_De la mort le maistre du Temple._
En cest an aussi, au moys de mars au tems de karesme, le général
maistre du Temple, et un autre grant maistre après luy, en l'ordre si
comme l'en dist visiteur, à Paris en l'isle devant les Augustins[269],
furent ars: et les os de eux furent ramenés en poudre, mais oncques de
leur forfais n'orent nulle recognoissance.
[Note 269: «Prudenti consilio, circà vespertinam horam, in parvâ quâdam
insulà Secanæ, inter hortum regalem et ecclesiam fratrum Heremitarum
positâ, ambos, pari incendio concremari mandavit.» C'est à peu près
où sont aujourd'hui les _bains Vigier_ du Pont-Neuf.--Variante du
manuscrit 218, sup. fr.: _L'Ille des Juis_. La _Chronique métrique_
porte: _En l'ille des Juiaus_. Pour tous ces renseignemens, le _Plan
de Paris sous Philippe-le-Bel_, dressé par M. Albert Le Noir, laisse
beaucoup à désirer.]
L'an de grace après ensuivant mil trois cent quatorze, le pape Climent
mourut au tems de Pasques, et fu le siège moult longuement vacant.
Et y ot très grant dissencion entre les cardinals, c'est assavoir:
entre ceux de Gascoigne d'une part, et ceux d'Italie et de France
d'autre part. Car ceux d'Italie et de France mettoient paine d'avoir
l'eslection par devers eux et y ot deffiailles de l'une partie contre
l'autre, et meismement pour la cause du feu qui avoit esté mis en
la ville de Carpentras par le marquis de Antonne[270] neveu du pape
Climent derrenièrement mort; car il y estoient tous assemblés pour
l'eslection faire de un pape; et disoit l'en que le feu y avoit esté
mis du dit marquis en la faveur des cardinals qui estoient de la
partie des Gascoins. Et en cest an fu prise une occasion, pour les
guerres qui avoient esté faites en Flandres, de lever une exaction
laquielle n'avoit esté oïe de mémoire d'homme. Et commença ceste
exaction à Paris premièrement, et après elle fu espandue par tout le
pays, et estoit la dite exaction ou extorcion telle que tout vendeur et
acheteur paioit six deniers pour livre: laquielle exaction quant elle
fu ainsi publiée et par tous pays, ceux de Normendie, et de Picardie,
et Champaigne s'assemblèrent et jurèrent les uns aux autres[271] que
chascun deffendroit ceste exaction en son pays, et en nulle manière
ne la lairoit tenir[272]. Finalement quant le roy sot ce, il commanda
que telle exaction cessast par tout son royaume, car on disoit tout
communément que ceste chose n'estoit pas venue de la conscience du roy,
mais estoit venue, par ses très mauvais conseilleurs.
[Note 270: _De Antonne_. «Per marchisium.» Variantes: _D'Amptonne_.
(Nº 9650.) Fleury le nomme: _Bertrand de Got, comte de Lomagne_.]
[Note 271: _Les uns aux autres_. «Per juramentum ad invicem confederati
pro sua et patriæ libertate.»]
[Note 272: De là le plan de conjuration dit _des Alliés_, dont Godefroi
de Paris, dans le manuscrit du Roi 6812, nous a fait connoître les
vues, le but et l'importance.]
En cest an, vers Pontoise, (au lieu que l'en dit Maubuisson abbaïe
de femmes, nonnains de l'ordre de Cistiaux, le jour d'un mardi en la
sepmaine de Pasques), Marguerite royne de Navarre, fille du duc de
Bourgoigne et femme Loys roy de Navarre, fils Phelippe roy de France;
et Jehanne fille le conte de Bourgoigne, femme Phelippe le conte de
Poitiers, fils du roy de France, et Blanche la seconde fille du devant
dit conte de Bourgoigne, femme Charles conte de la Marche fils au roy
de France, pour fornicacion et avoutire sur eux mis, et meismement
ès deux,[273] c'est assavoir: Marguerite royne de Navarre et Blanche
femme Charles devant dit; vraiement approuvées[274] furent prises,
et du commandement du roy qui lors estoit à Maubuisson, en diverses
prisons mises les deux, (c'est assavoir: Marguerite et Blanche du tout
en tout par essil et en chartres perpétuels mises et encloses, au
chastel de Gaillart en Normendie furent détenues et emprisonnées, et
ilec à morir condampnées): et l'autre dame, la contesse de Poitiers,
qui fu au chastel de Dourdan emprisonnée, examinacion d'elle faite
et expurgement, du tout en tout fu aprouvé que en celuy forfait ne
fu pas coupable. Après ce, de prison fu délivrée, et en la compagnie
le conte de Poitiers son mari fu de rechief rassemblée: et adecertes
pour voir, Phelippe d'Aunoy ami bienveillant[275] de la dite royne,
et Gaultier d'Aunoy son frère, ami de la dite Blanche, chevaliers, le
jour d'un vendredi, en icelle sepmaine meisme de Pasques, à Pontoise,
du commandement du roy, furent escorchiés et les vits et génitoires
coupés[276]; et après ce incontinent, à un gibet de Pontoise pour
eux nouvellement fait furent traînés, et en celuy gibet pendus et
encroés[277]: et pour certain, l'uissier de la dite royne, sachant et
consentant de devant dit forfait, en ce jour à Pontoise au commun gibet
des larrons fu pendu; lequiel cas fortunable les barons et le roy de
France et ensement ses fils courrouça moult et troubla.
[Note 273: _Avoutire_. Adultère.--_Meismement_. Surtout.]
[Note 274: _Approuvées_. Convaincues.]
[Note 275: _Bienveillant_. Variante du manuscrit 218: _Malveillant_.]
[Note 276: _Coupés_. «Eisque virilibus unà cum genitalibus amputatis.»
La _Chronique métrique_, dont le récit est ici plein d'intérêt et de
vivacité, ajoute une circonstance qui aurait dû frapper, entre vingt
autres, nos auteurs dramatiques.
Tel jugement lor fu rendu
De par lor père, et de plusor:
Ainsi morurent en doulor.
De tel jugement fu retrait,
Qui trop tost trop cruel fu fait....]
[Note 277: _Encroés_. Abandonnés.]