ANNÉE 1343

_Coment les trieves furent esloignées entre le roy de France et le roy

d'Angleterre et les Flamens; et coment le pape Bénédict mourut, et

après fu fait pape Clément VI, et coment les cardinaux vindrent pour

traittier de la paix entre les deux roys._

L'an de grâce mil trois cent quarante-trois, les trieves qui estoient

entre le roy de France et le roy d'Angleterre et entre les Flamens et

leur alliés, c'est assavoir le duc de Breban, le conte de Haynau, le

duc de Baldres[515], le prince de Juilliers et aucuns autres, furent

esloignées à trois sepmaines, et en après, de terme en terme jusques

à la feste saint Jehan-Baptiste. Et aussi fu-il accordé qu'il ne

feroient nulles incursions l'un sur l'autre, sé il n'estoit segnefié ou

notablement intimé par un moys entier avant.

[Note 515: _Baldres._ Variantes: _Hardres, Hadrez_. Ce doit être

_Gueldres_.]

En ce meisme an, le vint-cinquiesme jour du moys d'avril, environ

heure de vespres, mourut à Avignon le pape Bénédict XII, l'an de son

pontificat huitiesme. Et le septiesme jour du moys de may ensuivant,

environ heure de tierce, fu esleu en pape Pierre Rogier, prestre

cardinal, jadis archevesque de Roen, né de Lymosin, et fu nommé Clément

le VI. Et oultre, le dix-nuéviesme jour de ce meisme moys, à Avignon fu

couronné. Icestui pape Clément fu homme de grant lecture et docteur en

théologie; et sus tous autres, en son temps, il ot grâce de preschier

et de bien et gracieusement parler; lequel Dieu si esleva par l'espace

de seize ans, que, de simple moyne, il fu fait prieur de Sainte Babile,

et puis abbé de Fescamp, et puis évesque d'Arras, et après archevesque

de Roen. Et furent toutes ces promocions à luy faites par le pape Jehan

XXIIe; et au derrain, par le pape Bénédict il fu fait cardinal; lequel

pape mort, il fu esleu en pape, jasoit ce qu'il fust des plus jeunes

cardinaus.

Et environ ce temps que le siège du pape vacoit, Jehan, duc de

Normendie, fils du roy de France, et le duc de Bourgoigne, son

oncle, furent de par le roy de France envoiés à Avignon, à procurer

l'ellection et meismement la promocion de Pierre Rogier, prestre

cardinal, jadis archevesque de Roen. Si leur vindrent nouvelles,

endementres qu'il estaient en chemin, que à leur souhait et entencion

le message estoit parfait pour lequel il estoient en chemin;

noientmoins il ne désistèrent point d'aler à Avignon. Mais quant il

furent là, le pape nouvellement créé les reçut et tout le collège des

cardinaus très honnorablement. Si avint que quant le pape nouvel créé

aloit à son couronnement, les deux ducs, l'un d'une part et l'autre

d'autre, tous à pié tenoient le frein et gouvernoient le cheval du

pape. Et, au disner, du premier mès il le servirent. Et après les

solempnités qui appartiennent à telles besoignes, et leur messages

fais, il pristrent congié du pape et s'en retournèrent en France.

Et en icest an, messire Robert d'Artois, du commandement du roy

d'Angleterre, si comme il feignoit, quant il sceut que le conte de

Montfort estoit emprisonné, si luy voult aidier contre Charles de

Bloys, et passa la mer d'Angleterre en Bretaigne, et prist avecques

luy Tanneguy du Chastel et Yvon de Trezeguidi devant nommés, et fist

moult de maux en la duchié de Bretaigne. Et en ce meisme an, assez

tost après le coronnement du pape, vindrent en France deux cardinaux

envoiés de par le pape, c'est assavoir le cardinal de Penestre[516],

vichancelier du pape, et messire Hannibal de Neapole, à segnefier aux

roys de France et d'Angleterre et à leur aliés, sa volenté sus la

composition de pais entre eux. Et premièrement, il vindrent au roy

de France et orent de luy ceste response: «Que, sauve la majesté»

royale et la convenance et le serment qu'il avoit à ses aliés,» il se

consentoit de plaine volenté à toute bonne pais» Quant les cardinaus

orent oï sa response, il envoièrent leur messages au roy d'Angleterre,

assavoir que s'il vouloit traittier à aucune manière de pais avecques

le roy de France, il passeroient la mer. Si orent en response que en

Angleterre il n'entreroient jà, mais il entendoit prochainement visiter

son royaume de France, et ilecques, pour la révérence du siège de Rome,

les oroit volentiers. Et puis vindrent lesdis cardinaus aux Flamens;

si leur respondirent ainsi comme hommes désespérés, que jamais il

n'enclineroient à aucune pais s'il n'estoient premièrement absous. Et

après que lesdis cardinaus furent venus aux Brebançons et aux Hanoiers,

si leur donnèrent ceste response: Que, sauve l'aliance qu'il avoient

faite au roy d'Angleterre, il s'accorderoient tousjours au bien de

pais. Et jasoit ce que par l'administracion et services des devant dis

cardinaus, trieves fussent entre le roy de France d'une partie et les

Flamens et aucuns aliés d'autre partie; toutes voies, quant au roy

d'Angleterre, il n'estoit nule mencion. Mais estoient les gens du roy

de France en Gascoigne avecques l'évesque de Biauvais qui combatoient

forment les gens au roy d'Angleterre. Et partout l'esté, ceux qui

soustenoient la partie de Charles de Bloys contre le conte de Monfort

estoient hommes qui mouteplioient moult batailles.

[Note 516: _Penestre._ Ou Preneste.]

Et en ce meisme an, au moys de septembre, vint derechief messire Robert

d'Artois et le conte de Salebruge avec luy en Bretaigne, pour aidier à

ceux qui soustenoient la partie du conte de Montfort, auquel advènement

leur gens firent moult de dommage aux gens qui estoient au pays, tant

de par le roy de France comme de par Charles de Bloys, et meismement

en navire, comme galies et autres vaissiaux, lequel navire avoit esté

acheté de par le roy de France. Car il y ot un très grant assaut en

mer, auquel ledit messire Robert fu navré et fu au lit; et le prist un

flux de ventre duquel il mourut assez tost avecques la navreure qu'il

avoit. Et fu porté en Angleterre, dont il n'estoit pas né, pour le

enterrer.

Et en ce meisme moys de septembre, vint le roy d'Angleterre en

Bretaigne; et disoit que ce n'estoit pas pour guerroier qu'il estoit

venu, mais pour garder, deffendre et aidier Jehan, fils du conte de

Montfort, lequel il appelloit son fils, pour la cause qu'il avoit

fiancé sa fille. Si avint et apparut assez tost après le contraire du

fait; car il amena avecques soy une partie de son ost, et ala tenir

siège devant la cité de Vannes; et l'autre partie des Anglois ala

devant Nantes et ilec firent siège et destruirent et ardirent les

fourbours et démoulèrent là jusques à tant que le roy de France y fu.

Et après, quant il vint à la cognoissance du roy de France que le roy

d'Angleterre entendoit au siège de Vannes, il se parti de la cité de

Tours et assembla son ost et s'en ala à Rezons[517], et laissa la roy

ne qui estoit avecques luy en l'abbaye de Noiremoustier. Et endementres

que le roy ala à Rezons, il ot les cardinaus à rencontre de luy,

lesquels, selon le commandement du pape, traittièrent avecques luy de

la pais. Quant les Anglois qui tenoient siège devant Nantes sceurent

la venue du roy, il levèrent le siège et s'en départirent. Si avint

après que les deux roys approchièrent l'un de l'autre qu'il n'avoit de

l'un à l'autre que six lieues. Adoncques commencièrent les cardinaus à

chevauchier de l'un roy à l'autre, et autres preudeshommes messagers.

A la fin, les deux roys furent d'une volenté à acort, à ceste fin et

conclusion que d'iceluy jour qu'il commencièrent à traittier jusques à

la feste de saint Michiel ensuivant, sé il povoient concorder, trieves

et induces seront données entre eux; et s'il ne povoient concorder

dedens ledit terme, les trieves seront aloignées jusques à trois ans,

à commencier à la feste saint Michiel prochaine avenant. Et encore est

acordé que, à la feste de la Nativité Nostre-Dame de Tannée ensuivant,

chascun des roys envoiera à Avignon, pour soy, certains messages

devant le pape pour traittier de la pais. Et ainsi les cardinaus s'en

retournèrent à Avignon et le roy d'Angleterre se parti de Bretaigne

premièrement et s'en ala en Angleterre. Et le roy de France demoura une

pièce en Bretaigne jusques environ le commencement du moys de janvier;

et lors s'en retourna en la terre de France. Toutes voies, ceux qui

estoient de la partie Charles de Bloys menoient tousjours guerre en

Bretaigne contre l'autre partie qui estoit pour le conté de Montfort.

[Note 517: _Rezons._ Variante: _Ressons_. Ce doit être _Redon_.]

Les grandes chroniques de France (5/6) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis en France · 第 258 / 290 题