L'abbé Gilbert put le constater le soir même, en entrant dans le salon
de Mériel; Claire était revenue. Changement de costume, changement
d'attitude: une robe de conversion, le corsage montant, la jupe unie, et
la coiffure à l'avenant, des bandeaux presque plats accompagnant une
figure calme, qui s'essayait au recueillement.
Maman Mériel et l'abbé Resongle, enfoncés dans leur bézigue, ne
prenaient pas garde à ces nuances, Adrien et Bernard pas davantage,
occupés tous les deux, selon leur habitude, à transvaser coup sur coup
le flacon de chartreuse dans leurs petits verres. Mais elles n'avaient
pas échappé à M. de Viraben qui se creusait la cervelle à en deviner le
motif. Très intrigué, il s'employait à dérider Claire, et il y
travaillait à sa façon avec la liberté d'allures, le ton camarade
qu'elle lui avait laissé prendre avec elle. Mais ses tentatives rataient
l'une après l'autre. D'un regard, d'un silence, Claire coupait son élan,
le remettait à sa place. Et elle envoyait la mortification de son ancien
flirt avec un sourire, en hommage à l'abbé Gilbert. M. de Viraben avait
l'air décontenancé, piteux. Et cet air ne lui allait pas du tout. Sous
les grâces défrisées du vieux beau, l'âge se trahissait alors, le
sourire forcé tournait en grimace, la patte d'oie accusatrice bâillait
tristement aux tempes...
Claire prenait un plaisir étrange à constater ces déchéances. La
disgrâce actuelle de M. de Viraben lui semblait une juste expiation des
succès trop faciles qu'il avait eus auprès d'elle. Toute à son nouveau
caprice, elle ne pardonnait pas au camarade d'Adrien de lui avoir
inspiré un engouement qui lui paraissait maintenant si peu justifié. Où
avait-elle l'esprit, où avait-elle les yeux pour avoir subi un pareil
ascendant, pour avoir hésité une minute entre l'amitié d'un Gilbert et
le flirt d'un Viraben, entre l'agitation mondaine si futile, si
décevante où l'avait initiée le vicomte, et la vie spirituelle dont le
séminariste allait lui ouvrir l'accès? Qu'étaient-ce auprès de l'abbé
Nohèdes, les fades poupées avec qui, depuis quinze jours, elle se
trémoussait en cadence? Adieu, chers, adieu! Dédaigneuse, elle
signifiait leur congé à ces fantoches. Adieu! les chevaliers du
gardénia, adieu les petits camarades d'un quart d'heure, les compagnons
de valses à qui elle avait donné le bout de ses doigts, un peu de sa
chair nue à frôler. C'était d'autres caresses, d'autres intimités
qu'elle souhaitait maintenant: caresses d'esprit, intimités d'âme. La
dévotion lui apparaissait comme un changement de décor, un horizon tout
blanc, un pays de pureté et de douceur où ils allaient, Gilbert et elle,
péleriner, la main dans la main.
Comment ce nouveau rêve, cette brusque toquade s'arrangerait-elle avec
ses rapports de famille, avec ses engagements de fiancée, elle ne s'en
inquiétait pas, elle ne voulait pas le savoir. Son unique souci était de
rompre avec le passé, de se débarrasser au plus tôt du seigneur de
Laplagnole.
En le reconduisant, comme elle avait l'habitude de le faire, au seuil de
la porte, pendant que--non sans quelque raideur dans les
articulations--il enfourchait sa bicyclette, elle lui envoyait, d'un
geste de sa petite main cet: «Adieu, cher!», où se résumait son âme, la
petite âme sérieuse et sincère qu'elle avait ce soir-là.
Dès le lendemain s'inaugurait sa vie nouvelle, sa vie à l'église. Elle y
venait le matin, elle y revenait l'après-midi, elle y retournait le
soir. Elle y faisait ses prières, sa méditation, son chemin de croix, sa
visite au Saint-Sacrement. Elle y était comme chez elle. La chapelle de
la Sainte-Vierge qui lui servait d'oratoire était presque la propriété
des Mériel, qui, de temps immémorial, l'entretenaient à leurs frais.
Elle s'installait là, aussi à l'aise que dans sa chambre.
Confortablement assise sur sa chaise, agenouillée sur son prie-dieu, un
prie-dieu à elle, capitonné avec un coussin et un accoudoir brodé à son
chiffre, elle entrait en conversation avec la Sainte-Vierge de l'autel,
une N.-D. de Lourdes qui était quasiment un bibelot de famille, ayant
été offerte à la fabrique par sa mère, le jour de sa première communion.
La Sainte Vierge et Claire s'entendaient très bien. Claire prenait à
coeur ses pieuses pratiques. Après la passade de frivolité qui les avait
interrompues, elles avaient pour elle un attrait de nouveauté, une
pointe d'émotion où elle retrouvait ses émotions, ses ferveurs
anciennes. Elle se plaisait à ce retour, elle avait une satisfaction
délicate à se refaire toute petite, toute humble, toute innocente, à
dévêtir la livrée du siècle, à rejeter son enveloppe de mondaine. Et à
cette toilette de son âme, à cette toilette à rebours, elle mettait
encore une coquetterie inconsciente. Ce n'était pas pour elle seulement,
ni même pour Jésus qu'elle se démarquait ainsi, c'était pour l'abbé
Nohèdes.
Pendant que Claire s'appliquait à ces exercices, l'abbé arrivait,
échangeait un salut muet avec elle, allait s'agenouiller dans sa stalle.
Leurs regards se croisaient un moment, se détournaient pour se rejoindre
encore.
Leurs âmes ne se quittaient pas. Gilbert priait pour Claire. Sa piété
s'exaltait à la pensée d'avoir été choisi pour la ramener à Dieu. Et
Claire était le bon élève, l'écolier docile sous le regard du Maître;
elle piochait son _Imitation_, sa _Journée du Chrétien_, comme le
collégien sa version ou son thème, moins pour le thème ou la version que
pour les bons points en perspective.
Les exercices dévots en se succédant modifiaient leurs attitudes.
Gilbert se levait de sa stalle, se prosternait en adoration devant le
tabernacle; Claire faisait son chemin de Croix. Et elle avait jusque
dans sa ferveur une élégance d'attitudes, une manière à elle de glisser
sur les dalles, d'écarter les plis de sa robe en pliant les genoux,
d'incliner la tête ou de la relever vers les saintes images, qui donnait
des distractions à Gilbert.
Une fois la semaine, le samedi, elle s'occupait à renouveler les fleurs
dans les vases de l'autel. Le jardinier des Mériel en brouettait toute
une brassée, et l'abbé Nohèdes aidait la jeune sacristine à les disposer
en bouquets. C'était toute une après-midi de causerie à demi-voix, de
gaieté discrète, dans le recueillement du sanctuaire. L'abbé s'employait
aux gros ouvrages, il égalisait les tiges, coupait les fleurs mortes,
charriait sur les degrés du tabernacle les bouquetiers énormes lourds du
poids des tournesols et des asters. Claire s'ingéniait à combiner les
couleurs, à les assembler selon les affinités que lui révélait une
délicate esthétique. Le parfum capiteux et triste des floraisons
d'automne, l'odeur des verdures coupées, l'arome délicat des héliotropes
et des verveines, imprégnait leurs doigts, flottait autour d'eux en une
douceur voluptueuse. Et leurs jeunes visages, animés par le travail,
égayés par la liberté d'une camaraderie permise, se souriaient à travers
le fragile édifice des pétales qui s'effeuillaient dans leurs mains,
s'en allaient en pluie fraîche sur la moquette du tapis.
Quand le paysage de l'autel était composé, Claire ouvrait l'harmonium,
essayait quelques accords. Depuis la démission définitive de M. Béquine,
l'organiste, elle avait dû se charger d'accompagner au lutrin, de jouer
à la grand'messe et aux vêpres dans les intervalles du plain-chant.
L'abbé Gilbert la guidait dans le choix, dans l'interprétation des
morceaux. C'étaient des motifs de Schumann, de Mendelssohn, des mélodies
pour eux, et tant pis pour les autres, s'ils ne savaient pas les
entendre.
Ces répétitions en tête à tête étaient un ravissement. Grâce à la
transposition de la musique, une confusion se faisait du divin à
l'humain. L'amour de Jésus et l'amour de la créature parlent à peu près
la même langue, éveillent des sentimentalités presque pareilles.
Délicieux équivoque où se complaisait la nouvelle convertie.
L'abbé Nohèdes devait l'avertir de l'heure, et avertie, elle prolongeait
les adieux, s'attardait à des consultations inutiles. Elle s'en allait
enfin, pleine de son rêve, insensible au contact de la vie réelle. Le
soir, dans le salon familial, autour de la table à jeu, l'émotion
persistait encore, l'innocente complicité continuait entre les deux
amis. A travers les platitudes de la conversation, les mots d'esprit de
M. de Viraben, les plaisanteries d'usage, suggérées par le bézigue,
Claire écoutait en idée les propos de l'après-midi, les confidences
échangées au pied de l'autel. Gilbert lui-même, quelque effort qu'il
fît, avait peine à descendre de ces hauteurs mystiques. Un regard plus
profond, une parole plus grave lui échappait, évoquait pour Claire et
pour lui le pays, le monde de l'au-delà où ils venaient de vivre
ensemble.