_Coment la royne d'Angleterre, suer le roy de France Charles, vint en
France et son fils Édouart avecques elle._
L'an de grace mil trois cens vint-cinq, la royne d'Angleterre, suer
au roy de France Charles, qui estoit venue en France et avoit amené
avec elle Edouart son ainsné fils, fist tant[370] que ambassadeurs
furent envoiés au roy d'Angleterre, lesquiels firent tant que le roy
d'Angleterre promist à venir prochainement en France, et feroit hommage
au roy en la cité de Biauvais de la duchiée d'Acquitaine et de la terre
de Pontieu.
[Note 370: _Fist tant_. «Ut firmiter creditur», ajoute la continuation
de Nangis.]
En ce temps, estoit la royne de France Jehanne ençainte d'enfant,
pourquoy on attendoit à moins de ennui la venue du roy d'Angleterre:
car on avoit espérance que les deux roys fussent ensemble au temps
de la nativité de l'enfant, et esperoit-on, selon ce que aucuns
astronomiens avoient pronostiqué, que ce seroit un fils; et pensoit-on
que le roy d'Angleterre en sa venue en auroit grant joie. Mais Dieu qui
ordonne des choses si comme il luy plaist, ordena autrement que opinion
humaine n'avoit fait; car un pou après elle enfanta une fille, et fu
son premier enfant. Et comme le roy d'Angleterre eust dit et mandé
pluseurs fois qu'il vendroit au roy de France en certain lieu en son
royaume, comme dit est dessus, et feroit tout ce qui sembleroit bon aux
pers de France; il mua, ne sçay par quel esprit, son propos, et donna
à son aisné fils qui estoit jà en France tout le droit qu'il avoit
et povoit avoir en la duchiée d'Aquitaine, en laquielle duchiée est
contenue Gascoigne: lequiel en fist tantost hommage au roy de France, à
la requeste de sa mère.
Après un pou de temps le roy d'Angleterre manda à la royne sa femme
qui estoit en France que elle s'en retournast à luy en Angleterre,
mais elle ne s'i voult accorder; car le roy d'Angleterre avoit un
conseilleur en son hostel appellé Hue le Despencier[371], au conseil
duquiel le roy adjoustoit plaine foy sur toutes choses, lequel Hue
n'amoit pas moult la royne: et pour ce elle se doubtoit, sé elle
retournoit si tost en Angleterre, qu'il ne luy pourchaçast domage et
vilenie, ainsi comme il avoit autrefois fait. Si eslut à demourer
en France: et comme elle sceut bien que le roy d'Angleterre ne luy
enverroit né délivreroit pas ses despens, tant pour luy comme pour sa
famille, elle renvoia tous ses chevaliers en Angleterre et ses escuiers
aussi, exceptés aucuns que elle retint avec aucunes demoiselles; et
ainsi demeura une partie du temps en France. Mais tant que elle y fu,
le roy qui vit bien que elle estoit de sa volenté arrestée et demourée
en France, comme bon frère doit faire à suer, luy administra pour luy
et pour sa famille, tant comme elle fu en France, toutes ses nécessités
de bon cuer et de bonne volenté.
[Note 371: _Despencier_. Spencer.]