ANNÉE 1324

_De la dissencion qui fu entre le duc de Bavière et Federic pour

l'empire; et après, d'une grant dissencion qui mut entre les gens du

roy de France et les gens du roy d'Angleterre en Gascoigne._

En l'an après mil trois cens et vingt-quatre, moult de roberies,

pilleries, rapines et arsures furent faites entre les électeurs de

l'empire de Rome pour la cause de l'eslection faite en descort et

célébrée. En la fin fu assignée, d'une partie et d'autre, jour de

bataille à plains champs[362], c'est assavoir le derrenier jour de

septembre. Si ot le duc de Bavière de sa partie le roy de Boesme, et le

duc d'Osteriche Federic avoit d'autre part grant multitude de Sarrasins

et de Barbarins, lesquiels il mist au front de la bataille; et estoit

ducteur de celle compagnie Henri frère du duc d'Osteriche. Encontre

eux fu le roy de Boesme et ot la première bataille, quant il furent

assemblés, si ot trop grant estour, et trop fort chapleis de une part

et d'autre, trop merveilleusement: tant que en la fin les Barbarins

et les Sarrasins furent tués et occis: le roy de Boesme emporta

glorieuse victoire et une honnorable journée. Si fu pris en celle

bataille Henri le frère du duc d'Osteriche et le jour ensuivant qui

fu le premier jour d'octobre se combati le duc de Bavière encontre le

duc d'Osteriche Federic, lequiel il prist avec pluseurs autres nobles

barons; et occist avec ce grant partie de la gent le duc d'Osteriche.

Henri se délivra tantost de sa raençon: il donna au roy de Boesme pour

sa dite raençon onze mille mars d'argent fin esprouvé; et avec ce

luy restitua une terre laquielle le père de ce Henri, c'est assavoir

Aubert le roy des Romains, avoit osté par violence au roy de Boesme. En

celle terre estoient seize bonnes forteresces, que cités que chastiaux

bien fermés, avec pluseurs autres villes champestres qui ne sont pas

mises au nombre. Ceste terre reçut le roy de Boesme avec le nombre

d'argent dessus dit de Henri frère le duc d'Osteriche, et puis le

délivra de sa prison franchement. Mais non obstant la prise de Federic

duc d'Osteriche, Leopol son frère et ses autres frères ne cessèrent

de guerroier le duc de Bavière par pluseurs guerres et batailles

continuels; si n'osta mie la prise du devant dit Federic la guerre,

mais agreva et acrut de jour en jour.

[Note 362: A Muldorf.]

En icest an meisme, le roy Charles, après la mort de la royne Marie qui

estoit suer du roy de Boesme, prist à femme Jehanne sa cousine germaine

fille du noble prince jadis conte d'Evreux, messire Loys de France,

frère au père du roy Charles, et par conséquent son oncle: si fu

requise dispensacion au Saint-Père pour affinité du lignage, laquielle

fu donnée et ottroiée.

En ce temps, fu en Gascoigne grant dissencion entre les gens du roy de

France et les gens du roy d'Angleterre: car le sire de Monpesat édifia

une bastide de nouvel en la seigneurie du roy de France, laquielle il

disoit estre de la seigneurie du roy d'Angleterre; et comme question en

fust mue et débat entre les gens du roy de France et les gens du roy

d'Angleterre, à la parfin sentence fu donnée pour le roy de France, et

fu celle bastide garnie des gens du roy de France et appliquiée à son

droit et à sa seigneurie. Dont il avint que le seigneur de Monpesat,

comme triste, dolent, despit et courroucié de ce fait; appella en son

aide le seneschal au roy d'Angleterre, et assaillirent à grant force

de gent icelle bastide, et firent tant qu'il entrèrent dedens par

violence; et eux entrés, tous ceux qui estoient de la partie au roy de

France mistrent à l'espée, et pendirent des greigneurs, et destruirent

la bastide et acraventèrent jusques à terre; tous les biens qu'il

trouvèrent pristrent et emportèrent au chastel de Montpesat. Ce fait

et ces choses venues à la cognoissance du roy, jasoit ce que par soy

meisme, sans requerir autre, il se peust bien estre vengié de l'injure

et de la vilennie qui luy avoit esté faite, noient moins, luy voulant

toutes ces choses faire par raison, segnifia au roy d'Angleterre que

l'injure qui luy avoit esté faite en sa terre luy fust amendée. Adonc

le roy d'Angleterre envoia en France Aymes cousin germain au roy de

France de par sa mère[363], avec noble chevalerie d'Angleterre, et luy

donna povoir d'accorder, de traitier et de confirmer tout entièrement,

sur le fait de l'amende que le roy de France requeroit à avoir.

Lors quant il furent venus, le roy de France voult et requist, pour

l'amende, que le seneschal et le sire de Montpesat, avec aucuns autres

qui avoient à ce fait esté et donné conseil à ce maléfice et mauvais

fait faire et perpétrer, luy fussent bailliés et, avec ce, le chastel

de Montpesat rendu. Les Anglois oïrent la requeste du roy: et quant

il virent que le courage du roy ne se vouloit à autre amende fléchir

né accorder, se consentirent faintement à la volenté du roy; et comme

il s'en voulsissent retourner en Gascoigne, il envoia avec eux un de

ses chevaliers appellé messire Jehan d'Erbley[364], afin que en sa

présence fust faite, au nom du roy de France, l'exécution de l'amende.

Mais avant qu'il venissent au terme où il devoient aler, les Anglois

distrent au dit messire Jehan, qu'il s'en retournast, sé il ne vouloit

perdre la teste. Lequiel s'en retourna au roy et luy conta et dist

coment les Anglois l'avoient moquié, et coment il garnissoient les

forteresces et les chastiaux et s'appareilloient de tout leur povoir

à guerroier. Quant le roy ot oï ces nouvelles, il reputa Gascoigne

estre forfaite, et à luy par droit et justice devoir estre appliquiée,

tant pour ce qu'il avoit cité le roy d'Angleterre et semons à certain

lieu et jour où il devoient tous deux estre, et l'avoit le roy

d'Angleterre accepté, mais il ne vint né envoia; tant aussi pour ce que

la composicion de l'amende dessus dite, laquielle Aymes, frère du roy,

avec pluseurs nobles de sa compagnie avoient accordé, ne voult mettre

à exécution. Et pour ce le roy envoia en Gascoingne son oncle messire

Charles de Valois conte, avec Phelippe et Charles fils du dit conte, et

messire Robert d'Artois conte de Biaumont le Rogier, à grant multitude

de gens d'armes esleus, environ la feste de la Magdaleine; lequiel

messire Charles, quant il fu venu à Agien, la cité se rendi tantost

sans bataille et sans cop férir, (combien que le roy d'Angleterre les

eust grandement encouragié à eux tenir fort contre le povoir du roy

de France. Mais il ne firent riens especiaument pour deux causes: la

première qu'il leva une taille d'argent en la cité qui merveilleusement

les greva; la seconde qu'il en mena avec soy une fille de la ville qui

estoit très gracieuse et très belle, dont les bonnes gens furent tous

mal meus contre luy).

[Note 363: «Rex Angliæ fratrem suum de secundâ uxore patris sui,

cognatum germanum Regis Franciæ ex parte matris, Edmondum.» Et non pas

_Raymondum_, comme on lit dans l'édition du _Spicilége_. Edmond étoit

comte de Kent.]

[Note 364: _D'Erbley_. «Domino Joanne de Ambleyo, milite regis.»]

Après vint le devant dit Aymes à une grant ville et fort qui est

appellée la Riole, et comme il les eust encouragiés de eux forment

tenir contre le povoir de France, il s'en voult aler à Bourdiaux; mais

les habitaus de la Riole luy distrent, que sé il s'en aloit il en

seroient moins fors encontre l'ost de France qui venoit sur eux. Si ne

s'en osa aler, ainsois demoura, à fin que par son absence la ville ne

fust plus légièrement prise.

Quant le conte de Valois entendi que le frère du roy d'Angleterre

avec ses Anglois estoit à la Riole, il aproucha de la ville pour

la asségier; si en ot aucuns de l'ost, desquiels le seigneur de

Saint-Florentin estoit chevetaine et ducteur, qui estoient desputés à

garder les issues et les entrées; si se combatirent à ceux de la Riole

et ceux de la Riole à eux, mais il furent chaciés et embatus arrière

en la ville, et s'approchièrent plus près des portes. Ceux de la ville

qui apperceurent leur anemis entalentés de eux mal faire, issirent à

greigneur nombre et quantité qu'il n'avoient fait devant; et nostre

gent françoise viguereusement les reçurent, si les enchacièrent comme

devant: mais pour ce qu'il s'approchièrent trop près des portes, il

furent surpris et vaincus. En celle bataille, fu occis le seigneur de

Saint-Florentin et pluseurs autres nobles et non nobles, dont le conte

de Valois, messire Charles, fu merveilleusement irié. Si fist drescier

ses engins et ses perrières, et asségia la ville de toutes pars, et en

telle manière que ceux de dedens ne povoient bonnement issir né entrer

sans grant péril de leur corps et de leur vies: car il faisoit geter

à ses engins grosses pierres dedens la ville qui quassoient les murs

et abattoient et froissoient les maisons. Aussi avoit-il fait faire

eschafaus qui joignoient aux murs, par quoy on se povoit combatre à

ceux dedens, main à main. Et quant ceux de la ville se regardèrent et

virent en si grant péril comme de perdre corps et biens, il envoièrent

ambassadeurs pour traiter de pais; laquielle fu ordenée en telle

manière: premièrement, la ville seroit rendue, et des habitans de la

ville ceux qui vouldroient estre encore sous la seigneurie du roy

d'Angleterre s'en iroient ailleurs querre habitacion, sauf leur corps

et leur biens; secondément, ceux qui vouldroient demourer en la ville

feroient serement de loyauté à tenir du roy de France, et d'obéir

aux gardes que on y metroit. Des choses accordées le frère du roy

d'Angleterre, neveu du conte de Valois messire Charles de par sa mère,

fu laissié aler en Angleterre parler au roy pour savoir s'il voudroit

tenir les convenances qu'il avoient promises au roy à Paris; et sé le

roy d'Angleterre les tenoit, paix seroit tenue et fermée, sé non il

devoit retourner à son oncle messire Charles pour le présenter[365] au

roy de France, et en faire sa volenté. Et afin que on eust seurté de

luy et qu'on fust seur de sa retournée, on retint en hostage quatre

chevaliers d'Angleterre, en telle condicion que s'il ne retournoit, on

leur coperoit les testes et seroit la guerre comme devant. Et, avec

ce, furent trièves données jusques à la Pasque ensuivant. Ainsi se

parti le frère du roy d'Angleterre et vint à Bordiaux; puis passa en

Angleterre. Dont aucuns murmuroient contre messire Charles de Valois

grandement, et disoient qu'il le deust premièrement avoir amené au roy

ou atendu la volenté du roy avant qu'il luy eust donné congié de passer

en Angleterre. Toutes voies par la bonne proesce et chevalerie du dit

messire Charles fu prise la Riole, et le chastel de Monpesat abatu et

arrasé par terre, dont le seigneur estoit n'avoit guères trespassé,

selon ce que aucuns créoient, de doleur et de tristesce. Et ainsi

fu ramenée toute Gascoigne en la seigneurie du roy sans moien[366],

excepté Bordiaux, Baionne et Saint-Sever qui se tindrent et demourèrent

sous la seigneurie du roy d'Angleterre. Depuis, à la femme et aux

enfans du seigneur de Montpesat furent rendus tous leur héritages, par

telle condicion qu'il les recognoistroient perpétuellement au temps à

venir à tenir du roy de France. Si manda le roy que la bastide que les

Anglois et le seigneur de Monpesat avoient destruite fust toute neuve

refaite et repairiée.

[Note 365: _Pour le présenter_. Pour être présenté comme prisonnier.]

[Note 366: _Sans moien_. C'est-à-dire probablement: sans retard.]

En cest an commanda le pape en vertu d'obédience, aux prélas, évesques

et à tous autres religieux qui ont office et povoir de preschier, que

le procès qu'il avoit fait contre Loys de Bavière, il preschassent et

publiassent en leur sermons; desquiels procès la cause fu ceste:

Les grandes chroniques de France (5/6) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis en France · 第 205 / 290 题