XIV.

_De la bataille qui fu entre le conte de Savoie et le dauphin de

Vienne._

En ceste saison, entre le conte de Savoie et le dauphin de Vienne ot

grant et fort bataille; si en y ot moult de tués de la partie du conte

et moult qui s'enfuirent avec le conte, et pluseurs qui furent pris, en

espécial le frère du duc de Bourgoigne et le conte d'Ancuerre. Et ainsi

le dauphin, qui avoit esté autrefois foulé du père au conte de Savoie,

ot victoire glorieuse et honorable en sa personne, jà soit ce qu'il

semblast que la partie du conte fust greigneur et plus fort.

Loys de Bavière, qui tenoit le duc d'Osteriche et Federic, son cousin

germain, en prison, estoit moult oppressé de bataille et de pilleries

par Leupold, frère du duc d'Osteriche, et par ses autres frères. Mais

Nostre-Seigneur, qui mue les coeurs des hommes si comme il veut, et

en la cui puissance sont non-seulement les roys, mais les roiaumes

et toutes choses, mua le coeur du devant dit Loys envers le duc

son cousin, et inclina à miséricorde, si et en telle manière qu'il

luy pardonna tout quanqu'il luy avoit meffait, et de la prison où il

estoit luy et pluseurs nobles qui estoient prisonniers et chaitis,

sans prière, sans argent et sans raençon délivra et renvoia; receu

premièrement son serment fait sus le corps Jésus-Crist, dont il receu

une partie et Loys de Bavière l'autre, que des ore en avant il luy

porteroit foy et loyauté tant comme il vivroit: et ce fait, le duc

d'Osteriche s'en retourna franc et quite avec sa compagnie en son pays;

dont trop de gent se merveillèrent coment ceste chose avoit été faite,

car ceulx de son propre conseil n'en savoient riens né personne vivant

excepté son confesseur.

En ce temps, se départirent de Paris deulx clers moult renommés,

maistre Jehan de Gondun et maistre Martin de Padoue Lombart, anemis de

sainte églyse, adversaires de vérité et fils d'iniquité; et vindrent en

une ville d'Alemaigne appelée Norembergh. Les quiex, comme il furent

là venus, aucuns qui estoient de la famille au duc de Bavière et les

avoient veus à Paris et oï dire de leur renommée, firent tant que, à

leur relacion, il furent retenus en la court du duc, non pas seulement

retenus, mais receus en la grâce du duc très familièrement; dont il

avint qu'il leur demanda moult amiablement: «Pour Dieu, dites-moy

quelle cause vous a meu à venir de la terre de pais et de gloire, en

ceste terre plaine de batailles, d'angoisses et de tribulacions?» Il

respondirent: «L'erreur que nous voions et regardons en sainte églyse

nous fait ici venir comme essiliés; et pour ce que nous ne povons

plus soustenir en conscience, nous sommes venus à vous à garant,

comme à celui à qui l'empire est deu de droit, et à qui il apartient

à corrigier les défaus, les erreurs, et les choses désordonnées

mettre et ramener en estat deu. Si devez savoir que l'empire n'est

pas sougiet à l'églyse, quar il n'est pas doubte que l'empire estoit

avant que l'églyse eust puissance né seigneurie; né l'empire aussi ne

se doit pas rieuser par les rieules[377] de l'églyse; comme on trouve

pluseurs empereurs qui l'élection de pluseurs papes ont confermée, si

ont fait assemblée par manière de senne, et ottroié deffinicion en ce

qui appartenoit à la foy crestienne. Et sé par aucun temps l'églyse

avoit prescrit aucune chose contre les franchises et libertés de

l'empire, nous disons que c'est injustement fait et malicieusement,

et que l'églyse l'a usurpé à tort et frauduleusement. Et ce que nous

disons et tenons pour vérité, nous sommes tous près de deffendre contre

tout homme, et sé mestier est, quelque tourment souffrir et endurer,

néis la mort.» Aux paroles desquiels Loys de Bavière ne s'accorda pas

du tout; ainsois trouva par les sages en droit que ceste persuasion

estoit fausse et mauvaise, à laquelle sé il se consentoit, comme elle

sentoit hérésie, ce fait, il priveroit soy du tout en tout du droit

de l'empire, et ainsi donroit au pape voie par quoi il procéderoit

contre luy. Pourquoy il luy fu conseillé qu'il les punisist, comme

il appartient à empereur non pas seulement deffendre la foy et les

crestiens, mais les hérites effacier et estreper. Lequel respondi

ainsi si comme on dit: «Ce ne seroit pas humaine chose de mettre à

mort ceulx qui nous servent, espéciamment ceulx qui ont pour nous

laissié leur pays et leur fortune.» Si ne crut pas leur conseil;

ainsois les tint près de soy en eulx honnorant de dons et d'autres

choses, et leur commanda qu'il fussent en tout temps près de luy. Ces

choses ainsi faites vindrent à la cognoissance du pape, lequel, après

pluseurs procès par voie de droit fais contre eulx, geta sentence

d'escommeninient sur eulx et sur ledit messire Loys; laquelle sentence

il envoia à Paris et autres lieux solempniex pour publier et dénoncier.

[Note 377: _Rieuser par les rieules_. Régler par les règles.]

En ce temps envoia le saint Père grant quantité de soudoiers en

Lombardie contre Galeace de Milan et les Guibelins qui estoient

excomeniés. Et quant il furent assemblés en guerre, tous ceux du

pape furent mis à l'espée et s'en eschapa à paine celui qui estoit

capitaine: si fu moult courroucié le pape, jasoit ce que pluseurs

disent que à bon droit estoit ceci advenu au pape. Car l'églyse ne use

pas contre ses anemis de glaive matériel, et meismement que le pape

avoit ce empris à faire sans parler à ses frères les cardinals. Et

quant le pape se vit ainsi apoinctié[378], si envoia par toutes les

provinces du royaume de France, afin que les églyses et les personnes

d'églyse luy aidassent à parfaire ses guerres. Laquielle chose le roy

de France deffendit à faire, car oncques mais n'avoit esté fait en son

royaume. Mais le pape luy rescript; après, le roy considérant: _Donne

m'en je t'en donrai_, il octroia de légier, dont le pape luy donna la

dixiesme des églyses à deux ans ensuivans; et ainsi saincte églyse

quant l'un la tont, l'autre l'escorche.

[Note 378: _Apoinctié_. Quelques leçons ont transformé ce mot en

celui de _apovrié_, et l'on pourroit démontrer que cette partie de

la continuation de Nangis est une simple traduction latine de nos

chroniques françoises, en remarquant le mot barbare _depauperatum_

qu'elle emploie ici parce qu'elle avoit eu sous les yeux la mauvaise

leçon françoise.]

En cest an meisme, gens nobles de Gascoigne qui estoient bastars,

commencièrent forment à envaïr le royaume de France. Contre eux fu

envoié messire Alfons d'Espaigne, cousin du roy, qui de chanoine

et archediacre de Paris s'estoit fait chevalier. Et combien qu'il

despendist moult, il fist pou ou noient, et s'en retourna en France

pour une quartaine qui le prist, dont assez tost après il mourut. Les

bastars, quant il sorent ceci, avec aucuns Anglois vindrent jusques

à la cité de Saintes qui est en Poitou dont le chastel est très fort

et est au roy d'Angleterre; auquiel il entrèrent et le défendirent

longuement contre le conte d'Eu et pluseurs autres nobles qui estoient

en sa compaignie. Et comme il eussent eu pluseurs assaux, il se

mistrent aux champs un pou loing de la cité, et mandèrent au conte

d'Eu jour et lieu assigné de bataille, qui volentiers l'acorda et

vint au lieu qui leur estoit assigné au plus tost qu'il pot. Et quant

les Anglois virent que le conte d'Eu s'estoit esloignié de la cité,

il entrèrent dedens et la mistrent toute en feu et en flambe sans

espargnier à églyse né à moustier. Lors le conte d'Eu et messire Robert

mareschal de France, voyant qu'il estoient décéus, les poursuirent

jusques en Gascoigne en sousmelant avant eux terres et villes au roy

de France; et tant alèrent que oncques puis ne s'osèrent monstrer né

apparoir leurs anemis.

En cest an la royne de France qui estoit ençainte d'enfant et reposoit

au Chastiau-Neuf[379] d'encoste Orliens, enfanta une fille; et assez

tost après sa première fille mourut.

[Note 379: _Au Chastiau-Neuf_. Châteauneuf, aujourd'hui bourg à quatre

lieues d'Orléans.--Je crois que la princesse dont il s'agit ici est

Marie et non Blanche; cette dernière étant née au bois de Vincennes,

contre l'opinion du P. Anselme.]

En ce temps meisme le conte de Flandres qui estoit en prison à Bruges

fu délivré par ceux de Bruges meismes, en prenant premièrement son

serement, c'est assavoir: que les drois, les libertés, les franchises

et les coustumes de Flandres il garderoit loyaument sans enfraindre; et

que, pour l'occasion de la prison, il ne feroit ou feroit faire mal à

eux né autre; car ce qu'il avoient fait il avoient fait pour son très

grant profit. Après il jura, mais mauvaisement tint son serement, que

en toutes ses grosses besoignes il useroit spécialement du conseil des

Flamens.

Les grandes chroniques de France (5/6) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis en France · 第 212 / 290 题