UN FANTÔME DE NUÉES

Comme c'était la veille du quatorze juillet

Vers les quatre heures de l'après-midi

Je descendis dans la rue pour aller voir les saltimbanques

Ces gens qui font des tours en plein air

Commencent à être rares à Paris

Dans ma jeunesse on en voyait beaucoup plus

qu'aujourd'hui

Ils s'en sont allés presque tous en province

Je pris le boulevard Saint-Germain

Et sur une petite place située entre Saint-Germain-des-Prés

et la statue de Danton

Je rencontrai les saltimbanques

La foule les entourait muette et résignée à attendre

Je me fis une place dans ce cercle afin de tout voir

Poids formidables,

Villes de Belgique soulevées à bras tendu par un ouvrier

russe de Longwy

Haltères noirs et creux qui ont pour tige un fleuve figé

Doigts roulant une cigarette amère et délicieuse comme

la vie

De nombreux tapis sales couvraient le sol

Tapis qui ont des plis qu'on ne défera pas

Tapis qui sont presque entièrement couleur de la

poussière

Et où quelques taches jaunes ou vertes ont persisté

Comme un air de musique qui vous poursuit

Vois-tu le personnage maigre et sauvage

La cendre de ses pères lui sortait en barbe grisonnante

Ii portait ainsi toute son hérédité au visage

Il semblait rêver à l'avenir

En tournant machinalement un orgue de Barbarie

Dont la lente voix se lamentait merveilleusement

Les glouglous les couacs et les sourds gémissements

Les saltimbanques ne bougeaient pas

Le plus vieux avait un maillot couleur de ce rose violâtre

qu'ont aux joues certaines jeunes filles fraîches mais

près de la mort

Ce rose-là se niche surtout dans les plis qui entourent

souvent leur bouche

Ou près des narines

C'est un rose plein de traîtrise

Cet homme portait-il ainsi sur le dos

La teinte ignoble de ses poumons

Calligrammes: Poèmes de la paix et de la guerre (1913-1916) · 第 30 / 155 题