_De la bataille qui fu entre le conte de Savoie et le dauphin de
Vienne._
En ceste saison, entre le conte de Savoie et le dauphin de Vienne ot
grant et fort bataille; si en y ot moult de tués de la partie du conte
et moult qui s'enfuirent avec le conte, et pluseurs qui furent pris, en
espécial le frère du duc de Bourgoigne et le conte d'Ancuerre. Et ainsi
le dauphin, qui avoit esté autrefois foulé du père au conte de Savoie,
ot victoire glorieuse et honorable en sa personne, jà soit ce qu'il
semblast que la partie du conte fust greigneur et plus fort.
Loys de Bavière, qui tenoit le duc d'Osteriche et Federic, son cousin
germain, en prison, estoit moult oppressé de bataille et de pilleries
par Leupold, frère du duc d'Osteriche, et par ses autres frères. Mais
Nostre-Seigneur, qui mue les coeurs des hommes si comme il veut, et
en la cui puissance sont non-seulement les roys, mais les roiaumes
et toutes choses, mua le coeur du devant dit Loys envers le duc
son cousin, et inclina à miséricorde, si et en telle manière qu'il
luy pardonna tout quanqu'il luy avoit meffait, et de la prison où il
estoit luy et pluseurs nobles qui estoient prisonniers et chaitis,
sans prière, sans argent et sans raençon délivra et renvoia; receu
premièrement son serment fait sus le corps Jésus-Crist, dont il receu
une partie et Loys de Bavière l'autre, que des ore en avant il luy
porteroit foy et loyauté tant comme il vivroit: et ce fait, le duc
d'Osteriche s'en retourna franc et quite avec sa compagnie en son pays;
dont trop de gent se merveillèrent coment ceste chose avoit été faite,
car ceulx de son propre conseil n'en savoient riens né personne vivant
excepté son confesseur.
En ce temps, se départirent de Paris deulx clers moult renommés,
maistre Jehan de Gondun et maistre Martin de Padoue Lombart, anemis de
sainte églyse, adversaires de vérité et fils d'iniquité; et vindrent en
une ville d'Alemaigne appelée Norembergh. Les quiex, comme il furent
là venus, aucuns qui estoient de la famille au duc de Bavière et les
avoient veus à Paris et oï dire de leur renommée, firent tant que, à
leur relacion, il furent retenus en la court du duc, non pas seulement
retenus, mais receus en la grâce du duc très familièrement; dont il
avint qu'il leur demanda moult amiablement: «Pour Dieu, dites-moy
quelle cause vous a meu à venir de la terre de pais et de gloire, en
ceste terre plaine de batailles, d'angoisses et de tribulacions?» Il
respondirent: «L'erreur que nous voions et regardons en sainte églyse
nous fait ici venir comme essiliés; et pour ce que nous ne povons
plus soustenir en conscience, nous sommes venus à vous à garant,
comme à celui à qui l'empire est deu de droit, et à qui il apartient
à corrigier les défaus, les erreurs, et les choses désordonnées
mettre et ramener en estat deu. Si devez savoir que l'empire n'est
pas sougiet à l'églyse, quar il n'est pas doubte que l'empire estoit
avant que l'églyse eust puissance né seigneurie; né l'empire aussi ne
se doit pas rieuser par les rieules[377] de l'églyse; comme on trouve
pluseurs empereurs qui l'élection de pluseurs papes ont confermée, si
ont fait assemblée par manière de senne, et ottroié deffinicion en ce
qui appartenoit à la foy crestienne. Et sé par aucun temps l'églyse
avoit prescrit aucune chose contre les franchises et libertés de
l'empire, nous disons que c'est injustement fait et malicieusement,
et que l'églyse l'a usurpé à tort et frauduleusement. Et ce que nous
disons et tenons pour vérité, nous sommes tous près de deffendre contre
tout homme, et sé mestier est, quelque tourment souffrir et endurer,
néis la mort.» Aux paroles desquiels Loys de Bavière ne s'accorda pas
du tout; ainsois trouva par les sages en droit que ceste persuasion
estoit fausse et mauvaise, à laquelle sé il se consentoit, comme elle
sentoit hérésie, ce fait, il priveroit soy du tout en tout du droit
de l'empire, et ainsi donroit au pape voie par quoi il procéderoit
contre luy. Pourquoy il luy fu conseillé qu'il les punisist, comme
il appartient à empereur non pas seulement deffendre la foy et les
crestiens, mais les hérites effacier et estreper. Lequel respondi
ainsi si comme on dit: «Ce ne seroit pas humaine chose de mettre à
mort ceulx qui nous servent, espéciamment ceulx qui ont pour nous
laissié leur pays et leur fortune.» Si ne crut pas leur conseil;
ainsois les tint près de soy en eulx honnorant de dons et d'autres
choses, et leur commanda qu'il fussent en tout temps près de luy. Ces
choses ainsi faites vindrent à la cognoissance du pape, lequel, après
pluseurs procès par voie de droit fais contre eulx, geta sentence
d'escommeninient sur eulx et sur ledit messire Loys; laquelle sentence
il envoia à Paris et autres lieux solempniex pour publier et dénoncier.
[Note 377: _Rieuser par les rieules_. Régler par les règles.]
En ce temps envoia le saint Père grant quantité de soudoiers en
Lombardie contre Galeace de Milan et les Guibelins qui estoient
excomeniés. Et quant il furent assemblés en guerre, tous ceux du
pape furent mis à l'espée et s'en eschapa à paine celui qui estoit
capitaine: si fu moult courroucié le pape, jasoit ce que pluseurs
disent que à bon droit estoit ceci advenu au pape. Car l'églyse ne use
pas contre ses anemis de glaive matériel, et meismement que le pape
avoit ce empris à faire sans parler à ses frères les cardinals. Et
quant le pape se vit ainsi apoinctié[378], si envoia par toutes les
provinces du royaume de France, afin que les églyses et les personnes
d'églyse luy aidassent à parfaire ses guerres. Laquielle chose le roy
de France deffendit à faire, car oncques mais n'avoit esté fait en son
royaume. Mais le pape luy rescript; après, le roy considérant: _Donne
m'en je t'en donrai_, il octroia de légier, dont le pape luy donna la
dixiesme des églyses à deux ans ensuivans; et ainsi saincte églyse
quant l'un la tont, l'autre l'escorche.
[Note 378: _Apoinctié_. Quelques leçons ont transformé ce mot en
celui de _apovrié_, et l'on pourroit démontrer que cette partie de
la continuation de Nangis est une simple traduction latine de nos
chroniques françoises, en remarquant le mot barbare _depauperatum_
qu'elle emploie ici parce qu'elle avoit eu sous les yeux la mauvaise
leçon françoise.]
En cest an meisme, gens nobles de Gascoigne qui estoient bastars,
commencièrent forment à envaïr le royaume de France. Contre eux fu
envoié messire Alfons d'Espaigne, cousin du roy, qui de chanoine
et archediacre de Paris s'estoit fait chevalier. Et combien qu'il
despendist moult, il fist pou ou noient, et s'en retourna en France
pour une quartaine qui le prist, dont assez tost après il mourut. Les
bastars, quant il sorent ceci, avec aucuns Anglois vindrent jusques
à la cité de Saintes qui est en Poitou dont le chastel est très fort
et est au roy d'Angleterre; auquiel il entrèrent et le défendirent
longuement contre le conte d'Eu et pluseurs autres nobles qui estoient
en sa compaignie. Et comme il eussent eu pluseurs assaux, il se
mistrent aux champs un pou loing de la cité, et mandèrent au conte
d'Eu jour et lieu assigné de bataille, qui volentiers l'acorda et
vint au lieu qui leur estoit assigné au plus tost qu'il pot. Et quant
les Anglois virent que le conte d'Eu s'estoit esloignié de la cité,
il entrèrent dedens et la mistrent toute en feu et en flambe sans
espargnier à églyse né à moustier. Lors le conte d'Eu et messire Robert
mareschal de France, voyant qu'il estoient décéus, les poursuirent
jusques en Gascoigne en sousmelant avant eux terres et villes au roy
de France; et tant alèrent que oncques puis ne s'osèrent monstrer né
apparoir leurs anemis.
En cest an la royne de France qui estoit ençainte d'enfant et reposoit
au Chastiau-Neuf[379] d'encoste Orliens, enfanta une fille; et assez
tost après sa première fille mourut.
[Note 379: _Au Chastiau-Neuf_. Châteauneuf, aujourd'hui bourg à quatre
lieues d'Orléans.--Je crois que la princesse dont il s'agit ici est
Marie et non Blanche; cette dernière étant née au bois de Vincennes,
contre l'opinion du P. Anselme.]
En ce temps meisme le conte de Flandres qui estoit en prison à Bruges
fu délivré par ceux de Bruges meismes, en prenant premièrement son
serement, c'est assavoir: que les drois, les libertés, les franchises
et les coustumes de Flandres il garderoit loyaument sans enfraindre; et
que, pour l'occasion de la prison, il ne feroit ou feroit faire mal à
eux né autre; car ce qu'il avoient fait il avoient fait pour son très
grant profit. Après il jura, mais mauvaisement tint son serement, que
en toutes ses grosses besoignes il useroit spécialement du conseil des
Flamens.