XXXII.

_Coment mut dissencion entre les barons de Normendie; et coment ceux

d'Orliens pristrent blés qui estoient sur la rivière de Loire et les

mistrent en vente._

L'an de grâce mil trois cens quarante-trois, avint, par l'énortation du

déable, que une grant dissencion s'esmut entre aucuns nobles du duchié

de Normendie. C'est assavoir, entre messire Jehan conte de Harecourt,

et messire Robert dit Bertran mareschal de France, pour convenances

de mariages contraitiés d'une partie avecques le fils dudit messire

Robert, et avecques la fille de messire Robert dit Bacon, chevalier, et

de l'autre part avecques messire Geoffroy, frère dudit conte. Et y ot

mains mises[519] et glaives trais, et vindrent jusques en la présence

du roy. Mais le roy, pour le bien de pais et pour justice faire,

enjoignit à chascune partie que l'une partie ne courust sus l'autre né

se combatist contre l'autre; mais tous deux fussent semons à venir à

Paris en son parlement. A laquielle journée ledit messire Geoffroy ne

vint né comparut, né n'envoia pour soy procureur suffisamment fondé.

Mais nonobstant l'inhibicion du roy, ledit messire Geoffroy asségia

en un chastel messire Guillaume dit Bertran, évesque de Lizieux,

frère du devant dit messire Robert; et depuis, si comme l'en disoit

communément, se commença ledit messire Geoffroy à aerdre[520] avec le

roy d'Angleterre, et avecques les anemis du roy de France.

[Note 519: _Mains mises_, etc. C'est-à-dire jeu de mains et d'épées.]

[Note 520: _Aerdre_, Adhérer.]

Item, en ce temps, Phelippe de Navarre, frère de la royne Jehanne

femme du roy Charles derrenièrement trespassé, assez tost après la

Pasque, prit sa voie pour aler à l'aide du roy de Castelle contre les

Sarrasins; lequel, quant il fu parti de France, s'en ala à Avignon, et

là fu par une espace de temps avec le pape et les cardinaus.

Item, en ce meisme an, comme le roy, à la requeste du duc de

Bourgoigne, luy voulsist aucunement aidier;--car en sa terre avoit très

grant deffaute de vivres, et eust le roy ordené que sur les terrouers

d'Orliens, de Biauce et de Gastinois ceste manière d'ayde seroit levée

pour aidier au pays du devant dit duc;--dont il avint que les clercs

estudians à Orliens, avec les bourgois et le commun, portèrent ceste

chose moult griefvement et disoient que les marchiés de vivres en

seroient moult aménuisiés et empeschiés; si convindrent tous d'un acort

à procéder en l'offense du roy et de tout le conseil par telle manière:

car de fait il vindrent au fleuve de Loire là où estoient aucunes nefs

plaines de vivres pour estre menées au duc de Bourgoigne et en son dit

pays, lesquelles, sans aucune discrécion et sans arroy, mistrent tous

lesdis vivres en vente au commun à tous ceux qui avoir en vouloient.

Et adecertes aucuns d'iceux s'en découroient par les forbours et par

les villes voisines, et rompoient les huis et exposoient les biens des

povres à larecin. Quant le prévost d'Orliens vit ce, si considéra que

de légier il ne pourroit pas obvier à si grans forseneries, toutesvoies

il fist ce qu'il pot; car par ses sergens il fist prendre douze ou

quatorze des malfaiteurs, et les fist mettre en prisons diverses. Quant

les autres de la ville oïrent dire que le prévost en avoit mis aucuns

en prisons, si s'esmurent ainsi comme hors du sens et forsenés, et

s'en alèrent aux prisons et les rompirent, et mistrent hors ceux que

le prévost y avoit mis; et non pas seulement ceux, mais tous autres

prisonniers et meismement aucuns qui estoient condampnés à mort pour

leur mesfais. Quant ces choses furent venues à la cognoissance du roy,

il envoia là deux chevaliers, et avecques eux grant quantité de gens

d'armes, et leur commanda bien que tout acertes ceux qu'il trouveroient

coupables de ceste dissencion que tantost et sans délay il les fissent

pendre, et meismement ceux que le prévost d'Orliens leur nommeroit.

Lesquiex, quant il furent venus à Orliens, il en firent prendre

pluseurs et tantost pendre, si comme commandé leur avoit est; entre

lesquiex il ot un pendu, lequiel estoit dyacre, si comme l'en disoit;

et tantost après cessa toute celle sédicion[521].

[Note 521: Nos historiens modernes n'ont pas parlé de cette sédition.]

En ce meisme an, en la ville de Paris et meismement environ Paris et

au bois de Vincennes, là où la royne vouloit que une grant feste fust

faite pour la cause que elle avoit eue un fils nouvellement, il vint

une très forte tempeste, laquelle tresbucha un très fort mur, et rompit

et abati pluseurs arbres audit boys.

En ce meisme an, l'abbé de Saint-Denis en France, messire Guy de

Chartres[522], lequel s'estoit moult sagement porté au gouvernement

de sa maison, c'est assavoir de l'églyse de monseigneur saint Denis,

afin que il péust mieux vacquer à Dieu et à contemplacion, envoia

procureur en la court de Rome souffisamment fondé; lequel procureur,

en la présence du pape en plain consistoire, de par ledit monseigneur

Guy abbé, résigna au gouvernement et à l'honneur de la devant dite

églyse de monseigneur saint Denis. Et assez tost après, frère Gille

Rigaut[523], moyne de celle meisme églyse, bachelier en théologie et

prieur d'Essone emprès Corbueil, à la subjection du roy de Navarre

qui estoit présent à la court de Rome, et par le bon tesmoing de son

devancier, c'est assavoir ledit monseigneur l'abbé Guy, lequel avoit

escript de luy à la cour de Rome et audit roy de Navarre, fu ledit

frère Gille Rigaut subrogé au gouvernement de ladite églyse; et en

ladite court de Rome, avant qu'il partist, fu benéi et consacré. Un

pou après la bénédicion de Gille Rigaut en abbé de Saint-Denis en

France, Phelippe, roy de Navarre, prist congié au pape; et empétra,

tant pour luy comme pour ceux qui estaient avecques luy, du pape,

plaine indulgence de peine et de coulpe, et se mist en chemin pour aler

en l'ayde du roy de Castelle, contre les Sarrasins. Icestui roy de

Castelle se combatoit contre les Sarrasins et avoit guerre continuement

contre eux; et espéciaument pour le temps, il avoit moult à faire

contre le roy de Garnate et contre le roy de Belle-Marine, car il avoit

asségié et mis siège contre une très noble et très forte cité, laquelle

est appellée Algésire, et est divisée en deux parties, et court une

rivière parmi; et y a un pont par lequel on va d'une partie à l'autre,

dont l'une partie est appellée Algésir la neuve, et l'autre Algésir la

vielle. A ce siège vint le roy de Navarre au moys d'aoust, et fu receu

du roy de Castelle à très grant joie et grant honneur. Et jasoit ce que

ledit roy de Navarre eust moult grant désir de soy combatre contre les

Sarrasins, toutes voies, assez tost après qu'il fu arrivé au devant dit

siège, il luy prist une forte passion[524] que l'en appelle flux de

ventre, et se parti du roy de Castelle et de l'ost des Sarrasins[525],

environ trois lieues loing, et ilec mourut comme bon chevalier de

Jhésucrist[526], duquel le corps fu enterré en l'églyse Nostre-Dame à

Pampelune, et le cuer aux frères Prescheurs, à Paris, et ses entrailles

à une ville qui est appellée la Noe, emprès Evreux. Et après la mort

dudit roy, la royne de Navarre, sa femme, par le conseil du roy de

France, renonça à toutes ses debtes et à tous meubles[527].

[Note 522: _Chartres._ Et mieux _de Castres_.]

[Note 523: _Rigaut._ Le manuscrit 8298-3 ajoute _de Roissy_ ou _Roucy_.]

[Note 524: _Passion._ Souffrance.]

[Note 525: Le continuateur françois de Nangis ajoute ici: _A Cereix._

(Manuscrit 8298-3.)]

[Note 526: Le manuscrit 8298-3 ajoute: _Au mois de septembre._]

[Note 527: On pourroit croire, d'après ces dernières paroles, que le

roi de Navarre n'avoit pas été fâché de perdre de vue ses créanciers,

en se rendant en Espagne.]

Les grandes chroniques de France (5/6) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis en France · 第 260 / 290 题