Mazzini et de l'embrasser. Si le fait

est faux, comme je le crois, il ne serait pas mal de le démentir, dans

l'intérêt de la France, de l'Angleterre et de l'Italie. _Intelligenti

pauca._

On se perd en conjectures sur la visite de lord Clarendon. Par

parenthèse, je dîne demain avec lui chez lord Cowley. On dit qu'il vient

pour recimenter une nouvelle alliance intime. Cela me semble fort

douteux. Il me paraît probable que nous soutiendrons, dans la conférence

de Londres, l'opinion des commissaires anglais, mais avec une certaine

réserve. Vous savez que nous avons un pied dans la révolution, et que

nous prenons toutes les affaires au point de vue théorique, tandis que

vous ne considérez (et très sagement, je crois,) que le fait du moment

au point de vue pratique et de votre intérêt personnel.

La peur de la guerre paraît se dissiper un peu. La fin des lambineries

de l'archiduc a produit un assez bon effet, mais nous sommes malades à

l'intérieur. Vous savez ce que deviennent les Français quand ils ne sont

pas gouvernés. Or, à l'intérieur, nous ne sommes pas gouvernés. Les

préfets ne reçoivent pas de direction. Les uns se font capucins, parce

qu'ils croient faire ainsi leur cour; d'autres inclinent vers le

libéralisme outré, parce qu'ils s'imaginent que l'avenir est là. La

plupart font les morts pour demeurer bien avec tout le monde. En

attendant, le socialisme fait des progrès et la bourgeoisie, qui ne se

souvient plus de 1848, est de l'opposition et aide à scier la branche

sur laquelle elle est assiégée. Tout cela est fort triste et nous

présage de mauvais jours.

Il y a longtemps que, pour vous détourner d'une résolution trop

juvénile, selon ma manière de voir, je vous disais qu'excepté en

Angleterre, personne n'était sûr de conserver ce qu'il possède.

Depuis quelque temps, je suis obsédé par l'idée de la misère dans ma

vieillesse. Ce n'est pas que j'aie besoin de grand'chose; mais encore

faut-il pouvoir vivre. Demandez à M. Heath, ou à quelque savant homme en

matière de finances, quel serait le moyen de placer de l'argent en

viager d'une manière parfaitement sûre, et quel est l'intérêt que l'on

donne à un jeune homme de soixante ans. Je ne vous dis pas pour qui, ne

le dites pas non plus. Nous en reparlerons.

Adieu, mon cher Panizzi. Je suis toujours souffrant et oppressé.

X

Paris, 20 avril 1864.

Mon cher Panizzi,

Mille remercîments du papier que vous m'avez envoyé, mais je suis trop

bête pour comprendre tout. C'est encore une chose dont nous aurons à

reparler. Le jeune homme de soixante ans me charge de vous remercier

_toto corde_, mais il espère qu'un monde meilleur le recevra avant la

débâcle qu'il craint. En temps de famine, vous seriez un de ceux à qui

il demanderait avec confiance un morceau de bœuf salé.

Il me semble qu'il y a pour le moment beaucoup d'accord entre les

gouvernements de France et d'Angleterre, ce dont je me réjouis. _Le

Moniteur_ a un entrefilet pour dire que notre cabinet n'a fait aucune

observation au sujet de Garibaldi. C'est une bonne chose. Lord Clarendon

a été très choyé ici et a généralement plu.

Si vous avez contribué à faire reprendre à Garibaldi le chemin de

Caprera, et à lui faire faire une visite à M. d'Azeglio, vous avez fait

pour le mieux. Après l'aristocratie, il serait tombé entre les pattes de

la démocratie, et, n'ayant plus personne pour le surveiller et le

seriner, il aurait dit _delle grosse_. Il est fâcheux qu'il ait vu

Mazzini et Stanfeld, dont l'affaire est plus mauvaise qu'on ne croit.

Mais il y a, entre tous les gens de révolution, un trait d'union qui

rapproche les coquins des niais vertueux. Cela n'empêche pas que l'on

n'ait vu ici avec grande surprise lord Palmerston donner à dîner à un

homme qui avait cherché à allumer une guerre européenne, qui avait

débauché des soldats et pris les armes contre son gouvernement.

Garibaldi lui a rendu un mauvais service en le remerciant de la conduite

de la marine anglaise lors de l'invasion de la Sicile. Je ne pense pas

que ce soit un bon point pour lord Palmerston dans la diplomatie

européenne. Mais vous êtes insulaire, et, malgré leur héroïsme, les

Prussiens n'iront pas vous chercher querelle pour cela.

J'espérais que les Danois tiendraient plus longtemps. La prise de Düppel

va donner au roi de Prusse et à M. de Bismark une prépotence

extraordinaire, et je crois qu'ils feront quelque sottise. L'empereur

d'Autriche a été plus modeste. Il n'a pas voulu d'entrée triomphale pour

des canons danois amenés à Vienne, et il les a fait mettre sans

cérémonie dans un coin de ses écuries.

Adieu, mon cher Panizzi. Nous avons ici un temps magnifique; cependant

je ne m'en porte guère mieux. On nous menace d'une session très longue.

Je crains qu'elle ne dure tout le mois prochain. Thiers et ses amis se

préparent à foudroyer le budget de leur éloquence.

Lettres à M. Panizzi, tome II · 第 14 / 206 题