_Coment les Gascons et les Bourdelois brisièrent les trieves entre
les deux roys; et coment toute la baronie de Haynau fut desconfite en
Frise._
L'an de grâce mil trois cent quarante-cinq, environ la Penthecouste,
les Gascons et les Bourdelois commencièrent à brisier les trieves en
faisant pluseurs courses sus le royaume et les gens de France. Mais
environ la Nativité Saint-Jehan-Baptiste, le roy d'Angleterre envoia
lettres au pape, disant que le roy de France avoit rompues les trieves
et que, pour ce, il le deffioit. Lesquelles lettres, quant le pape les
ot leues, il les enyoya au roy de France afin qu'il les leust. Dès lors
il s'apresta pour garder le pays et les frontières du royaume, et fist
sa semonce par lettres aux nobles, en mandant à tous que, hastivement
après quinzaine de la Magdalaine, il comparussent solemnelment et en
armes à Arras.
Et en celuy temps que ces choses se faisoient en France, le roy
d'Angleterre, à tout grant multitude de gens, entra en mer et vint
à l'Escluse en Flandres, en espérance de recevoir l'hommage que
les Flamens, par l'instigacion de Jaques d'Artevelle[549], avoient
pourpensé piéça de luy faire; mais il ne parfist mie ce qu'il cuidoit,
ains avint tout autrement; car au moys de juillet, quant il vint à la
cognoissance de ceux de Gant que ledit Jaques d'Artevelle, capitaine
des Flamens, se portoit traîtreusement et faussement emmi ceux de
Gant, d'Ypre et de Bruges, en tant que quant il venoit à Gant, il
leur donnoit à entendre que ceux de Bruges et d'Ypre estoient à acort
de faire hommage au roy d'Angleterre, et quant il venoit à Ypre, il
leur disoit semblablement de ceux de Gant et de Bruges, et parloit à
ceux de Bruges par semblable manière de ceux de Gant et d'Ypre. Et le
quinziesme jour de juillet, quant si grant traïson fu apperceue, il
fu cité à Gant personnellement au mardi ensuivant, lequel vint à Gant
le dix-septiesme jour de juillet dimenche, environ souper. Et quant
il vit le peuple si troublé contre luy, il se bouta en sa maison le
plus tost qu'il pot. Et ceux de Gant le suivirent assambléement et
entrèrent en sa maison efforciement. Finablement, si comme il fuioit de
sa maison, il fu suivi du peuple et fu occis moult vilainement, environ
soleil escouchant. Et combien que l'en l'eust enterré en une abbaye de
nonnains, au dehors de Gant, toutes voies par après, il fu gettié à
estre mengié et dévoré des oyseaux.
[Note 549: Le but de ce fameux _patriote_ étoit de livrer le comté de
Flandres au fils du roi d'Angleterre. «Mais,» dit Froissart qui aimoit
les Anglois moins encore que sa patrie, «ceux du pays n'estoient mie
bien d'accord au roy né à Artevelle qui preschoit de deshériter le comte
Loys leur naturel seigneur et son jeune fils Loys, et hériter le fils
du roy d'Angleterre. Cette chose n'eussent-il fait jamais.»]
Quant le roy d'Angleterre oï ces choses, il se parti de l'Escluse et
retourna en Angleterre, et envoia gens d'armes et sergens aux archiers
de Bordiaux pour estre à rencontre et au devant du duc de Normendie,
fils du roy de France, lequel, avecques grant compaignie de combateurs,
avoit esté envoié en Gascoigne de par le roy.
En celuy an, au moys d'aoust, Jehan de Bretaigne, conte de Montfort,
avecques la plus grant armée qu'il pot assembler, vint en Bretaigne
et mist siège devant la cité de Quimpercorentin. Mais les gens au duc
de Bretaigue firent lever ledit siège et enclostrent ledit conte eu
un chastel auquel il estoit retrait. Mais ne demoura gaires après que
ledit conte issi dudit chastel et s'en ala; et disoit-l'en communément
que ceux qui devoient veiller et guettier par nuit en l'ost du duc de
Bretaigne luy avoient fait voie.
En celuy an, fu le temps d'esté si froit, si moistie et si pluvieux,
que blés, avoines, orges et prés et autres biens qui estoient ès champs
ne peurent venir à meurté, et à peine porent estre cueillis; ainsois en
fu laissié grant quantité perdre parmi les champs. Les vins aussi et
autres fruits des arbres furent moult vers et aigres.
Au mois de septembre, le dix-septiesme jour, Audri, fils du roy de
Hongrie, cousin germain du roy de France et successeur de Robert, roy
de Sécile, à heure qu'il aloit à son lit pour dormir et reposer, et
après qu'il fu despoillé de ses vestemens et qu'il vouloit entrer au
lit, ses propres chambellans qui estoient députés à garder son corps et
sa chambre, l'estranglèrent à cordes dures et rudes; et après sa mort
fu son corps porté à la cité de Naples et ilecques sans sépulture, sans
grant sollempnité et sans ce que nuls des royaulx né de son lignage y
fussent présens.
Guillaume, conte de Haynau, neveu du roy de France, au moys d'octobre
environ la Saint-Denis, luy, avecques son oncle monseigneur Jehan de
Haynau, chevalier, à grant compaignie de nobles s'en ala en Frise dont
il se disoit estre roy et seigneur, afin que il la peust conquerre
à force d'armes. Mais pour ce que les Frisons ne lui voudrent obéir
et luy résistèrent viguereusement, et il estoit moult convoiteux
de les conquerre et de les guerroier et mettre au bas, il apresta
armes et nefs, et quant il furent issus des nefs et mis à terre, et
son oncle luy conseilloit qu'il s'en retournast, il ne volt avoir
le conseil de son dit oncle; lequel luy disoit bien, comme expert
en guerres et en batailles, que s'il aloit oultre il mettroit en
péril luy et tout son ost; et ainsi fu-il par après. Car comme le
dit conte qui trop présomptueusement se fioit de sa force, se fu mis
et gettié entre les Frisons, tantost et sans demeure luy et sa noble
compaignie qu'il a voit mené avec soy furent occis des Frisons. Et
sont les noms des personnes nobles et notables qui furent occises,
le seigneur de Floreville, le seigneur de Duras, le seigneur de
Hermes, le seigneur de Maigny et son frère le seigneur d'Arques, et le
seigneur de Buelincourt; le seigneur de Walincourt, monseigneur Jehan
de Lissereules, monseigneur Gautier de Ligne et son frère monseigneur
Michiel, monseigneur Henri d'Aucourt, monseigneur Girart à la Barbe,
monseigneur Haso de Broucelle[550], monseigneur Thiéri de Vaucourt
mareschal de Haynaut, monseigneur Jehan de Bruiffe, monseigneur Gilles
Grignart. Monseigneur Jehan de Haynau, oncle dudit conte, s'en retourna
tout seul en Haynau de ladite bataille en laquelle il avoit esté navré
en la cuisse.
[Note 550: _Broucelle_ ou Borselle.]
En celuy temps, monseigneur Jehan de Bretaigne, conte de Montfort,
mourut tout désespéré, si comme pluseurs disoient; et disoit l'en aussi
que à son trespassement il avoit vu les mauvais espris. Et avint grant
merveille, car à l'eure de sa mort, si grant multitude de corbiaux
s'assembla sus sa maison que l'en ne cuidoit mie que en tout le royaume
de France il en peust avoir autant.
En celuy an, le roy envoia son ainsné fils Jehan, duc de Normendie,
en Gascoigne, contre le conte Derbi pour luy résister et pour garder
le droit du roy, lequel conte y estoit venu à grant armée, de par le
roy d'Angleterre. Mais avant que le duc de Normendie peust venir en
Gascoigne, ledit conte Derbi prist la ville et le chastel de Bergerac,
là où estoit, de par le roy de France, monseigneur Aymart de Poitiers,
conte de Valentinois, qui fu ilec occis. Et y estoit aussi le conte
de Lille qui, en l'assaut de la ville, avoit esté pris et grandement
navré[551]. Et si avoit pris encore avecques ledit conte Derbi la ville
de la Riolle. Et disoient pluseurs que ces deux villes avoient esté
prises du consentement à ceux du pays. Et quant le duc de Normendie fu
venu en Gascoigne, et il vit que pou ou noient il y povoit faire, il
s'en retourna en France; pour quoy, quant il vit que le roy, son père,
en fu indigné contre luy, si s'en retourna le fils arrière et mist
siège devant Aguillon, et y demoura jusques au moys d'aoust. Et quant
il oï dire que le roy d'Angleterre guerroioit son père et le royaume,
si s'en retourna en France.
[Note 551: Ce court récit mérite plus de créance que le long discours
de Froissart sur la prise de Bergerac. Frolssart ne mentionne ni la
prise du comte de Lille (Jourdain), ni la mort du brave Aimar, que
Villaret nomme à tort _Louis_ de Poitiers.]