ANNÉE 1326

_Coment la royne Jehanne, fille le noble prince Loys jadis conte

d'Evreux, fu coronée à Paris en la chapelle du palais; et coment

Ysabel, la royne d'Angleterre, prist congié à son frère, et s'en ala

vers Angleterre._

L'an de grace mil trois cent vint-six, la royne de France Jehanne,

fille de messire Loys jadis conte de Evreux, à grani appareil et moult

somptueux fu coronnée à Paris en la chapelle le roy au palais.

En ce meisme an, la royne d'Angleterre Ysabel, suer du roy de France,

qui se doubta, sé elle demouroit plus en France, que elle n'encourust

la malivolence et l'indignacion du roy d'Angleterre, son seigneur,

prist congié à son frère le roy de France et s'en ala vers Angleterre.

Quant elle se fu partie de Paris, elle chemina tant que elle vint en

la conté de Ponthieu, et ilec attendi nouvelles de son seigneur, et

s'ordena à y demeurer une pièce.

En celle saison, vindrent nouvelles au roy de France que le roy

d'Angleterre avoit fait commandement par tout son royaume, qu'on méist

à mort tous les François qui estoient en Angleterre, et qu'il avoit

pris à soy et confisquié tous leur biens; pour laquelle chose le roy de

France moult esmeu commanda que tous les Anglois qui estoient en son

royaume fussent pris et leur biens aussi; laquelle chose fu faite en un

jour et en une heure, c'est à savoir l'endemain de la Nostre-Dame en

mie-aoust. Si furent moult esbahis les Anglois, et ne fu pas merveille:

car il se doubtoient que ainsi comme il avoient esté pris en un jour,

qu'il ne fussent aussi en un jour tous mis à mort; mais Dieu qui scet

les choses mal ordenées ordener en miex, ordena tout autrement: car

le roy fu infourmé véritablement que tout ce qu'on luy avoit donné

entendant estoit faux, c'est à savoir que les François eussent esté

pris né mis à mort en Angleterre; et pour ce fist le roy de France

tantost délivrer et mettre hors de prison tous les Anglois, mais de

ceux qui estoient riches leur biens furent confisquiés. Duquel fait

tous les preudeshommes du royaume de France furent courrouciés et

troublés et escandalisés: car au roy et en ses conseilliers apparut

clerement la mauvaise tache et l'ort vil péchié d'avarice et de

convoitise: dont pluseurs disoient et avoient, ce sembloit, cause[375],

que les Anglois avoient été plus pris pour prendre leurs eschoites que

pour vengier l'injure et la vilennie du royaume.

[Note 375: _Cause_. Raison.]

La royne d'Angleterre, qui avoit séjourné une espace de temps dans la

conté de Ponthieu, se pensoit coment elle peust bonnement passer en

Angleterre sans dommage et péril que elle y eust eu, né son fils né sa

gent aussi; car le roy d'Angleterre, par mauvais conseil, espéciamment

par messire Hue le Despensier, estoit trop mal meu contre elle; si

avoit mandé le roy par tous les pors d'Angleterre que sé elle y

arrivoit, que elle fust prise comme celle qui avoit pechié au crime

de lèse-magesté; et pour ce, la royne, sachant la volenté du roy,

son seigneur, prist en sa compagnie messire Jehan de Haynau, noble

chevalier et puissant en armes, qui avoit trois cens hommes d'armes

combatans, et arriva à un port dont nulle personne du monde ne s'en

donnoit de garde; mais ce fu à grant meschief et à grant paine: dont

une damoiselle enfanta d'angoisse avant son terme. Quant la royne fu

arrivée à ce port, les Anglois et ceulx qui le gardoient de par le roy

voudrent accomplir ce qu'on leur avoit commandé, et si ordenoient et

disposoient tant comme il povoient; mais la royne, comme sage et femme

de grant conseil, sans férir cop de glaive né d'espée, les apaisa en

ceste manière: elle leur manda par amour et par amistié qu'il venissent

parler à elle; il y vinrent: eulx venus, elle prist Edouart son fils

entre ses bras, et leur monstra, en disant ainsi: «Biaux seigneurs,»

dist-elle, «regardez cest enfant qui est à venir et à estre encore

vostre roy et seigneur, sé Dieu plaist. Si ne cuidiez mie que je soie

entrée en Angleterre à gent d'armes pour grever né domagier le roy

nostre seigneur né le royaume; mais y sui ainsi venue pour oster et

estreper aucuns mauvais conseilleurs qui sont entour monseigneur, par

lequel conseil monseigneur est aveuglé et afolé et la pais du royaume

et le royaume aussi empeschié et troublé; et, au moins, sé je ne les

puis oster né estreper, si est-ce bien m'entencion de la compaignie

mon seigneur eulx à mon povoir estrangier et esloignier, afin que

tous meffais soient corrigiés et amendés, et le royaume d'Angleterre

soit tenu et gardé en bonne pais et en bonne tranquillité.» Quant

les Anglois oïrent ainsi parler la royne, et il orent aussi veu leur

seigneur naturel entre les bras sa mère, toute leur male volenté fu

mue en douceur et en débonnaireté, et la reçurent luy et son fils à

grant joie et en grant solempnité, et ceulx qui estoient aussi en sa

compaingnie. La royne, ainsi receue à grant joie en Angleterre, ceulx

qui l'avoient receue signefièrent au roy que sa venue estoit paisible,

et pour ce, il luy supplioient que il la voulsist recevoir doucement,

débonnairement et bénignement. Le roy, qui estoit obstiné en son

courage, ne prist pas en gré la supplication; ainsois manda à la royne,

par grant desdaing, qu'il lui desplaisoit en toutes manières de ce

qu'elle avoit osé entrer en Angleterre à gent d'armes, meismement comme

il la tenist et affermast estre anemie du royaume. Ces choses oïes, la

royne se garda miex que devant; et tant comme elle pot, elle acquist

l'amour et la faveur des barons et des bonnes villes, espéciamment de

la ville de Londres. Si fu le roy si enveloppé de mauvais conseil,

qu'il avoit la royne tant abhominable, combien que, comme preude

femme, elle se fust aprouchiée de lui pour adebonnairier son courage,

sé elle peust, que en nulle chose né en nul lieu ne la voult oïr né

voir; dont les barons d'Angleterre orent indignacion contre luy, et si

grant qu'il s'armèrent avec monseigneur Jehan de Haynau, et alèrent en

guerre contre le roy; meisme entre les autres fu pris messire Hue le

Despencier. Et le roy à pou de gent se retraist à un très fort chastel

assis ès marches de Galles et d'Angleterre; et comme il alast de

chastel en autre ou voulsist aler, il fu pris d'aucuns barons par force

et par aguet, et fu baillié au frère au conte de Lancastre qui avoit

seurnon de Tort-col, pour ce que Thomas, conte de Lancastre, avoit esté

décapité au commandement du roy. Lequel Tort-col le garda sous estroite

garde jusques à la fin de sa vie bien et diligeamment. Le roy, ainsi

pris et mis en prison, assemblée se fist à Londres des barons et des

communes, lesquiex, de commun accort et d'un consentement, jugièrent

digne d'estre privé de toute dignité et auctorité royale et avec ce

de nom de roy, Edouart n'a guères roy d'Angleterre; et ce fait, il

coronèrent à roy son fils Edouart, combien que il refusast la couronne,

tant comme il peust, vivant son père. Assez tost après, messire Hue le

Despensier, par le jugement des barons, fu traîné à queues de chevaux,

puis fu ouvert comme on ouvre un pourcel, et ardi on sa brouaille et

ses entrailles devant luy voyant ses iex, puis ot la teste coupée, et

de son corps furent faites quatre pièces qui furent pendues aux quatre

principaux villes d'Angleterre. Pluseurs autres aussi qui furent de

sa sorte furent en diverses manières mis à mort; entre les autres, on

coupa la teste à un évesque qui estoit et avoit esté ami dudit messire

Hue le Despensier et de son père.

En cest an, envoia le pape en légacion, en Lombardie, messire Bertrand

de Poget, cardinal, et un pou après, luy fu adjoint à compaignon

messire Jehan Gaytan, cardinal, afin qu'il deffendissent sainte églyse

contre les Guibelins, et espéciamment contre ceulx de la cité de Milan;

pour rayson desquiex le saint Père avoit la cité et tout le pays mis en

entredit lequel il ne gardoient né vouloient garder en aucune manière;

et sé aucun, espéciaument de religion, le voulsist garder, il estoit

contraint à laissier le pays et à fuir-s'en, où il esconvenoit qu'il

souffrist griefs tourmens, par quoy il convenoit qu'il mourust. Si

afferment aucuns que pluseurs furent occis qui ne vouloient célébrer

devant eulx né à eulx administrer les sacremens de sainte églyse.

Le roy d'Angleterre Edouart, qui estoit en prison, mourut en ce temps,

et ne fu pas enterré en sépulture des roys[376]. Si fu son fils Edouart

confermé à roy d'Angleterre, et fist pais à Robert de Brus, roy

d'Escoce, pour luy et pour ses successeurs à tous jours mais. De la

mort au roy d'Angleterre sé elle fu avanciée ou non, celui le scet qui

de riens n'a ignorance, c'est Dieu.

[Note 376: La continuation de Nangis dit au contraire qu'il fut enterré

honorablement auprès de ses ancêtres.--Si l'on remarque que ni cette

continuation de Nangis, ni le chroniqueur de Saint-Denis, ni Froissart

ne parlent de l'odieux supplice que la reine d'Angleterre auroit fait

infliger à son déplorable époux, on pourra cesser de le regarder comme

incontestable. C'est pourtant là ce qu'ont estimé tous nos historiens

modernes. M. de Sismondi, qui a fait pour l'histoire de France ce que

Dulaure a tristement exécuté pour celle de Paris, va même plus loin:

«Il ne reste, dit-il, aucun indice qui fasse peser sur le roy de France

la moindre partie de la responsabilité du meurtre d'Edouard II, _si

ce n'est que les historiens françois n'en témoignent aucune horreur_,

et que, dans le récit de Froissart, c'est la reine qui paroît être

l'héroïne.» Il me semble qu'on devoit se contenter d'émettre quelques

doutes sur le fait en lui-même, et avouer que les chroniqueurs françois

répugnoient à y croire, et que Froissart avoit seulement parlé des

grandes qualités de la reine. Mais quand Froissart auroit trouvé bon ce

dont il ne parle pas, comment son opinion tendroit-elle à inculper le

roi de France?]

Les grandes chroniques de France (5/6) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis en France · 第 211 / 290 题