III.

_Coment le roy Phelippe mut pour aler sus les Flamens tantost après son

coronnement._

Après le coronnement et ladite feste passée, le roy s'en retourna à

Saint-Denis son patron, et là fu honnorablement receu; et après ala à

Nostre-Dame de Paris, et depuis s'en retourna au palais où le diner fu

appareillié très sollempnelement, et là disna le roy et avecques luy

pluseurs barons de son royaume.

Après ce que il fu à Paris retourné, il ot délibération avecques ses

barons sur la besoingne des Flamens; dont pluseurs distrent au roy que

bonne chose seroit qu'il demourast en France jusques à un an. Laquielle

parole desplut moult au roy, et meismement qu'il disoient que le temps

n'estoit pas convenable pour batailler. Dont aucuns distrent que le roy

dut dire à messire Gauchier de Creci son connestable: «Et vous Gauchier

qu'en dites?» et jasoit ce qu'il fust un pou refusant, si respondi en

tel manière: «Qui bon cuer a à batailler tousjours treuve il temps

convenable.»

Quant le roy ot oïe ceste parole, il ot très grant joie, et se leva

et l'acola en disant: «Qui m'aimera si me suive!» Et adonques fu crié

que chascun selon son estat fust appareillié à Arras à la feste de la

Magdaleine. Toutesvoies les bourgois des bonnes villes ne s'armèrent

pas; mais lesdis bourgois et les bonnes villes aidèrent au roy

d'argent, et demourèrent pour garder leur cités et leur bonnes villes

de par le roy.

Après ce, le roy si prist aucuns de ses familliers, et s'en ala par

la ville de Paris à pié, et visita une grant partie des églyses de

ladite ville; et depuis il visita les maisons Dieu, et là fist-il

moult de euvres de miséricorde: comme de baisier les mains des povres,

de leur administrer viandes et de leur donner grans aumosnes. Toutes

lesquielles choses faites moult dévotement, assez tost après il se

parti de Paris et s'en ala à Saint-Denis; là fu en très grant dévocion,

et fist ouvrir le lieu où les corps de monseigneur de saint Denis

et de ses compagnons reposent. Et quant ledit lieu fu ouvert, ledit

roy Phelippe meu de grant dévocion, osta son chaperon et sa coeffe,

et ala querre les dis corps saints de monseigneur saint Denis et de

ses compagnons, et les apporta l'un après l'autre sur leur autel, et

semblablement fist-il du corps monseigneur saint Loys, et le mist

emprès les corps saints devant. Puis fist chanter la messe devant

lesdis corps saints par l'abbé de ladite églyse Guy: laquielle chantée,

le roy fist beneir l'oriflambe audit abbé Guy, et la reçut ledit roy de

la main dudit abbé, en la présence des barons et des prélas; laquielle

oriflambe fu bailliée à messire Mile de Noyers[384] à porter, par la

main dudit roy, et à garder. Après ces choses, ledit roy Phelippe prist

lesdits corps saints de monseigneur saint Denis et de ses compaignons,

et les rapporta en leur lieu; laquielle chose l'en ne treuve pas avoir

esté communément faite par la personne du roy quant au raporter. Et

après il se départi et s'en ala à Arras, et passa légièrement oultre,

et prist son chemin vers Cassel, et ilecques fist fichier ses tentes,

et fu le pays d'entour moult gasté.

[Note 384: _Mile de Noyers_. «Chevaliers preus et hardis en tous bons

fais d'armes et esprouvés, et (Msc. 218.) d'ileuc s'en ala à Chartres

en grant devocion.»]

Adoncques quant les Flamens virent l'ost du roy, si firent faire un

grant coc de toile tainte, et en ce coq avoit escript:

Quant ce coq ci chanté ara

Le roy trouvé[385] ça entrera.

Et le mistrent en haut lieu. Et ainsi se moquoient du roy et de sa

gent, et l'appelloient _le roy trouvé_, laquielle parole et moquerie

leur tourna à la parfin à grant meschief et domaige.

[Note 385: _Roi trouvé_. C'est-à-dire _roi d'aventure_ ou _de hasard_.

Allusion à la question d'hérédité qui avoit précédé l'élection de

Philippe. Le surnom de _Fortuné_, qu'on a donné souvent à ce prince,

n'avoit pas d'autre sens: en dépit des explications modernes.]

Lors le roy manda monseigneur Robert de Flandres et le fist sermenter

avecques luy, et puis luy commanda qu'il préist deux cens hommes

d'armes et alast à Saint-Omer, et ilecques tenist la frontière contre

les Flamens; et commanda au conte qu'il alast vers Lille et tenist la

frontière entre le Lys et l'Escaut.

Quant les Flamens virent que le roy avoit fait si grant semonse, si

s'assemblèrent, et virent qu'il n'avoient point de seigneur de qui

il peussent faire chevetaine, car tous les gentils hommes du pays

leur estoient faillis; et ne savoient de quel part le roy les devoit

assaillir, né de quel part il devoit à eux venir. Et pour ce ordenèrent

ceux de Bruges et d'Ypre que tous ceux du terrouer de Furnes et des

communes de Bruges, de Cassel et de Poperinge se traisissent tous

sus le mont de Cassel: et ceux de Bruges et du Franc[386] tendroient

le pays devers Tournay; et ceux d'Ypre et de Courtrai à rencontre de

Lille. Et le roy de France estoit entré à un samedy bien matin luy et

son ost en la terre de Flandres entre Blaringuehem et le pont Hasquin

parmi le Neuf fossé[387], et s'en alèrent le conte d'Artois et sa

compaignie logier dessous une forest que on appelle Ruhout sus un

vivier que on appelle Scondebrouc et est de l'abbaïe de Clermarès.

[Note 386: _Du Franc_ ou _Pays franc_, comprenant les territoires de

Bourbourg, Bergue, Saint-Winox, Furnes, Dunkerque et Gravelines.]

[Note 387: Je ne vois plus sur les cartes la place du pont Hasquin près

de _Blaringhem_. Le passage s'effectua entre Aire et Saint-Omer.--La

forêt de _Ruhout_ doit être _le Bois du roi_, entre _Saint-Omer_ et

l'abbaye de _Clairmarais_.--_Scondebrouc_ ou _Sconbrouck_, au-dessus de

Clairmarais.]

Les grandes chroniques de France (5/6) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis en France · 第 219 / 290 题