XXIV

Ils sortaient, ils passaient devant l'église. La porte était ouverte;

dans l'ombre du sanctuaire, des cierges veillaient, illuminaient d'une

lueur tremblante la dorure de l'ostensoir, exposé sur l'autel.

Machinalement, suggéré par l'habitude, l'abbé Curvale plia le genou, se

recueillit, les yeux baissés, en une brève prière. Gilbert s'agenouilla,

pria avec lui. Ils longeaient maintenant le mur du cimetière. Dans une

brèche mal défendue par un fagot de ronces, s'ouvrait la perspective des

cyprès et des tombes. Elles disparaissaient, presque nivelées, sous la

végétation des menthes et des fenouils. Une pierre surmontée d'une

croix, seule debout parmi l'herbe d'oubli, désignait aux passants une

sépulture plus importante. L'abbé Curvale l'indiquait à Gilbert.

--Là, dit-il, est enterré mon prédécesseur, l'abbé Argain. Je l'ai

connu. C'était un brave homme, une âme de Dieu, simple et pure comme une

âme d'enfant. St-Assiscle fut son premier et son dernier poste.

Cinquante ans de ministère, toute une carrière de dévouement et de

sacrifice vécue ici, dans cette paroisse. Quel exemple! Et quelle chute!

L'abbé Curvale après l'abbé Argain! Et pourtant--vous me croirez si vous

voulez--mais quand je suis arrivé ici, il y a cinq ans, j'étais plein de

bonnes intentions, je ne pensais qu'au règne de Dieu, au salut de mes

paroissiens. J'étais le bon pasteur, le vigneron de la vigne céleste.

Ah! si vous m'aviez connu dans ce temps-là! L'abbé Curvale se tut un

moment; ses yeux se mouillèrent; puis secouant les épaules: J'étais trop

seul ici, continua-t-il. Et si ça n'avait été que la solitude encore!

mais ce contact de tous les jours avec les paysans: des créatures

d'argent et de boue, des coquins ou des brutes. Et puis, il y avait les

confrères. Ah! ceux-là! le mal qu'ils m'ont fait! Pas un appui autour de

moi, pas un bon conseil, rien que des espions et des sycophantes.

J'étais étourdi, c'est vrai, j'aimais à rire, je ne me gênais pas pour

badiner aux dépens de ces vieux bonzes; ils ne me l'ont pas pardonné. On

m'a dénoncé, on m'a traqué, on m'a mis en quarantaine. Les portes se

fermaient sur moi; j'étais ici dans ma paroisse comme Robinson dans son

île. Capirol fut mon Vendredi. Mauvaise compagnie, n'est-ce pas? Je me

mis à braconner, à boire. Le soir quand nous rentrions de l'affût, la

Capirole était là. Pourquoi ne vous le confesserais-je pas à vous qui

avez connu le monde, qui avez même fait la fête, m'a-t-on dit, quand

vous étiez étudiant à Toulouse? La femme m'a toujours tenté. Même au

séminaire, au temps de ma ferveur, j'ai failli succomber combien de

fois! C'était plus fort que moi. Dans la rue, quand nous nous rendions

aux offices de la métropole, à l'église même, pendant les saints

offices, je les dévorais, je les déshabillais en pensée. Et la nuit,

quels assauts! quelle ronde, autour de mon lit, d'images affolantes! Je

mordais mon traversin. Je me levais, je m'étendais, nu, sur le carreau

glacé de ma chambre, je m'écorchais, je m'abîmais à grands coups de

discipline. Ah! d'avoir cette rage dans le sang, quel supplice!

--Eh! quoi? répliquait Gilbert. Est-il possible que vous ayez été tenté

par la Capirole?

--Par la Capirole comme par les autres. Est-ce qu'elles ne sont pas

toutes pareilles? Est-ce que la moins désirable, la plus infâme n'a pas

des secrets pour vous ensorceler? Et quand elles vous tiennent...

--La chair est faible, j'en sais quelque chose, répondit l'abbé Gilbert,

mais n'aviez-vous pas contre elle la ressource de l'oraison, le secours

de la grâce?

--Et, croyez-vous que je n'aie pas lutté, que je n'aie pas crié ma

misère à Dieu? Dieu ne veut plus de moi: je suis un réprouvé, un maudit!

--Qu'en savez-vous? La miséricorde divine est infinie. Ecoutez-moi, abbé

Curvale; je ne suis qu'un enfant, un malheureux pécheur comme vous. Vous

souffrez, je souffre aussi, je suis malade du même mal. La tentation m'a

visité; quand je suis arrivé chez vous, ma vocation chancelait, j'étais

prêt à rentrer dans le monde, à dépouiller la livrée de Jésus-Christ...

--Ah! ah! je comprends, fit l'abbé Curvale. Il s'agit de mademoiselle

Mériel. Une jolie fille et une belle dot. Mes félicitations, mon cher!

--Inutile de me complimenter. J'ai renoncé à mon projet, j'ai vaincu la

tentation. Vous m'y avez aidé. Ce que j'ai vu ici, m'a dégoûté à tout

jamais de la femme. Le mariage ne me protègerait pas suffisamment contre

les embûches de la chair, et le ministère paroissial, vous m'en avez

fourni la preuve, ne serait pas plus efficace. Le cloître seul... Oui,

le cloître, insista Gilbert en réponse à l'étonnement que lui marquait

le curé de St-Assiscle. La règle, la clôture, voilà le vrai, l'unique

refuge des passionnés et des faibles? Comment hésiterais-je? Tout à

l'heure, à table, je regardais, pour ne pas vous voir, vous et votre

complice, les images de sainteté pendues aux murs; le portrait de l'abbé

de Rancé m'a sauté aux yeux; il m'a semblé qu'il était là pour moi,

qu'il me parlait, qu'il m'appelait. J'ai fait pacte avec lui. Dès

demain, s'il plaît à Dieu, j'entrerai à Sainte-Marie-du-Désert. Et vous,

mon cher abbé, ne voulez-vous pas me suivre?

--Il est trop tard. Le mauvais pli est pris. Le froc, maintenant, me

pèserait autant que la soutane. Vous y croyez encore, vous, à la vertu

de la prière, à l'efficacité de la règle? Allons donc! qui a bu boira.

Luxurieux ou alcoolique, c'est tout comme. Et je suis l'un et l'autre;

je brûle par tous les bouts. Je ne m'appartiens plus d'ailleurs; j'ai

pris d'autres engagements. Connaissez-vous l'_OEuvre des Prêtres_?

--Cette officine de renégats? Oui, je la connais et je l'exècre. Vous

seriez-vous laissé prendre aux filets de ces huguenots?

--Il faut vivre, mon cher, il faut sustenter la bête. Si mes supérieurs

m'ôtent le pain de la bouche, à qui voulez-vous que je m'adresse?

--Quoi? vous abjureriez notre sainte religion! Vous! un prêtre! Quelle

honte! Ah! si votre mère se doutait...

--Ma mère! c'est vrai; vous me prenez à l'endroit sensible. Ma mère qui

s'est privée de tout, qui a trimé nuit et jour pour me faire instruire,

pour m'envoyer au séminaire... Pauvre sainte femme! Elle devait venir

aujourd'hui pour m'aider à faire les honneurs du presbytère. C'était sa

joie, de me voir officier à l'autel, de recevoir la communion de mes

mains. J'ai inventé une histoire, un prétexte pour l'écarter de

St-Assiscle.

--Mais si quelqu'un la renseignait sur vos projets?

--Qui? Vous ne ferez pas cela, vous, mon ami, vous ne commettrez pas

cette mauvaise action. Pourquoi tourmenter inutilement la plus

inoffensive, la meilleure des créatures? Maman! Oh! maman!

L'abbé Curvale avait caché sa figure dans ses mains. Il pleurait. Les

larmes coulaient entre ses doigts, pleuvaient sur son rabat, sur sa

soutane. Il s'était arrêté à l'angle du mur du cimetière. De là, le

sentier plongeait à travers les chaumes, jusqu'au fond de la combe où il

s'embranchait avec le chemin de Bazerque. Des gens le remontaient,

venaient vers lui; des hommes, des femmes endimanchés qui se rendaient à

l'église, appelés par la sonnerie des vêpres.

L'abbé Curvale se raidit:

--Allons! il faut que je vous quitte. Votre main, voulez-vous me la

donner? C'est à votre pitié que je la demande. Après, ce sera fini entre

nous; vous ne me saluerez plus. Adieu! Les vêpres sont là; je n'ai que

le temps de passer à la sacristie pour vêtir l'aube et la chasuble...

Quoique indigne, je suis prêtre encore; je remplirai ma fonction

jusqu'au bout...

Gilbert dévalait déjà le sentier. Au bas de la côte, il s'agenouilla

dans l'herbe du talus; le visage tourné vers la croix terminale du

clocher qui s'érigeait là-haut, blanc et rose, parmi la verdure noire

des cyprès, il pria pour le salut de l'abbé Curvale. Ses bras croisés

sur sa poitrine avaient peine à contenir le tumulte de son coeur; ses

idées chaviraient; les blasphèmes qu'il avait entendus, la surprise de

la Grâce qui était venu le chercher à cette table sacrilège, le souvenir

de Claire Mériel, l'image de Marianne Capirol, la douceur de sa vocation

nouvelle, l'horreur que soulevait en lui l'apostasie prochaine de son

hôte, tant d'émotions coup sur coup le bouleversaient jusqu'au tréfond.

Il priait cependant, il s'unissait au chant des psaumes, à la liturgie

des vêpres commencées dont la musique lente arrivait jusqu'à lui à

travers le sommeil des campagnes. Il priait et il se calmait peu à peu.

Exorcisées, chassées par les anges de l'Oraison, les pensées, les

visions funestes s'évanouissaient comme un mauvais rêve. Et c'étaient

devant lui les blanches perspectives, les harmonies heureuses du

cloître, lueurs d'aube, avant la gloire éternelle des élus... Sauvé! je

suis sauvé! murmurait Gilbert.

Il s'était levé; dans un ample signe de croix énergiquement ponctué au

front, à la poitrine, aux épaules, il s'était donné de nouveau à Dieu,

voué à la Sainte-Trappe.

Ainsi armé, protégé contre la tentation. il pouvait maintenant aborder

sans crainte son dernier rendez-vous avec Claire.

Plus que quelques paroles à dire et tout serait fini; il serait libre,

affranchi de la femme, délié à jamais du servage de la chair.

Encrambade n'était plus qu'à une étape--la dernière--sur la route de

Sainte-Marie-du-Désert.

Le vœu d'être chaste: roman · 第 26 / 31 题