XI

L'abbé Resongle, empêché, par une crise de rhumatisme, d'assister à la

conférence qui se donnait chez le curé doyen de Folgarde, avait chargé

Gilbert de porter ses excuses à son confrère.

--Les statuts diocésains ne te donnent pas voix délibérative à nos

débats, lui avait-il dit; mais tu feras connaissance avec tes futurs

confrères, tu prendras l'air du bureau. Va, mon petit, et n'oublie pas

de passer chez le pharmacien. Voici l'ordonnance; tu me rapporteras les

remèdes.

A Folgarde, on s'attrista fort de l'absence de l'abbé Resongle.

--Comment, Resongle ne vient pas! tant pis! se plaignait le doyen; tant

pis pour nous et tant pis pour lui! Germaine avait cuisiné à son

intention une certaine croustade! Vous la goûterez tout à l'heure, mon

cher abbé. Mais vous allez commencer par avaler un morceau plus sérieux.

On vous attend à la conférence.

Le conférencier de ce jour-là, l'abbé Tuste, un _nouveau prêtre_, avait

pris pour texte de son travail la vie et les oeuvres du Père Hecker,

sujet brûlant qui mettait en conflit les passions soulevées par une

récente encyclique de Sa Sainteté Léon XIII. Devait-on suivre les traces

de l'infatigable propagandiste qui avait réussi à conclure le pacte

entre l'Autorité et la Liberté, entre l'Eglise de Rome et la Démocratie

américaine? Malgré les réserves dont l'orateur avait enveloppé sa thèse,

des contradicteurs s'étaient levés et, parmi eux, en tête des féaux du

trône et de l'autel, le desservant de Saint-Assiscle, le terrible abbé

Curvale, un exalté, un brise-raisons, connu pour ses démêlés avec le

gouvernement, qui avait naguère suspendu son traitement à la suite de

quelques propos injurieux tenus en chaire contre la République.

L'abbé Curvale fonçait sur le caudataire du P. Hecker, démolissait

brutalement son idole.

--Qu'ont-ils fait de si remarquable après tout, vos américains,

concluait-il; quel saint nous ont-ils donné, quel penseur? De

l'apologétique en style de prospectus, de la propagande à mettre à la

quatrième page des journaux. Des dentistes, quoi! Vous aurez beau faire,

ces manières-là ne prendront pas chez nous. Le clergé français n'est pas

encore assez phylloxéré pour recourir à de pareils porte-greffes!

Ainsi lancée, la discussion tournait aux personnalités, aux violences.

Le doyen avait fort à faire à calmer les champions, à les maintenir dans

les limites d'une controverse décente. Des préoccupations d'un autre

ordre le sollicitaient d'ailleurs, le détournaient de ses fonctions.

Deux ou trois fois il avait dû abandonner la présidence, appelé

directement à la cuisine par des difficultés de service à régler avec sa

servante. _Mensa sit frugalis_, recommandent dans leur sagesse les

statuts diocésains, au chapitre des conférences ecclésiastiques. Mais il

est avec les statuts des accommodements nécessaires. Et quel mal y

a-t-il à ce que de pauvres prêtres sans casuel, ou peu s'en faut, se

refassent, à l'occasion, de leur abstinence forcée, et usent, en

remerciant Dieu, des somptuosités culinaires offert par le riche

confrère du canton? La majesté du décanat ne va pas sans quelques

apprêts, et Germaine aurait rendu le tablier à son maître plutôt que de

servir un dîner qui aurait compté moins de trois entrées et d'un rôti,

sans parler des relevés et des hors-d'oeuvre...

Tandis que ces choses délicates mijotaient sur les fourneaux, leur

odeur, voyageant hors de la cuisine, gagnait le corridor, se glissait

sous la porte du salon où se tenait la conférence. Et peu à peu, grâce à

cette influence, la discussion s'apaisait, les arguments rentraient

leurs pointes, un vague optimisme rapprochait, désarmait les

adversaires. A un moment, il leur vint un parfum de croustade d'une

suavité telle, que ce fut pour les plus acharnés comme un ordre de

réconciliation immédiate.

Le président mit à profit ces bonnes dispositions pour résumer les

débats que terminait, rondement expédiée, la récitation du _Sub tuum

praesidium_. Et c'était presque aussitôt le tour du _Benedicite_

enveloppé, comme d'une fumée d'encens, par la délectable vapeur émanée

de la soupière. On dînait, on tablait; on s'appesantissait sur la

croustade, on flânait autour du gâteau monté qu'un ingénieux pâtissier

avait coiffé d'une tiare en sucre. C'était l'heure de la gaieté, de la

farce. L'abbé Pifre, desservant de Las Bazeilles, félibre capiscol de

l'Ecole du Falgardais, récitait ses dernières épigrammes; son confrère

Sancet de Ste-Scarbe, avec un talent d'imitation remarquable,

improvisait en charge une leçon d'apologétique de l'abbé Védrune, et les

intonations, les gestes, c'était lui, tout craché! Puis, les grâces

dites--une minute de sérieux entre deux éclats de rire,--on changeait de

table. Et la partie commençait: la comédie du bézigue, le drame de la

bête hombrée. La théologie était loin, loin le Père Hecker et la

démocratie américaine. Il s'agissait de _demandes_, de _remises_, de

_voles_! Et les fronts blémissaient, les doigts se crispaient sur les

atouts, les exclamations se croisaient, les jurons ecclésiastiques

soulageaient les âmes exaltées par le gain, ulcérées par la perte.

L'abbé Nohèdes avait fui au jardin qui s'ouvrait de plain-pied avec le

salon. Le long de la treille jaunissante où festonnaient les abeilles,

au bord des carrés de fraisiers où rougissaient encore quelques fraises

remontantes, il se promenait en causant avec l'abbé Datil: toujours la

question de l'Eglise et de l'esprit nouveau; la conférence de tout à

l'heure qui reprenait en plein air. L'abbé Datil donnait dans le

mouvement, mais il l'aurait souhaité plus large, plus franc d'allures.

La liberté soit, mais la liberté totale. Plus de lien avec l'Etat, plus

de concubinage entre Judas et l'épouse de Jésus-Christ: la société

chrétienne debout devant la société révolutionnaire, l'Evangile en

concurrence avec la Déclaration des Droits de l'Homme. L'expérience

alors vaudrait la peine d'être tentée. Mais le ralliement? une

hypocrisie! et une hypocrisie inutile, qui pis est, puisqu'elle ne

trompait personne. L'abbé Nohèdes voyait les choses d'un autre point de

vue. Le ralliement avait pour lui l'avantage de mettre l'église hors de

la politique, hors du temps, de la vouer uniquement à l'exercice de la

morale, à l'avènement du règne de Dieu. Seulement il redoutait de la

voir trop américanisée, réduite à sa fonction sociale, tournée vers

l'utile. L'Evangile selon le Père Hecker lui semblait un peu court.

Privée de la vie mystique, de l'union intime avec l'au-delà, la religion

perdait sa signification la plus haute, sa vertu essentielle. L'oiseau

de grand vol, domestiqué, amputé de ses ailes, déchoirait à la condition

d'un volatile obscur, d'un cygne de basse-cour...

--Nohèdes, Nohèdes!

Son chapeau à la main, prêt à partir, l'abbé Curvale l'appelait, debout

sur le seuil du salon. La bête hombrée venait de finir. Les curés

suffragants prenaient congé de leur doyen... L'abbé Curvale et Gilbert

sortaient ensemble.

--C'est entendu, je vous emmène, offrait l'abbé Curvale. Que feriez-vous

ici? Le train ne part que dans deux heures: j'ai ma carriole aux

Trois-Rois. Le temps de faire une ou deux commissions en ville, et l'on

attelle... Dans une petite heure, au plus tard, vous serez à Bazerque.

L'abbé Nohèdes n'osait pas refuser, quoique, à vrai dire, le compagnon

de route, ne fût pas tout à fait de son goût. A tort ou à raison, le

personnage ne passait pas pour très recommandable. Plus âgé que Gilbert

de quelques années seulement, il avait laissé au grand séminaire une

légende peu édifiante. Ce n'était pas tout à fait de sa faute. Ce

sanguin aux gestes brusques, aux cheveux en révolte, n'avait jamais pu

attraper l'air, le maintien de la maison. Tordre le cou, baisser les

yeux, rester à genoux sans s'accouder, assis sans croiser les jambes, ce

supplice était au-dessus de ses forces. Et il ne s'était pas plié

davantage aux contraintes morales: défense de rire, défense de chanter

en récréation, défense de se promener deux par deux, combien d'autres

défenses encore! L'abbé Curvale riait, l'abbé Curvale chantait. Il

chansonnait même ses professeurs. Il avait inventé des couplets en

patois sur ce pauvre abbé Pèquelèbes, l'économe, une sorte de

marseillaise des ventres creux, insurgés contre la cuisine sulpicienne.

Il avait ajouté des variantes à la célèbre chanson de la _Culotte_, que

les séminaristes ont accoutumé de chanter pendant le _conclave_, au

moment où les directeurs assemblés à huis-clos délibèrent sur le sort

des candidats qui doivent être admis à l'ordination ou ajournés,

_culottés_ en argot de séminaire:

. . . . . . . . . . . . . .

_Oh! grand Olier, notre soleil,

Viens éclairer le Conseil,

La culotte, la culotte!_

Passe encore si l'abbé Curvale s'en était tenu à ces peccadilles, s'il

s'était contenté d'introduire en contrebande quelque numéro du _Gil

Blas_, quelque fiole de bénédictine; mais il y avait eu, paraît-il, une

certaine histoire de fenêtre, des signaux échangés avec une jeune

chambrière d'en face, qui avait failli arrêter net la carrière du jeune

tonsuré.

Reçu, ordonné par grâce, il avait été envoyé, pour son début, dans la

plus pauvre paroisse du diocèse, à St-Assiscle, un poste qu'on donnait

d'habitude aux ecclésiastiques fatigués, infirmes de corps ou d'esprit,

comme une dernière étape avant le repos en Dieu...

Là, pas d'avancement à espérer, pas d'avenir. Le nouveau desservant en

avait pris son parti. Il vivait au jour le jour; il fumait, il chassait,

il était à tu et à toi avec les braconniers du pays. Invité chez l'un,

chez l'autre, il s'invitait au besoin, quand une odeur de bombance

l'avertissait au passage. Il payait son écot en histoires, en chansons.

Le mot cru ne lui faisait pas peur, ni la chose. On l'adorait; ses

paroissiens, ses paroissiennes, tout le monde.

Le clergé lui-même avait eu, en commençant, quelque indulgence pour ses

frasques. C'était l'enfant perdu de la troupe, et l'enfant terrible; il

avait toujours un mot drôle au bout de la langue, une grimace; on riait,

on était désarmé. A l'archevêché, secoué par l'official, il s'en était

tiré à la première réprimande avec quelques larmes très sincères et

quelques pasquinades. On lui avait pardonné, et il avait recommencé le

lendemain.

Effronterie ou cordialité--on ne pouvait pas le savoir au juste avec ce

diable d'homme--il s'imposait à ses confrères. Et le voilà maintenant

qui s'emparait, presque par force, du bras de l'abbé Nohèdes--peut-être

aussi, après les copieuses libations dont il avait arrosé le dîner de la

conférence, cet appui ne lui était-il pas tout à fait inutile,--qui

l'exhibait en sa compagnie, dans les rues de la sous-préfecture.

Le vœu d'être chaste: roman · 第 12 / 31 题