Le grand jour était arrivé, un beau dimanche bleu et blanc voué aux
couleurs de la Sainte-Vierge; en haut, dans l'azur, des flocons d'ouate
comme des cygnes en voyage; en bas, sur la blancheur des draps tendus le
long des murs, du papier bleu en festons, en guirlandes. Les vêpres
étaient dites; la procession venait de sortir. La porte de l'église
grande ouverte dégorgeait, avec les fumées de l'encens, le flot des
pavillons et des bannières. Lentement, accompagné de la sonnerie plus
lente des cloches, le cortège s'avançait, se déroulait dans la rue.
L'abbé Gilbert à son rang, un peu en avant du choeur des chanteuses
qu'il avait mission de diriger, se retournait, jetait un coup d'oeil en
arrière, prêt à modérer ou à presser l'allure, à rectifier les distances
entre les groupes. Tout allait bien, mieux qu'il n'avait osé l'espérer.
Les inventions naïves de ces dévots et de ces dévotes de village, les
coloriages grossiers, les décorations rudimentaires, prenaient,
assemblés ainsi, promenés en plein air, une belle signification
d'emblème et de symbole. Dans l'éclat du soleil estival, à travers la
vapeur exhalée des encensoirs et des urnes, une illusion se faisait, un
rayonnement d'apothéose. Jusqu'aux figures des fidèles qui semblaient
changées aussi, plus expressives, comme exaltées par le courant de vie
religieuse qui, depuis quelques jours, emportait la paroisse. Même chez
les indifférents, chez ceux qui assistaient au défilé en spectateurs, du
haut de leur fenêtre ou du seuil de leur porte, des réminiscences de
piété attendrissaient les regards, ordonnaient des attitudes
concordantes avec l'âme de la foule. La Grâce passait, douce
conquérante, courbait les fronts devant elle. Cependant on avait pu
craindre un moment des manifestations hostiles; au café du Siècle,
centre de propagande radicale et franc-maçonnique, des conciliabules
avaient été tenus, disait-on, des résolutions avaient été prises. Sur le
passage du cortège des coups de sifflet partiraient embusqués, l'hymne
révolutionnaire éclaterait mêlé à la détonation des pois fulminants, à
l'haleine sacrilège des boules puantes. Et tout s'était borné aux
casquettes enfoncées sur les yeux, aux attitudes ironiques de quelques
tâcherons en blouse de travail, debout, bras croisés sur la porte du
caboulot, d'où l'on avait, en manière de protestation, exilé, ce
jour-là, les lauriers-roses... L'écueil franchi, Gilbert s'épanouissait
plus librement dans l'atmosphère de cordialité pieuse émanée de la fête.
Pour la première fois depuis les vacances, il se sentait en accord avec
son milieu, en sympathie avec cette vie paroissiale où il n'avait guère
rencontré, d'abord, que déceptions et déboires. Mais c'était sa faute
probablement et il avait mal vu jusque-là. Non, ce n'était pas fini; le
prêtre avait conservé sa haute fonction mystique dans les campagnes. Ce
monde réaliste du village pouvait à de certains jours se hausser aux
sublimités de la foi. Le séminariste rendait grâce à la Sainte-Vierge de
lui avoir révélé ces choses. Un élan de reconnaissance le faisait se
tourner vers la statue qui s'avançait majestueuse et souriante, dominant
de la tête la suite bariolée des pavillons et des dômes. Les textes
sacrés récités à l'office du jour, les paroles des hymnes et des proses
chantées à la louange de Marie lui revenaient à la mémoire: «Je me suis
élevée comme le palmier de Gadès et comme les rosiers de Jéricho... J'ai
grandi comme un bel olivier dans la campagne et comme un platane le long
du chemin, au bord des eaux vives...»
Comment, par quelle étrange confusion, en venait-il à détourner vers
Claire Mériel, ces images consacrées par l'Eglise à la mère de Dieu? Il
s'attendrissait sur elle, sur ses fiançailles, sur la prochaine
déchéance dont la menaçait un mariage indigne d'elle. Pauvre rose
blanche de Jéricho! Pauvre âme orageuse et débile! La fragilité même de
son actuelle candeur la lui rendait plus précieuse; il aurait souhaité
de la préserver, de la vouer telle qu'elle lui apparaissait aujourd'hui
en sa blancheur immaculée d'enfant de Marie, de la donner à la
Sainte-Vierge.
Ce rêve le hanta jusqu'à la fin de la cérémonie. Le long des rues
endimanchées, dans l'odeur du fenouil et du romarin écrasés sous ses
pas, plus tard sur la place au moment où la statue en suspens, oscillant
en l'air comme pour un essor surnaturel, se fixa sur son piédestal,
telle une reine au milieu de son peuple, plus tard encore dans l'église,
pendant la minute suprême de la bénédiction, le séminariste poursuivit
cette vision d'une Claire sublimée, fiancée par lui à Jésus.