_Coment mut dissencion entre les barons de Normendie; et coment ceux
d'Orliens pristrent blés qui estoient sur la rivière de Loire et les
mistrent en vente._
L'an de grâce mil trois cens quarante-trois, avint, par l'énortation du
déable, que une grant dissencion s'esmut entre aucuns nobles du duchié
de Normendie. C'est assavoir, entre messire Jehan conte de Harecourt,
et messire Robert dit Bertran mareschal de France, pour convenances
de mariages contraitiés d'une partie avecques le fils dudit messire
Robert, et avecques la fille de messire Robert dit Bacon, chevalier, et
de l'autre part avecques messire Geoffroy, frère dudit conte. Et y ot
mains mises[519] et glaives trais, et vindrent jusques en la présence
du roy. Mais le roy, pour le bien de pais et pour justice faire,
enjoignit à chascune partie que l'une partie ne courust sus l'autre né
se combatist contre l'autre; mais tous deux fussent semons à venir à
Paris en son parlement. A laquielle journée ledit messire Geoffroy ne
vint né comparut, né n'envoia pour soy procureur suffisamment fondé.
Mais nonobstant l'inhibicion du roy, ledit messire Geoffroy asségia
en un chastel messire Guillaume dit Bertran, évesque de Lizieux,
frère du devant dit messire Robert; et depuis, si comme l'en disoit
communément, se commença ledit messire Geoffroy à aerdre[520] avec le
roy d'Angleterre, et avecques les anemis du roy de France.
[Note 519: _Mains mises_, etc. C'est-à-dire jeu de mains et d'épées.]
[Note 520: _Aerdre_, Adhérer.]
Item, en ce temps, Phelippe de Navarre, frère de la royne Jehanne
femme du roy Charles derrenièrement trespassé, assez tost après la
Pasque, prit sa voie pour aler à l'aide du roy de Castelle contre les
Sarrasins; lequel, quant il fu parti de France, s'en ala à Avignon, et
là fu par une espace de temps avec le pape et les cardinaus.
Item, en ce meisme an, comme le roy, à la requeste du duc de
Bourgoigne, luy voulsist aucunement aidier;--car en sa terre avoit très
grant deffaute de vivres, et eust le roy ordené que sur les terrouers
d'Orliens, de Biauce et de Gastinois ceste manière d'ayde seroit levée
pour aidier au pays du devant dit duc;--dont il avint que les clercs
estudians à Orliens, avec les bourgois et le commun, portèrent ceste
chose moult griefvement et disoient que les marchiés de vivres en
seroient moult aménuisiés et empeschiés; si convindrent tous d'un acort
à procéder en l'offense du roy et de tout le conseil par telle manière:
car de fait il vindrent au fleuve de Loire là où estoient aucunes nefs
plaines de vivres pour estre menées au duc de Bourgoigne et en son dit
pays, lesquelles, sans aucune discrécion et sans arroy, mistrent tous
lesdis vivres en vente au commun à tous ceux qui avoir en vouloient.
Et adecertes aucuns d'iceux s'en découroient par les forbours et par
les villes voisines, et rompoient les huis et exposoient les biens des
povres à larecin. Quant le prévost d'Orliens vit ce, si considéra que
de légier il ne pourroit pas obvier à si grans forseneries, toutesvoies
il fist ce qu'il pot; car par ses sergens il fist prendre douze ou
quatorze des malfaiteurs, et les fist mettre en prisons diverses. Quant
les autres de la ville oïrent dire que le prévost en avoit mis aucuns
en prisons, si s'esmurent ainsi comme hors du sens et forsenés, et
s'en alèrent aux prisons et les rompirent, et mistrent hors ceux que
le prévost y avoit mis; et non pas seulement ceux, mais tous autres
prisonniers et meismement aucuns qui estoient condampnés à mort pour
leur mesfais. Quant ces choses furent venues à la cognoissance du roy,
il envoia là deux chevaliers, et avecques eux grant quantité de gens
d'armes, et leur commanda bien que tout acertes ceux qu'il trouveroient
coupables de ceste dissencion que tantost et sans délay il les fissent
pendre, et meismement ceux que le prévost d'Orliens leur nommeroit.
Lesquiex, quant il furent venus à Orliens, il en firent prendre
pluseurs et tantost pendre, si comme commandé leur avoit est; entre
lesquiex il ot un pendu, lequiel estoit dyacre, si comme l'en disoit;
et tantost après cessa toute celle sédicion[521].
[Note 521: Nos historiens modernes n'ont pas parlé de cette sédition.]
En ce meisme an, en la ville de Paris et meismement environ Paris et
au bois de Vincennes, là où la royne vouloit que une grant feste fust
faite pour la cause que elle avoit eue un fils nouvellement, il vint
une très forte tempeste, laquelle tresbucha un très fort mur, et rompit
et abati pluseurs arbres audit boys.
En ce meisme an, l'abbé de Saint-Denis en France, messire Guy de
Chartres[522], lequel s'estoit moult sagement porté au gouvernement
de sa maison, c'est assavoir de l'églyse de monseigneur saint Denis,
afin que il péust mieux vacquer à Dieu et à contemplacion, envoia
procureur en la court de Rome souffisamment fondé; lequel procureur,
en la présence du pape en plain consistoire, de par ledit monseigneur
Guy abbé, résigna au gouvernement et à l'honneur de la devant dite
églyse de monseigneur saint Denis. Et assez tost après, frère Gille
Rigaut[523], moyne de celle meisme églyse, bachelier en théologie et
prieur d'Essone emprès Corbueil, à la subjection du roy de Navarre
qui estoit présent à la court de Rome, et par le bon tesmoing de son
devancier, c'est assavoir ledit monseigneur l'abbé Guy, lequel avoit
escript de luy à la cour de Rome et audit roy de Navarre, fu ledit
frère Gille Rigaut subrogé au gouvernement de ladite églyse; et en
ladite court de Rome, avant qu'il partist, fu benéi et consacré. Un
pou après la bénédicion de Gille Rigaut en abbé de Saint-Denis en
France, Phelippe, roy de Navarre, prist congié au pape; et empétra,
tant pour luy comme pour ceux qui estaient avecques luy, du pape,
plaine indulgence de peine et de coulpe, et se mist en chemin pour aler
en l'ayde du roy de Castelle, contre les Sarrasins. Icestui roy de
Castelle se combatoit contre les Sarrasins et avoit guerre continuement
contre eux; et espéciaument pour le temps, il avoit moult à faire
contre le roy de Garnate et contre le roy de Belle-Marine, car il avoit
asségié et mis siège contre une très noble et très forte cité, laquelle
est appellée Algésire, et est divisée en deux parties, et court une
rivière parmi; et y a un pont par lequel on va d'une partie à l'autre,
dont l'une partie est appellée Algésir la neuve, et l'autre Algésir la
vielle. A ce siège vint le roy de Navarre au moys d'aoust, et fu receu
du roy de Castelle à très grant joie et grant honneur. Et jasoit ce que
ledit roy de Navarre eust moult grant désir de soy combatre contre les
Sarrasins, toutes voies, assez tost après qu'il fu arrivé au devant dit
siège, il luy prist une forte passion[524] que l'en appelle flux de
ventre, et se parti du roy de Castelle et de l'ost des Sarrasins[525],
environ trois lieues loing, et ilec mourut comme bon chevalier de
Jhésucrist[526], duquel le corps fu enterré en l'églyse Nostre-Dame à
Pampelune, et le cuer aux frères Prescheurs, à Paris, et ses entrailles
à une ville qui est appellée la Noe, emprès Evreux. Et après la mort
dudit roy, la royne de Navarre, sa femme, par le conseil du roy de
France, renonça à toutes ses debtes et à tous meubles[527].
[Note 522: _Chartres._ Et mieux _de Castres_.]
[Note 523: _Rigaut._ Le manuscrit 8298-3 ajoute _de Roissy_ ou _Roucy_.]
[Note 524: _Passion._ Souffrance.]
[Note 525: Le continuateur françois de Nangis ajoute ici: _A Cereix._
(Manuscrit 8298-3.)]
[Note 526: Le manuscrit 8298-3 ajoute: _Au mois de septembre._]
[Note 527: On pourroit croire, d'après ces dernières paroles, que le
roi de Navarre n'avoit pas été fâché de perdre de vue ses créanciers,
en se rendant en Espagne.]