_Coment le conte de Norenton, principal capitaine des Anglais en
Bretaigne, vint à grant force de gens d'armes d'Angleterre, et fu prise
la Roche-Derian, en l'évesché de Triguier en Bretaigne._
En celuy an, le mardi avant la saint Nicholas d'yver, le conte de
Norenton[552], en Angleterre, qui pour le temps estoit principal
capitaine de tous les Anglois qui estoient en Bretaigne, vint devers
la ville de Karahais[553], en Cornouaille, et environ heure de prime,
luy et sa gent assaillirent la ville de Guengamp, en l'éveschié de
Triguier; et ne savoit mie la force né la constance des habitans. Car
pour ce que la ville se sentoit bien garnie, elle doubta trop pou
ledit conte. Ainsi fu-il moult esbahi, grevé et troublé de ce qu'il
luy gettoient à fondes[554] et autres engins. Et quant il vit qu'il
n'avoit force contre eux, il s'en parti moult confus et bouta le feu
ès forbours de la ville. Après, le jour meisme, il s'en vint à cinq
lieues de Guengamp; et, un pou après midi, fu devant la ville de la
Roche-Derian, laquelle ville ne se doubtoit point des anemis, tant
pour ce qu'il n'avoient point encore esté en ces parties comme pour ce
qu'il n'estoient mie garnis pour résister aux anemis. Et combien qu'il
y ait fort chastel, toutesvoies, les habitans estoient despourveus,
car il ne cuidoient point que les anemis venissent en ces parties, par
nulle manière. Et si tost que ledit conte approcha de ladite ville, il
l'assaillist moult forment et asprement, car il avoit grant compaignie
et grant force de gens; et dura l'assaut jusques à soleil couchant,
pour ce que ceux de la ville leur résistoient de leur povoir. Lors, il
demandèrent trièves au conte, et il leur donna jusques à l'endemain
seulement, afin qu'il regardassent et délibérassent s'il luy rendroient
la ville ou s'il se deffendroient contre luy. Toutes voies, pluseurs
de la ville avoient si grant doleur en leur cuer que plus volentiers
deffendissent la ville sé il eussent puissance et garnisons, qu'il ne
la rendissent aux anemis. Et noientmoins il distrent aux anemis en
audience, qu'il deffendroient; pourquoy les anemis furent si iriés
que il assaillirent la ville dès le mercredi matin jusques au juesdi
à vespres, par pluseurs reposées. Et à celles vespres, il ardirent la
porte de la ville qui est nommée la Porte du cimetière. Mais tandis
que ladite porte ardoit, ceux de la ville firent par leur soutilleté
un mur par dedens à l'endroit et en lieu de ladite porte; puis après
baillèrent trieves l'une partie à l'autre, jusques à l'endemain. Et
ceux de la ville adonques s'assemblèrent à conseil et disoient qu'il ne
pourroient mie résister longuement aux anemis. Lors monseigneur Hue de
Carrimel[555], chevalier, se fist mettre hors de la ville et dévaler
en un panier par une corde, et ala parler au conte de Norenton, et
firent convenances telles que dès le samedi prochain jusques à huit
jours ensuivans, ceux de la ville s'en partiroient et iroient hors du
chastel et de la ville, sauf leur corps et leur biens. Et ceci fait,
les Anglois entrèrent en la ville et au chastel, dès icelui samedi, et
ceux de la ville s'en départoient communément jusques à l'autre samedi,
selon la forme de la convenance.
[Note 552: _Norenton._ Guillaume de Bohun, comte de Northampton.]
[Note 553: _Karahaix._ Ou _Carhaix_, dans le diocèse de Quimper.--On
chercheroit vainement dans Froissart tous les événemens mentionnés dans
ce chapitre.]
[Note 554: _A fondes._ Avec frondes.]
[Note 555: _Carrimel._ Variantes: _Cassiel, Araël._]
Aucuns Anglois pillars roboient et pilloient ceux qui de la ville s'en
issoient: toutes voies, quant on le povoit prouver, il en estoient
punis incontinent de leur capitaines. En ceste ville estoient habitans,
pour le temps, l'évesque de Triguier, diocésain d'icelle ville;
monseigneur Raoul de la Roche, et ledit monseigneur Huon de Carrimel,
chevalier, qui la ville gardoit avec pluseurs grans et nobles. Puis,
après ce que ceux de dedens avoient rendu la ville et que les Anglois
y habitoient et avoient les clefs de toutes les entrées, ledit conte
Norenton y fu, celuy samedi et le dimenche ensuivant. Au lundi s'en
parti, luy et son ost, et laissa gardes en garnison, pour la seurté et
deffense du chastel; et le povoit bien faire, car il avoit avec soy
tant de gens que c'estoit ainsi comme sans nombre. Quant le conte fu
parti de la Roche-Derian, si s'en vint à une ville close qui est nommée
Lannyon, et l'assaillit si fort comme il pot; mais ceux de la ville
ne doubtoient guères ledit conte né son ost, pour ce que par avant il
s'estoient garnis bien et sagement; si se deffendoient contre luy bien
et viguereusement en tant qu'il ne pot riens contre eux, en quelque
manière que ce fust. Le lundi malin s'en parti et vint en l'éveschié
de Léon, là où ses hommes tenoient jà pluseurs chastiaux et garnisons;
car en l'éveschié de Triguier il ne tenoient encore forteresce né ville
fors la Roche-Derian qu'il avoient prise la sepmaine devant, laquelle
ville et le chastel de la Roche-Derian il tindrent par deux ans et tous
les habitans d'entour et d'environs il subjuguèrent et firent leur
serfs et tributaires. Et ycelle année il baillèrent pluseurs assaus
à la ville de Lannyon, mais riens ne leur profitoit. Toutes voies,
quant les Anglois vindrent à la Roche-Derian, il trouvèrent pluseurs
Espagnols delès les murs de la ville par dehors, à un port de mer qui
est ylec, et avoit bien mil et trois cens tonniaux de vins d'Espaigne
parmi les rues, et encore onques n'avoient entré ès maisons de la
ville, mais estoient hors les murs, si comme dit est. Et les Espaignols
qui cuidoient bien deffendre leur vins pour ce que il estoient
pluseurs, firent bataille aux Anglois; mais il furent ainsi comme tous
occis et ne porent résister à eux: ains orent les Anglois ces mil et
trois cens tonniaux de vin d'Espaigne, et en trouvèrent dedens la
Roche-Derian bien autres trois cens tonniaux de vin, et avoient assez
vin et habondance pour toute l'année. Si en furent moult aises et en
beuvoient très volentiers, selon le dit commun lequiel je ne tiens né
pour faux du tout né du tout véritable: Le Normant chante, l'Anglois si
boit, et l'Allemant mengue. Par iceluy temps donques que les Anglois
tenoient la Roche-Derian et qu'il y demourèrent, il destruirent en
partie l'églyse cathédral de Lantreguier moult vilainement, en laquelle
le corps du glorieux confesseur monseigneur saint Yves reposoit pour
le temps; toutes voies à son monument il n'aprochièrent onques par la
volonté de Dieu; et la cause pour quoy les Anglois destruirent ladite
églyse si fu pour ce que les François n'i peussent mettre garnison
contre eux de gens d'armes; car les Anglois n'avoient environ eux né
cité né églyse à plus près une lieue; et quant les Anglois vouldrent
destruire l'autre églyse cathédral de Triguier la cité, qui est nommée
Ste-Trugual, jadis patron de la cité, n'i ot celui qui premier y osast
commencier, pour révérence de pluseurs saints desquels les reliques
y souloient estre, et par espécial de monseigneur saint Yves duquiel
il y avoit encore de ses ossemens, de sa char, de ses nerfs et de ses
poils. Si y ot un prestre plus outrageux que les autres qui commença à
la destruire par sa grant présumpcion: mais puis qu'il en ot destruit
et dilapidé grant partie, luy et pluseurs autres qui estoient tous
aprestés à ceste besoigne, voiant tous ceux qui estoient présens, ledit
prestre mourut moult vilainement en mangant sa langue et en criant
comme un chien.
En celuy an, le roy voult avoir subside des advocas de parlement et
de chastelet. Et environ la Tiphaine, vindrent deux cardinaus au roy
à Saint-Ouen, près de la ville de Saint-Denis en France, qui estoient
envoiés de par le pape, pour les guerres qui estoient entre les roys
de France et d'Angleterre. Le jour de la Purificacion Nostre-Dame fu
assemblé le conseil en la maison des Augustins à Paris, et y ot la plus
grant partie des abbés et autres prélas du royaume, pour avoir conseil
et ordener du subside que le roy vouloit avoir, et que incontinent pour
ses guerres l'en luy féist.