_Coment la contesse de Haynau pourchaça tant envers le roy de France et
envers le roy d'Angleterre que parlement fu fait entre eux et division
de pais et délibération de trieves._
Puis, vous dirai de la contesse de Haynau[497] qui tant pourchaça
devers le roy de France, son frère, et vers le roy d'Angleterre qui
avoit sa fille espousée, avecques le roy de Behaigne, que un jour de
parlement fu pris entre les deux roys. Mais Jaques de Artevelt vint
devant le roy d'Angleterre et devant les barons de l'ost, et leur dist:
«Seigneurs, prenez garde quelle paix vous faites, car se nous n'i
sommes comprins et tous nos articles pardonnes, jà ne nous départirons
de ci né ne vous quitterons du serement que vous avez devers nous.»
Dont dit la contesse de Haynau: «Ha! sire Dieu en ait pitié, quant pour
le dit d'un vilain tout le noble sanc de la crestienté sera espandu.»
Tant fu la chose esmeue, que Jaques de Artevelt s'acorda au traitié
ainsi comme vous orrez.
[Note 497: _La contesse d'Haynau_. Jehanne de Valois, douairière de
Hainaut.]
Les barons qui tindrent le parlement de par le roy de France furent le
roy de Behaigne, le conte d'Armignac, le conte de Savoie, messire Loys
de Savoie, et le seigneur de Noyers.
Et de par le roy anglois y furent Messire Guillaume de Clitonne,
l'évesque de Nichole, messire Gieffroy Scorp, messire Jehan de Haynau,
le sire de Cuq, et messire Henri d'Anthoing. Et fu le parlement sus
ceste forme:
«Premièrement que le roy de France rende au roy d'Angleterre, par
mariage de leur enfans, toute la terre de Gascoigne, d'Aquitaine et la
conté de Pontieu, aussi avant comme le roy Edouart, son tayon, la tint;
par ainsi que nul sergent du roy ne peust sergenter au pays. Après, de
tant qu'il touche au pays de Flandres, que gens moiens et petis soient
menés aux lois qu'il tindrent du temps le conte Guy. Item, toutes
obligacions où il sont obligiés devers le roy en quelconques manières
et de quelconques temps que ce soit, tout soit quittié, tant de voiages
que de sommes d'argent ou de paines ès quielles il sont escheus. Item,
que tout escomméniement ou entredit où il peuvent estre encourus,
qu'il en soient absous. Et de toutes les forces et obligacions par
lesquielles il pourroient avoir encouru lesdites sentences, leur soient
rendues et mises par devers eux. Item, toutes les males volontés où
il puent estre encourus, par cause de rebellion ou de désobéissance
envers le roy ou le conte de Flandres, leur soient du tout pardonnés
en celle manière que jamais aucuns de eux ne doye recevoir, en corps
né en biens, aucun dommage. Et s'il avenoit qu'il féissent aucune
chose au temps avenir pourquoy il deussent estre punis, que pour les
choses passées il n'en aient pis, ains soient demenés par les lois
et coustumes du lieu où il sont demourans. Et pour tous ces traitiés
de pais faire et acorder à plus grant délibéracion, avec les autres
accors requist la contesse de Haynau unes trieves jusques à la saint
Jehan-Baptiste, auxquielles trieves certaines personnes seront envoiées
en un certain lieu, et seront les sentences relaschiées et souspendues,
et fera-l'en le service de Dieu par toute Flandres[498].»
[Note 498: C'est après le texte latin de cette trève que s'arrête la
première continuation de Nangis, _Spicilège_, tome III, in-fº. La
seconde continuation latine n'a plus rien de commun, pour ainsi dire,
avec notre texte.]
Quant ces choses furent ainsi ordenées, le roy de France départi
son ost et s'en retourna en France; et le roy d'Angleterre départi
le sien et s'en ala à Gant. Là vint le conte de Flandres à luy, et
s'entrefestèrent l'un l'autre de grans mangiers et de beaux dons. Mais
oncques ne le pot le roy d'Angleterre attraire qu'il venist à son
serement, coment que ledit conte en eust esté assez requis.
Depuis fist le roy d'Angleterre appareillier son navire et prist congié
aux alliés. Et pour ce que aucuns grans maistres estoient demourés en
Angleterre, qui avoient esté négligens de envoier au roy d'Angleterre
deniers, et luy convint par nécessité laissier le siége, coment qu'il
eussent les deniers receus de par le roy, ne voult pas monseigneur
Robert d'Artois passer avec le roy, pour ce qu'il pensoit que le roy
feroit correction quant il vendroit en Angleterre de ceux qui avoient
ainsi les deniers détenus; et ledit messire Robert d'Artois ne vouloit
point avoir de maugré.
Si laissa le roy d'Angleterre le duc de Guerle en plege[499] pour luy,
à Gant, et puis s'en ala, luy et la royne, en Angleterre. Et quant il
fu venu en son pays, si fist prendre grant partie des gouverneurs qui
avoient gouverné son royaume, et fist chacier pour prendre l'arcévesque
de Cantorbière; mais il se tint si garni en son églyse qu'il ne le
porent avoir.
[Note 499: _Plege_. Gage, caution.]
Puis assembla parlement de ses barons, et leur opposa que trahy
l'avoient, et que par la defaute de eux luy convint laissier le siége
et son emprise. Pourquoy il condampna les uns en corps et en avoir, les
autres tint en prison.
Quant monseigneur Robert d'Artois ot jousté à une grande feste à Leure
en Breban, il s'en ala en Angleterre, et fist la pais à l'arcévesque de
Cantorbière, et à aucuns fist pardonner leur vies; mais leur héritages
furent tous forfais. Et les départi le roy à ses chevaliers qui bien
s'estoient portés en la guerre. Si avint que le conte de Flandres qui
estoit demouré en son pays, pour ce que on luy fist pou d'obéissance
s'en parti par mautalent, et s'en ala vers le roy de France.