XXXVI.

_Coment le conte de Norenton, principal capitaine des Anglais en

Bretaigne, vint à grant force de gens d'armes d'Angleterre, et fu prise

la Roche-Derian, en l'évesché de Triguier en Bretaigne._

En celuy an, le mardi avant la saint Nicholas d'yver, le conte de

Norenton[552], en Angleterre, qui pour le temps estoit principal

capitaine de tous les Anglois qui estoient en Bretaigne, vint devers

la ville de Karahais[553], en Cornouaille, et environ heure de prime,

luy et sa gent assaillirent la ville de Guengamp, en l'éveschié de

Triguier; et ne savoit mie la force né la constance des habitans. Car

pour ce que la ville se sentoit bien garnie, elle doubta trop pou

ledit conte. Ainsi fu-il moult esbahi, grevé et troublé de ce qu'il

luy gettoient à fondes[554] et autres engins. Et quant il vit qu'il

n'avoit force contre eux, il s'en parti moult confus et bouta le feu

ès forbours de la ville. Après, le jour meisme, il s'en vint à cinq

lieues de Guengamp; et, un pou après midi, fu devant la ville de la

Roche-Derian, laquelle ville ne se doubtoit point des anemis, tant

pour ce qu'il n'avoient point encore esté en ces parties comme pour ce

qu'il n'estoient mie garnis pour résister aux anemis. Et combien qu'il

y ait fort chastel, toutesvoies, les habitans estoient despourveus,

car il ne cuidoient point que les anemis venissent en ces parties, par

nulle manière. Et si tost que ledit conte approcha de ladite ville, il

l'assaillist moult forment et asprement, car il avoit grant compaignie

et grant force de gens; et dura l'assaut jusques à soleil couchant,

pour ce que ceux de la ville leur résistoient de leur povoir. Lors, il

demandèrent trièves au conte, et il leur donna jusques à l'endemain

seulement, afin qu'il regardassent et délibérassent s'il luy rendroient

la ville ou s'il se deffendroient contre luy. Toutes voies, pluseurs

de la ville avoient si grant doleur en leur cuer que plus volentiers

deffendissent la ville sé il eussent puissance et garnisons, qu'il ne

la rendissent aux anemis. Et noientmoins il distrent aux anemis en

audience, qu'il deffendroient; pourquoy les anemis furent si iriés

que il assaillirent la ville dès le mercredi matin jusques au juesdi

à vespres, par pluseurs reposées. Et à celles vespres, il ardirent la

porte de la ville qui est nommée la Porte du cimetière. Mais tandis

que ladite porte ardoit, ceux de la ville firent par leur soutilleté

un mur par dedens à l'endroit et en lieu de ladite porte; puis après

baillèrent trieves l'une partie à l'autre, jusques à l'endemain. Et

ceux de la ville adonques s'assemblèrent à conseil et disoient qu'il ne

pourroient mie résister longuement aux anemis. Lors monseigneur Hue de

Carrimel[555], chevalier, se fist mettre hors de la ville et dévaler

en un panier par une corde, et ala parler au conte de Norenton, et

firent convenances telles que dès le samedi prochain jusques à huit

jours ensuivans, ceux de la ville s'en partiroient et iroient hors du

chastel et de la ville, sauf leur corps et leur biens. Et ceci fait,

les Anglois entrèrent en la ville et au chastel, dès icelui samedi, et

ceux de la ville s'en départoient communément jusques à l'autre samedi,

selon la forme de la convenance.

[Note 552: _Norenton._ Guillaume de Bohun, comte de Northampton.]

[Note 553: _Karahaix._ Ou _Carhaix_, dans le diocèse de Quimper.--On

chercheroit vainement dans Froissart tous les événemens mentionnés dans

ce chapitre.]

[Note 554: _A fondes._ Avec frondes.]

[Note 555: _Carrimel._ Variantes: _Cassiel, Araël._]

Aucuns Anglois pillars roboient et pilloient ceux qui de la ville s'en

issoient: toutes voies, quant on le povoit prouver, il en estoient

punis incontinent de leur capitaines. En ceste ville estoient habitans,

pour le temps, l'évesque de Triguier, diocésain d'icelle ville;

monseigneur Raoul de la Roche, et ledit monseigneur Huon de Carrimel,

chevalier, qui la ville gardoit avec pluseurs grans et nobles. Puis,

après ce que ceux de dedens avoient rendu la ville et que les Anglois

y habitoient et avoient les clefs de toutes les entrées, ledit conte

Norenton y fu, celuy samedi et le dimenche ensuivant. Au lundi s'en

parti, luy et son ost, et laissa gardes en garnison, pour la seurté et

deffense du chastel; et le povoit bien faire, car il avoit avec soy

tant de gens que c'estoit ainsi comme sans nombre. Quant le conte fu

parti de la Roche-Derian, si s'en vint à une ville close qui est nommée

Lannyon, et l'assaillit si fort comme il pot; mais ceux de la ville

ne doubtoient guères ledit conte né son ost, pour ce que par avant il

s'estoient garnis bien et sagement; si se deffendoient contre luy bien

et viguereusement en tant qu'il ne pot riens contre eux, en quelque

manière que ce fust. Le lundi malin s'en parti et vint en l'éveschié

de Léon, là où ses hommes tenoient jà pluseurs chastiaux et garnisons;

car en l'éveschié de Triguier il ne tenoient encore forteresce né ville

fors la Roche-Derian qu'il avoient prise la sepmaine devant, laquelle

ville et le chastel de la Roche-Derian il tindrent par deux ans et tous

les habitans d'entour et d'environs il subjuguèrent et firent leur

serfs et tributaires. Et ycelle année il baillèrent pluseurs assaus

à la ville de Lannyon, mais riens ne leur profitoit. Toutes voies,

quant les Anglois vindrent à la Roche-Derian, il trouvèrent pluseurs

Espagnols delès les murs de la ville par dehors, à un port de mer qui

est ylec, et avoit bien mil et trois cens tonniaux de vins d'Espaigne

parmi les rues, et encore onques n'avoient entré ès maisons de la

ville, mais estoient hors les murs, si comme dit est. Et les Espaignols

qui cuidoient bien deffendre leur vins pour ce que il estoient

pluseurs, firent bataille aux Anglois; mais il furent ainsi comme tous

occis et ne porent résister à eux: ains orent les Anglois ces mil et

trois cens tonniaux de vin d'Espaigne, et en trouvèrent dedens la

Roche-Derian bien autres trois cens tonniaux de vin, et avoient assez

vin et habondance pour toute l'année. Si en furent moult aises et en

beuvoient très volentiers, selon le dit commun lequiel je ne tiens né

pour faux du tout né du tout véritable: Le Normant chante, l'Anglois si

boit, et l'Allemant mengue. Par iceluy temps donques que les Anglois

tenoient la Roche-Derian et qu'il y demourèrent, il destruirent en

partie l'églyse cathédral de Lantreguier moult vilainement, en laquelle

le corps du glorieux confesseur monseigneur saint Yves reposoit pour

le temps; toutes voies à son monument il n'aprochièrent onques par la

volonté de Dieu; et la cause pour quoy les Anglois destruirent ladite

églyse si fu pour ce que les François n'i peussent mettre garnison

contre eux de gens d'armes; car les Anglois n'avoient environ eux né

cité né églyse à plus près une lieue; et quant les Anglois vouldrent

destruire l'autre églyse cathédral de Triguier la cité, qui est nommée

Ste-Trugual, jadis patron de la cité, n'i ot celui qui premier y osast

commencier, pour révérence de pluseurs saints desquels les reliques

y souloient estre, et par espécial de monseigneur saint Yves duquiel

il y avoit encore de ses ossemens, de sa char, de ses nerfs et de ses

poils. Si y ot un prestre plus outrageux que les autres qui commença à

la destruire par sa grant présumpcion: mais puis qu'il en ot destruit

et dilapidé grant partie, luy et pluseurs autres qui estoient tous

aprestés à ceste besoigne, voiant tous ceux qui estoient présens, ledit

prestre mourut moult vilainement en mangant sa langue et en criant

comme un chien.

En celuy an, le roy voult avoir subside des advocas de parlement et

de chastelet. Et environ la Tiphaine, vindrent deux cardinaus au roy

à Saint-Ouen, près de la ville de Saint-Denis en France, qui estoient

envoiés de par le pape, pour les guerres qui estoient entre les roys

de France et d'Angleterre. Le jour de la Purificacion Nostre-Dame fu

assemblé le conseil en la maison des Augustins à Paris, et y ot la plus

grant partie des abbés et autres prélas du royaume, pour avoir conseil

et ordener du subside que le roy vouloit avoir, et que incontinent pour

ses guerres l'en luy féist.

Les grandes chroniques de France (5/6) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis en France · 第 267 / 290 题