La maison des Mériel où l'abbé Resongle et Gilbert se rendaient un peu
après--elle était située juste en face de la cure, et on n'avait que la
rue à traverser pour aller de l'une à l'autre--passait pour la plus
belle du village. Sa façade à deux étages, ses larges baies, ses
corniches surchargées de moulures, son acrotère décoré de mascarons en
terre cuite faisaient honte aux humbles logis voisins, aux modestes
bâtisses percées de ces ouvertures étroites que la prudence des maîtres
maçons d'autrefois opposait à la violence du vent d'autan, charrieur de
poussières et de bruits. Pendant des années, jusqu'à son expérience de
la grande ville, l'habitation des Mériel avait été pour Gilbert le lieu
du luxe, de la mondanité. Les départs de la calèche surannée qui
charriait la famille vers quelque partie de campagne, vers quelque
visite aux châteaux voisins, les grands dîners, les sauteries d'automne
qui envoyaient vers l'obscur village l'éclat des lustres avec le rythme
des quadrilles avaient éveillé ses premiers appétits d'élégance, ses
premiers rêves de plaisir.
Ce paradis était fort accessible. Si la grande porte, la porte
d'honneur, ne se déverrouillait que pour les grands invités, pour
Monseigneur en tournée de confirmation, pour l'état-major d'une brigade
en manoeuvres, la petite porte, la porte quotidienne, destinée dans le
plan de l'architecte au service de la cuisine et des communs, était
ouverte à tout venant. D'ailleurs, tant que le père de Claire avait
vécu, la cuisine avait été l'endroit le plus animé, le plus fréquenté de
la maison. Le salon ne comptait pas, toujours fermé, le cabinet de
travail, envahi par la pharmacie de Madame, encombré par l'attirail de
chasse de Monsieur, ne servait guère qu'aux siestes des après-déjeuners
d'été, aux bons sommeils dans le canapé que se disputaient les chasseurs
et les chiens. La cuisine était le vrai centre de la maison.
C'est là, dans la bonne odeur émanée des casseroles, de la poële où
sautaient les crêpes, des chaudrons où mijotaient les confitures, que le
maître recevait sa clientèle rustique, là que se soldaient les comptes
de la semaine, que se donnaient les consultations du légiste amateur,
que se réglaient les arbitrages. Et tout en vérifiant une addition, en
écoutant une supplique, M. Mériel astiquait son fusil, enseignait le
rapport à son chien, séchait au feu de la broche ses guêtres souillées
de la boue d'un retour de chasse.
Les enfants du village connaissaient tous le chemin de cette cuisine
hospitalière. Les petites voisines, amies de Claire, les camarades de
son jeune frère Bernard s'y donnaient rendez-vous. On y concertait les
amusements du jour, on travaillait à la confection d'un cerf-volant, on
préparait une charade. Gilbert avait fait partie de la petite troupe.
Plus âgé que Claire et que son frère, il était le chef de la bande,
celui qui franchit les fossés, qui grimpe aux arbres, le voleur de nids,
le maraudeur de prunes vertes; ou plutôt,--car la royauté de Claire ne
souffrait pas de partage,--il était le metteur en oeuvre de ses
caprices.
Cela se passait entre la septième et la douzième année. La première
communion, l'usage des robes longues avaient changé Claire. L'enragée
gamine, l'enfant casse-cou, était devenue une petite personne maniérée,
aux mouvements harmonieux et souples. Mais le diable n'y avait pas perdu
grand'chose. La coquetterie la tenait maintenant, le tête-à-tête avec le
miroir, la gloire de la parure, la passion des louanges. Contenue
jusqu'à la mort de son père par la bonhomie bourgeoise, le sans-façon
traditionnel de ses parents, la mondaine sortait, se révélait peu à peu;
elle bouleversait le paisible intérieur, elle révolutionnait Bazerque.
Les peintres, les tapissiers étaient venus, des invitations avaient été
lancées aux quatre coins du pays: «On dansera!»
Gilbert avait dansé avec Claire. C'était aux vacances dernières; et il
la revoyait encore telle qu'elle lui était apparue ce soir-là,
despotique et charmante, troublée par moment du trouble qu'elle donnait
aux autres, étonnée de la nudité de ses épaules dans le reflet des
glaces, où elle ne pouvait pas s'empêcher de s'admirer en passant.
Comment, en quel état d'âme et de figure allait-il la retrouver
aujourd'hui? Transformée sans doute, émue par la gravité des
fiançailles. Elle promise à un autre, lui voué à la prêtrise, ils
allaient être comme étrangers l'un à l'autre; et ce serait mieux ainsi.
L'abbé Resongle, chemin faisant, initiait le séminariste aux
changements, aux nouvelles habitudes de la maison:
--Tous les jours en tenue, mon garçon, comme chez Monseigneur. Regarde!
(Il montrait les gants noirs, les gants de filoselle, dont s'étonnaient
ses mains de jardinier et de pêcheur à la ligne; il indiquait d'un
étirement désespéré de son cou un peu court la servitude du rabat.) Il
ne manque plus que les boucles d'argent aux souliers et le manteau de
cérémonie, ajoutait-il. Et ça viendra peut-être. Ah! elle ne plaisante
pas avec l'étiquette, notre petite dauphine! Heureusement, il y a des
compensations. La cuisine! Des menus à tout casser, en double majeur,
comme dit l'_Ordo_. Des truffes à toutes les sauces, des primeurs; tu
verras! Cette Thérèse me confond. Tu sais l'estime que j'ai toujours eue
pour son talent; un don de Dieu, mon ami, un véritable don! Personne
comme elle pour rôtir un lièvre à point. Et ses croustades aux cailles,
tu te les rappelles? et ses soufflés à la vanille! Mais c'était du vieux
jeu, tout cela. Maintenant il lui faut inventer du nouveau chaque jour.
Je ne sais pas comment sa tête peut y tenir. Et nos estomacs, donc! M.
Souège de Favaron lui-même, le futur beau-père, un homme du monde, un
coup de fourchette si majestueux qu'il n'en finit jamais de mettre les
morceaux à la bouche... eh bien, mon cher, il n'en pouvait plus, l'autre
soir; il était rouge comme un coq; on aurait dit qu'il allait éclater...
Mais, j'y pense, s'interrompait le brave homme, tu ne les connais pas,
ces Souège de Favaron? De Favaron? répétait-il en hochant la tête; ils
ne le sont que depuis hier; mais qu'importe? Ce sont de bons chrétiens;
voilà l'essentiel; et des gens bien posés. Monsieur s'est fait recevoir
au Cercle de l'Union à Toulouse, il est vice-président du sous-comité
royaliste de Villefranche; Madame quête pour toutes les bonnes oeuvres.
Que pourrait-on leur demander de plus?
--Et le fiancé? interrogeait Gilbert.
--Adrien? Un bon garçon. Il n'a pas inventé la poudre, mais il s'en sert
si bien! Un grand chasseur comme feu Mériel, un homme de cheval; des
succès au stand, des flots de rubans à l'hippique. On dit qu'il a raté
le bachot; et après? Notre petit Bernard aussi l'a raté en juillet, et
il le ratera en novembre. Ces pauvres jeunes gens, on leur en demande
vraiment trop, aujourd'hui. Jadis, il n'y a pas si longtemps, il
suffisait d'être le fils à papa. Les diplômes, les places, tout vous
venait dans la main. On n'avait qu'à se laisser vivre. Maintenant rien
que pour arriver au bachot, il faut s'exterminer la cervelle. Ce n'est
pas de jeu. Bon pour les enfants du peuple, pour les pauvres diables qui
n'ont pas un sou en poche de se pousser ainsi à la force du poignet.
Mais les nôtres, Adrien Souège, Bernard Mériel, comment voulez-vous?...
--Et il ne s'est pas offert d'autre prétendant pour mademoiselle Claire?
demandait le séminariste.
--Eh si! justement. Mon confrère de Vieillevigne avait un candidat à
colloquer, un paroissien à lui, le jeune Albert Gironis: un savantasse,
celui-là, numismate, archéologue, membre correspondant de l'Académie des
Inscriptions de Toulouse, lauréat des Jeux Floraux. Et pieux avec ça.
Trop peut-être pour la jeune personne. Madame Mériel était bien
disposée; mais notre Claire a dit non, et Claire a eu le dernier mot:
«Un mari, ça? c'est un pion que vous voulez me donner, a-t-elle
protesté. Si vous croyez qu'à dix-huit ans, j'ai envie de recommencer
mes classes!» Tu la reconnais là, notre Claire. Sa mère était
consternée; moi pas du tout. Entre nous, je n'y tenais pas à ce Gironis.
Le négociateur, l'abbé Bouzigues, est un intrigant. Il y a longtemps que
je le vois venir. Il ne cherchait qu'un bon prétexte pour s'introduire
dans la maison, pour s'emparer de madame Mériel. Il s'est mis dans de
gros embarras avec la reconstruction de son église; il aurait voulu
trouver une bonne âme pour avaliser ses traites. Qu'il aille se faire
avaliser ailleurs! C'est mon prétendant qui l'a emporté. La future a
exigé quelques mois de stage; mais Adrien est déjà comme l'enfant de la
maison. Nous brûlons les étapes. D'ici à la fin des vacances, l'affaire
sera dans le sac. Et en avant les violons, c'est-à-dire le grand orgue!
--Amen! soupira sans conviction l'abbé Gilbert que cette concurrence des
deux prêtres autour d'un mariage riche avait médiocrement édifié.
L'abbé Resongle frappait déjà à la porte des Mériel, à la grande! la
petite, depuis les fiançailles, était réservée aux gens de service. Et à
peine introduits pour la forme dans l'obscurité du salon, les arrivants
étaient invités à passer au jardin où la société se trouvait réunie pour
le tennis... Au bout de l'allée de charmille, dans un cabinet de verdure
qui s'ouvrait sur la pelouse, les Favaron père et mère et madame Mériel
assistaient aux ébats de leurs enfants.
Monsieur de Favaron avait la mine étoffée et fleurie d'un bel homme sur
le retour, une tête d'apparat avec un nez busqué de grand carrossier et
un front trop vaste où se poursuivaient quelques mèches indigentes.
Madame de Favaron lui ressemblait; une grosse dame qui exhibait,
jalousement conservés--et pour qui, grand Dieu!--les restes d'une beauté
qui florissait du temps de l'empereur second: une taille sanglée à
crever dans une carapace prétentieuse, une figure acide et couperosée de
blonde mûrissante, où le duvet apparaissait çà et là comme une
moisissure.
L'homme et la femme--les deux faisaient la paire--saluaient les
arrivants d'une inclinaison de tête aimable et familière pour le curé,
condescendante pour le séminariste, tandis que madame Albanie leur
souriait de toute sa figure un peu menue, presque enfantine, à peine
solennisée d'embonpoint. Soulevée à demi du fauteuil où la clouaient
d'invincibles rhumatismes, elle présentait Gilbert à ses hôtes, puis
l'attirant à elle:
--Approchez, Monsieur l'abbé, qu'on vous regarde! Eh! mais, savez-vous
que vous n'avez rien perdu à votre changement de costume? La soutane
vous va à ravir. Elle vous grandit un peu. Et cet air grave!
Tournez-vous maintenant, qu'on voie votre tonsure. Parfait. Dieu! que
votre maman aurait été heureuse si elle avait pu vous voir dans votre
nouvel habit, soupirait-elle. C'était son rêve. Pauvre Louise! Elle
serrait la main de Gilbert. Vous nous restez ce soir, ajouta-t-elle.
Monsieur le Curé était chargé de vous inviter. Et il a dû vous annoncer
aussi...
Elle n'acheva pas, se contenta d'indiquer d'un coup d'oeil sa fille et
son futur gendre, un insignifiant bellâtre, qui venaient vers eux,
raquettes en mains, suivis d'un collégien monté en graine, figure
glabre, impertinente et flétrie: Bernard Mériel.
Claire! Elle était là, devant lui, pas du tout émue ni attendrie par les
fiançailles, comme il l'avait supposé, changée un peu cependant, avec
plus de désinvolture dans le geste, plus d'autorité dans le regard. Elle
avait avancé dans la vie; elle avait connu davantage le pouvoir de la
beauté, le prestige de l'argent. L'éclat de la jeunesse, la certitude de
sa force débordaient d'elle comme le vin d'une coupe trop pleine. Mais
qu'avait Gilbert à l'analyser ainsi? Que faisait-il des prescriptions et
des défenses promulguées au séminaire: «Ne jamais regarder une femme en
face.»
Le lévite baissait les yeux. Mais Claire lui tendait la main. Pouvait-il
faire autrement que de la prendre? Ses doigts tremblaient dans la légère
étreinte. Il balbutiait. Il devait avoir l'air ridicule. Ces jeunes gens
qui le dévisageaient, qu'allaient-ils penser de lui?
La poignée de main d'Adrien de Favaron lui rendit un peu de sang-froid.
Mais le tutoiement de Bernard le troubla de nouveau. Ne devait-il pas
faire respecter son habit? Madame Albanie lui vint en aide en reprenant
Bernard. Et Gilbert s'en voulait de s'arrêter à ces vétilles. Mais il en
voulait aussi à la vie mondaine de les lui imposer. Il comparait les
événements, les émotions de la journée aux émotions, aux événements de
la veille; il constatait la déchéance.
Claire souriait:
--Nous vous tenons enfin, Monsieur Gilbert... pardon, Monsieur l'abbé,
se reprenait-elle. Eh bien, puisque vous voilà revenu, nous allons, tout
de suite, mettre votre bonne volonté à l'épreuve. J'en ai assez du
tennis à trois. Vous allez faire le quatrième. Je vous prends dans mon
camp.
Gilbert se récusait. Il avait sûrement oublié depuis les vacances
dernières. Et il se tournait vers l'abbé Resongle, comme pour l'appeler
au secours de ses scrupules.
Mais Claire suivait son manège.
--Monsieur le Curé vous donne la permission, affirma-t-elle. Pas vrai,
Monsieur le Curé?
M. le Curé tournait béatement les pouces sur son ventre en écoutant
d'une oreille distraite les détails que lui servait M. de Favaron sur la
dernière vente de charité qu'on avait organisée à Villefranche. Il
acquiesça d'un signe à la requête de mademoiselle Mériel:
--Le jeu de boules est autorisé, je crois, les jours de promenade à la
maison de campagne du séminaire. Pourquoi le tennis serait-il défendu
pendant les vacances? Le concile de Trente n'a pas d'objection, sans
doute, contre le tennis.
--Allons, en place, Monsieur l'abbé, criait Claire. C'est à vous de
servir!
Dès le premier _avantage_, elle avait repris avec son partenaire ses
allures, son vocabulaire de camarade. L'abbé n'était plus que M.
Gilbert, et Gilbert tout court, quelquefois, quand la partie s'animait,
quand il fallait jeter une indication à la volée. Le jeu les passionnait
d'ailleurs l'un et l'autre, les empêchait de prendre garde à ces
nuances; ils ne songeaient plus au bout d'un moment qu'à servir, à
relancer les balles. Gilbert se déraidissait, dépliait ses membres
engourdis par l'immobilité habituelle de la prière. Son corps jeune et
ardent, ce corps qu'il s'évertuait depuis un an à mépriser, à mater,
cherchait obscurément sa revanche. L'ivresse du mouvement le gagnait; sa
pensée distraite, en commençant, isolée de ses gestes s'y associait
maintenant; elle s'employait toute à calculer les coups, à manier la
raquette.
--A vous, l'abbé, à vous, Gilbert!
--A vous, mademoiselle Claire!
L'amour-propre s'en mêlait, il avait une joie rude à crier les balles
gagnées, à notifier les _avantages_. Et si le camp opposé perdait par
quelque maladresse d'Adrien, sa joie se faisait méchante.
Pourquoi?
On eût dit que Claire favorisait ces mauvais instincts, qu'elle
s'amusait au spectacle de cette rivalité. En le soulignant, elle
aggravait le dépit de la défaite, l'insolence du triomphe.
--Quarante! proclamait-elle. Décidément, vous n'êtes pas de force,
Monsieur de Favaron. Enfoncés, les laïques! Vive le séminaire!
Adrien faisait semblant de rire:
--Ah ça! vous suivez donc un cours de tennis, dans votre sainte boîte,
s'exclamait-il en s'adressant à Gilbert.
Et Claire:
--Vite, donnez-leur l'absolution, Monsieur l'abbé. Ils sont perdus!
En se renversant pour prendre une balle, elle avait failli perdre
l'équilibre. D'un mouvement instinctif, elle s'appuya à l'épaule du
séminariste. Gilbert rougit. Elle retira sa main lentement, refusa
l'aide d'Adrien qui accourait:
--Je ne veux pas d'ennemi dans mon camp, ni d'armistice, déclarait-elle.
A toi, Bernard!
Sur un coup brillant de Gilbert, la partie finissait. Claire jeta la
raquette, se baissa rapidement pour cueillir une ornithogale--une dame
de onze heures, qui fleurissait dans l'herbe de la pelouse, et, la
montrant à Gilbert:
--Vous souvenez-vous? lui disait-elle. Je me dépitais autrefois, quand
nous les cueillions ensemble, et qu'elles se fermaient, aussitôt
cueillies, dans mon tablier. Je les violentais, j'ouvrais de force leurs
pétales. Quel mauvais petit tyran, j'étais alors! Le monde
m'appartenait, je ne connaissais pas d'obstacle. Et ça n'a pas tout à
fait changé, ajouta-t-elle avec un sourire. Elle tenait toujours la
fleur entre les doigts, comme prête à l'offrir. A qui? Adrien venait
vers elle. Elle le regarda s'avancer, et quand il fut tout près, elle
détourna la tête et laissa tomber la fleur sur le gazon.
V
Dès le lendemain de son arrivée à Bazerque, Gilbert avait arrêté
l'emploi de ses journées. Il les avait voulues semblables en tout à ses
journées du grand séminaire: mêmes heures, mêmes occupations, même
discipline. Mais il avait beau faire ce n'était plus autour de lui, le
grand silence, l'atmosphère mystique de la clôture sulpicienne. On
travaillait ferme, on s'agitait, au village. La vie matérielle, la vie
pour l'argent, menait son tapage en discordance avec la vie
contemplative, avec la vie de l'âme. A l'angelus du matin, les métiers
s'éveillaient, le forgeron faisait parler son enclume, le tisserand sa
navette. Des chariots passaient, grinçaient sur la route. Aux heures les
plus lasses de l'après-midi, le grondement d'une batteuse animait la
torpeur des campagnes, suscitait l'image de la fourmilière humaine,
gesticulant dans la poussière comme dans une fumée de bataille.
Les sonneries mêmes de l'église, au lieu de suggérer des rêves pieux,
comme au séminaire, n'étaient plus ici, qu'une espèce d'horloge à longue
portée notifiant aux villageois l'horaire de leurs travaux, de leurs
nourritures.
A peine si une bonne femme ou deux assistaient à la messe que l'abbé
Resongle disait chaque jour à six heures. La santé de madame Mériel ne
lui permettait pas de se lever aux aurores, et l'abbé Resongle ne
pouvait pas attendre à cause de son estomac. A moins qu'un service
d'anniversaire n'y appelât quelque famille paysanne, groupe taciturne,
venu là pour conjurer les puissances occultes, pour apaiser les mânes de
parents voués aux flammes du purgatoire, l'église restait à peu près
vide.
Gilbert y entrait le premier après le sacristain. Docile à la règle, il
aidait ce fonctionnaire, cordonnier de son état, à disposer les vases
sacrés, les ornements qui allaient servir au saint sacrifice. En
véritable enfant de lumière--_filius lucis_, ainsi que la liturgie
désigne les clercs tonsurés, il s'occupait de renouveler l'huile des
lampes sacrées, d'allumer les cierges de l'autel. Somnolent et quinteux,
aux prises avec sa pituite quotidienne, l'abbé Resongle arrivait
ensuite, dépêchait sa messe.
Vers le dernier évangile, une odeur savoureuse se répandait, voyageait à
travers la nef. C'était le chocolat de Monsieur le curé que Thècle
portait à la sacristie. Le brave homme commençait à le boire goulument,
à peine dévêtu des ornements sacerdotaux, puis, lentement, à petites
gorgées qui coupaient son action de grâces.
L'estomac une fois satisfait, il reprenait ses esprits, réglait l'ordre
du jour: baptême, mariage, sépulture, cancanait avec le sacristain,
causait pêche ou jardinage--les deux grandes passions de sa vie.
--L'autan souffle encore ce matin, se lamentait-il; on ne pourra pas
travailler à l'Ers; le vent emporterait les lignes... Ou bien encore:
Orage cette nuit; les anguilles donneront au moulin. Tu verras ça, mon
petit. Elles vont se prendre toutes seules. Et Thècle a un talent pour
la matelotte!
Mais les légumes lui faisaient oublier les anguilles. La sécheresse les
flambait; il fallait toujours avoir l'arrosoir à la main. Thècle n'en
pouvait plus. L'abbé Resongle avait les mains pelées de travailler à la
pompe.
--Tu m'aideras ce soir, commandait-il à Gilbert. A nous deux, nous
soignerons les petits pois; nous leur en donnerons jusqu'à plus soif. Et
tu verras comme ils seront reconnaissants. Bien arrosés, ils nous
fondront dans la bouche. Avec une tranche de jambon de la Montagne-Noire
et des pigeons du pays, tu t'en lècheras les doigts, mon enfant. Ils
sont gras, cette année, les pigeons; le blé couché par l'orage qu'il fit
avant les fauchaisons, s'est égrené à terre; ces bestioles s'en fourrent
à pleins jabots. A quelque chose malheur est bon...
A tout moment dérangé par le curé, Gilbert n'avait seulement pas une
minute de tranquillité pour dire ses prières à l'église. Il avait beau
invoquer le règlement.
--Les vacances sont les vacances, déclarait l'abbé Resongle. Le temps ne
te manquera pas pour te sanctifier au séminaire. Tu es ici pour réparer
tes forces, pour te gaver de plein air... et pour obéir à ton curé,
ajoutait-il en riant. Sais-tu que j'ai des droits sur toi? que je serai
chargé, à la fin des vacances, de faire un rapport à tes supérieurs.
Prends garde! Tâche de te bien conduire à table, si tu veux être bien
noté. Songe que c'est une bonne oeuvre que tu accomplis en me tenant
compagnie. Crois-tu que je ne déjeune pas assez souvent seul? Mauvaise
affaire! On mange trop vite alors, et la digestion se fait mal...
Et de fait, le déjeuner n'en finissait pas. Et après le déjeuner, le
café, les petits verres. Il y avait une certaine liqueur de prunelles
fabriquée par Thècle, un velours sur la langue, un baume dans l'estomac,
résumait l'abbé Resongle. Chaque fois que tu en prends, assurait-il, tu
allonges ta vie d'un an.
--A ce compte, nous sommes sûrs de devenir centenaires! plaisantait
Gilbert en écartant la bouteille.
--Je te scandalise, mon pauvre enfant! soupirait le curé. Si, si, je le
vois bien, répétait-il, en réponse aux dénégations de Gilbert. Et ça ne
me surprend pas. C'est que vous êtes gâtés en fait de vertu, au grand
séminaire. Vous vivez avec des saints. De l'abbé Védrune, tomber sur
l'abbé Resongle, cela fait une dégringolade. Tu m'aimes, je le crois,
mais tu me méprises un peu, j'en suis sûr. Et bien, tu as tort, mon ami;
tu as grand tort. Crois-tu que ton abbé Védrune que j'admire, que je
vénère autant que toi, crois-tu que ce saint homme, qui sera peut-être
canonisé un jour, ferait merveille, ici, à Bazerque, avec son cou tordu,
ses scrupules et sa théologie? C'est très bien d'argumenter et de
méditer. Mais serait-on aussi savant que l'ange de l'Ecole et aussi
pieux que Saint-Antoine de Padoue, à quoi veux-tu que ça serve, ici,
avec nos paysans? Trop parfait, je les ennuierais peut-être; ils ne me
comprendraient pas. J'ai été comme toi, mon enfant, j'ai eu mon heure
d'intransigeance. C'était à mon arrivée ici, au début de mon ministère.
Le zèle apostolique me dévorait, je ne passais rien aux autres ni à
moi-même. Cela dura ce que ça put: six mois, un an? Si ça se fût
prolongé, j'étais brouillé avec toute la paroisse. Tu y passeras plus
tard; tu me rendras justice. Et déjà même... Voyons que fais-je de mal,
après tout? Ça te choque peut-être, que je pêche à la ligne? Que
veux-tu? Les journées sont longues à Bazerque; lire épaissit le sang; et
puis j'évangélise en route, je visite mes malades, je cause avec l'un,
avec l'autre. Chacun son goût d'ailleurs; mon voisin, le curé de
Lastours s'amuse à la photographie; le jeune desservant de Riscle
compose des vers. Il travaille pour la gloire et moi pour la friture; en
quoi suis-je plus repréhensible? Et puis, qu'y a-t-il encore? les bons
dîners que je fais chez les Mériel, mes parties de bézigue avec madame
Albanie? C'est ça qui te déplaît? Je le suppose du moins, puisque voilà
trois soirs de suite que tu refuses, sous divers prétextes, de
m'accompagner chez nos amis. Eh bien! si tu boudes, c'est tant pis pour
toi. Madame Albanie est la bienfaitrice de la paroisse, la mère des
pauvres, la providence du presbytère. Et tu voudrais que je prive cette
bonne dame du plaisir bien innocent à coup sûr de faire sa partie de
cartes avec moi! Pharisien, va! Le curé tendait en même temps sa main à
Gilbert. Sans rancune, mon garçon! Et maintenant, conclut-il en se
renversant dans son fauteuil, je sens que mes idées s'embrouillent;
c'est l'heure de la sieste; je te rends ta liberté.
Gilbert courait s'enfermer dans sa chambre; il s'attelait à son devoir
de vacances. Il avait écrit le titre, jeté quelques idées, quelques
divisions, sur le papier. Il avait ordonné le sujet, défini les termes
selon la méthode scholastique. Il s'agissait maintenant de déduire les
preuves. Mais il y travaillait sans entrain, il induisait, il déduisait
mollement. L'ouvrage n'avançait pas. Le rêve peu à peu se substituait au
syllogisme. Gilbert pensait à Claire. Chassée, exorcisée, l'image de la
jeune fille revenait malgré lui, se glissait entre les feuillets
inutilement consultés du _Compendium_. Et Gilbert se dépitait, se
révoltait contre l'intruse. Faible contre le souvenir, il fuyait la
réalité, il se refusait aux occasions de revoir mademoiselle Mériel.
Et l'abbé se moquait de sa sauvagerie:
--Tu préfères donc passer la soirée avec tes livres qu'avec tes amis?
Drôle de goût! Madame Mériel n'est pas contente de toi, je t'en avertis.
Et moi je ne sais plus que dire pour t'excuser. La migraine? Ça ne prend
plus. Tâche de trouver autre chose; tâche de venir, surtout. Peut-être
as-tu consulté l'abbé Védrune et attends-tu qu'il t'ait donné la
permission de sortir, de tripoter le carton ou de pousser les dominos
avec nous? Attends donc, puisque tu as peur de te damner en notre
compagnie. Mais je te préviens que tu joues un sot personnage.
Gilbert souriait, promettait de venir, se dérobait encore. Mais un
matin, après la messe, l'abbé Resongle le manda à la sacristie. Madame
Mériel l'avait chargé d'une commission pour lui. Affaire urgente; un
service qu'elle avait à lui demander, des leçons de latin à donner au
jeune Bernard.
Le bon curé s'amusait de l'air attrapé du séminariste.
--On te tient, cette fois, mon petit! disait-il, en se frottant les
mains; impossible de t'échapper. C'est Claire qui a eu cette bonne idée,
et Madame Mériel a sauté dessus. Elle t'attend demain, après son
déjeuner.