XIV

La fiancée d'Adrien se mourait d'ennui maintenant, les jours où elle

était obligée de demeurer chez elle. Après les dissipations de la

veille, après les heures agitées, pleines jusqu'au bord, pleines de

riens, pleines de vide, mais de ce vide bruyant qui tinte comme un

grelot, elle ne pouvait plus supporter la tranquillité de Bazerque. Tout

lui semblait fané, décoloré autour d'elle. Oh! ces après-midi assoupies

sur la monotonie du tricot, dans la clarté grise de la fenêtre, en tête

à tête avec maman Albanie, quel supplice! Un mot de loin en loin, un

bâillement étouffé, un soupir. Et de nouveau, l'accablement du silence.

Le facteur passait, une charrette grinçait, lointaine sur la route, le

tilbury du médecin tournait à l'angle de l'église; puis c'était la

récitation lente d'un _pater_ marmonné par un mendiant au seuil de la

cuisine. Puis rien. Le soir venait. La clarté baissait, faisait flotter

les mailles du tricot; les maisons en face prenaient des visages de

mortes; des pas se hâtaient sur la route plus blanche; on rentrait du

travail; des bruits en agonie sortaient des seuils, s'en allaient vers

le sommeil des campagnes.

Dans le crépuscule, en attendant la lampe, Claire fermait les yeux,

revivait le plaisir d'hier, évoquait le plaisir de demain, absente déjà,

partie en esprit vers le prochain bal.

Le lendemain venu, Claire partait, impatiente, après un baiser machinal

à sa mère. Mme Albanie gardait la maison, occupée à ses prières, à son

ménage. L'abbé Nohèdes s'arrêtait quelquefois en passant, s'informait de

Mlle Mériel, s'étonnait de la solitude où elle laissait sa mère. Et la

brave femme excusait l'absente. La maison était triste, les occasions de

se divertir étaient rares à Bazerque, la pauvre enfant faisait bien d'en

profiter, de se donner de l'air. Les soucis lui viendraient assez tôt,

quand elle serait mariée. Adrien ne demandait pas mieux que de sortir et

Bernard était enchanté du prétexte de chaperonner sa soeur pour se

lancer dans le monde. M. de Viraben était là d'ailleurs et Mme Mériel se

fiait à lui pour piloter sa fille. C'était un cavalier accompli, le

seigneur de Laplagnole, un vrai gentilhomme.

L'abbé Resongle l'approuvait. Le loyalisme du vieux beau, son

acquiescement aux bonnes idées, le rendait indulgent à ses tares de

viveur. Quand le fond est solide, affirmait-il, qu'importe le reste? Tel

quel, sa société valait mieux pour Adrien et pour Bernard que celle des

compagnons de chasse, des camarades de café, qu'ils fréquentaient à

Bazerque...

L'abbé Nohèdes soulevait quelques objections. Sans vouloir s'en prendre

à personne, il se demandait pourquoi, en vertu de quelle morale, les

fêtards du grand monde seraient plus intéressants, plus recommandables

que les habitués des cabarets... L'alcool du champagne ou l'alcool de

l'absinthe, c'était toujours de l'alcool.

--Tu as peut-être raison en théorie, mon cher abbé, ripostait le curé

Resongle, mais vois-tu, tes balances sont trop justes. Où en

serions-nous, grand Dieu, s'il fallait prendre tout au pied de la

lettre? Le diable nous guette, c'est certain; bien fin qui lui échappe.

Crois-tu que je ne me sois pas reproché plus d'une fois de priser ou de

jouer aux cartes? Cependant je prise et je joue, de la même façon et

pour les mêmes motifs que M. de Viraben s'amuse et que Claire danse. La

créature n'est que péché, mon pauvre ami. Estimons-nous heureux si nous

échappons au péché mortel.

L'abbé Nohèdes se taisait; mais il rongeait son frein. Comment une mère,

un confesseur, s'aveuglaient-ils au point de ne pas voir le danger que

courait Claire? Cette confiance en M. de Viraben pouvait les mener loin.

Et qui sait où elle en était déjà, la pauvre écervelée? Car, sous

prétexte de jeux innocents, de tennis et de contredanse, c'était un

flirt en règle que poursuivait maintenant le vieux roquentin. Peut-être

ne pensait-il pas à mal au début de sa liaison avec la fiancée de son

ami. Il avait tourné autour par désoeuvrement, par habitude, pour ne pas

laisser rouiller ses facultés de joli coeur, parce qu'elle était à son

goût; et comment ne pas le lui dire?... Puis, comme ses manèges avaient

aguiché l'enfant, comme il la sentait frémissante, emballée, il s'était

intéressé au jeu, avait poussé ses avantages. Tant pis pour Adrien s'il

ne gardait pas mieux son bien. On ne voulait pas le lui enlever, mais

l'admirer seulement d'un peu près, le manier un moment. Il reprendrait

ses droits, plus tard, il se dédommagerait dans la sécurité d'une

possession officielle, du léger préjudice causé par des privautés sans

conséquence...

En attendant, le flirt allait son train. Anxieux et muet, Gilbert

assistait à ce spectacle. Chaque visite nouvelle du vicomte lui révélait

un pas en avant sur la mauvaise route.

Il aurait voulu avertir Claire, lui crier casse-cou; le cri hésitait

dans sa gorge. De quel droit aurait-il parlé? Et puis, était-ce bien

uniquement son devoir de chrétien qui le poussait à intervenir, à sauver

une âme en perdition? Gilbert se souvenait des insinuations de l'abbé

Curvale, des méchants propos qu'il avait tenus sur lui et sur Claire, le

soir où il le ramenait de la conférence; il avait protesté, il s'était

fâché, et cependant sa conscience n'était pas tout à fait tranquille.

Gilbert se taisait. Mais malgré lui le trahissaient la raideur,

l'hostilité de son attitude. Claire et Viraben s'en étaient aperçus; ils

s'en moquaient; Claire ouvertement, le vicomte en sous-entendus

perfides; ils raillaient son fanatisme de réformateur, ses anathèmes

contre les exercices mondains...

--Vous devriez nous faire une conférence là-dessus à notre prochaine

vente de charité, proposait le vicomte: l'Eglise et la valse, le

quadrille devant les saints conciles. Cela ferait un numéro

sensationnel. Vous auriez un succès fou.

--Chapitre premier: du décolletage chez la femme chrétienne; le

décolletage en pointe et le décolletage en carré... commentait Adrien de

Favaron.

--En pointe, c'est permis, n'est-ce pas Monsieur l'abbé? interrogeait

Claire en offrant au séminariste la jeune nudité de sa gorge.

--Le décolletage devrait être permis jusqu'à trente-cinq ans, interdit

après. Voilà ma règle, se prononçait le vicomte. Si l'Eglise défendait

les exhibitions de salières que nous sommes obligés de subir, je

l'approuverais de grand coeur.

--Le fait est que pour le sel qui se dépense dans ces réunions, les

salières sont peut-être inutiles, répliquait Gilbert.

--Pas mal, l'abbé!

--Un bon point à Gilbert! approuvaient ces messieurs.

Et l'abbé Resongle:

--Assez plaisanté! Passons aux choses sérieuses. Un cent de piquet,

voulez-vous, mon cher Adrien?

--Et nous, pendant ce temps, nous répéterons notre pas de deux pour la

soirée des Saint-Urcisse, proposait Claire au vicomte. Bernard nous

jouera l'air sur sa guitare.

Gilbert n'était pas seul à remarquer les assiduités de M. de Viraben

auprès de Claire. Tout Bazerque s'intéressait à leur manège. Quand Mlle

Mériel s'en allait en charrette anglaise avec le vicomte, les gens

sortaient, se plantaient sur leur porte comme pour un spectacle. Adrien,

d'habitude, les précédait à bicyclette. Et les plaisanteries des

spectateurs allaient leur train.

--Eh! eh! Le seigneur de Laplagnole ne s'ennuiera pas en route! Elle n'a

pas l'air endormi, la donzelle!

--Si elle attelle à deux, avant de se marier, que fera-t-elle après?

Elle va bien, l'enfant!

Le vœu d'être chaste: roman · 第 15 / 31 题