_De la mort Henri empereur de Rome._
Et en cest an ensement, Henri empereur des Romains entra en la voie
de l'université de char humaine et fu mort, et en la cité de Pise fu
honnorablement enterré: le quiel preu, hardi, chevalereux, et en ses
fais très noble empereur de Rome Henri fu empoisonné d'un Jacobin qui
luy donna à boire[265], selon ce que aucuns veullent dire. Et bien
dient dont ce fu duel et pitié; car sa bonté et sa valeur croissoient
de jour en jour de mieux en mieux; et, si comme l'en dit, sé il eust
guères plus vescu il eust conquis toute Italie et mise toute sous sa
puissance et seigneurie. Mais de ce fait de l'empereur Henri dient
aucuns qu'il fu prouvé devant le pape Climent par phisiciens que
l'empereur fu mort d'apostume; et combien qu'il fust malade, il se
fist mettre en sa chapelle pour luy acommunier, et assez tost après il
trespassa: et bien sachent tous que c'estoit le prince du monde que
Jacobins amoient plus; et pour ce semble-il bien que son confesseur ne
peust[266] avoir tant de loysir qu'il mist poisons en son vin que l'en
ne s'en apperceust.
[Note 265: _A boire_. Le latin est plus exact. «Vel, ut dicebant
aliqui, eucharistiam sumendo de manu sacerdotis et proprii confessoris
de ordine F. prædicatorum.»]
[Note 266: _Ne peust_. Il semble qu'on devroit seulement lire _péust;_
mais tous les manuscrits portent le _ne_.]
Et en cest an, le roy Phelippe mua sa monnoie environ la nativité
Nostre-Seigneur. Et commença à faire florins à l'aignel. Le quiel
florin valut au commencement vingt-deux sols de petis bourgois: et en
ce tems ot moult de mutacions de monnoie, laquielle greva moult le
peuple.
Et en cest an, l'églyse de Nostre-Dame-des-Escos, que Enguerran de
Marigui avoit nouvellement faite édifier, et en icelle avoit mis
chanoines, fu noblement dédiée. Et en cest an, le cardinal Nicolas
deffendi sus paine de escommeniement que nul n'usast de constitucions
nouvelles en jugement né en escolles; car de la conscience du pape elle
n'estoient pas issues, jà soit ce que sur ce il entendoit à pourveoir.
Et environ la feste de monseigneur saint Denis, le dit cardinal
deffendi tous les tournoiemens, et dampna tant les tournoians comme les
souffrans et aidans: et meismement les princes qui en leur terres les
souffroient. Si geta grant sentence contre eux, et avec ce sousmetoit
leur terres à l'entredit de l'églyse. Mais après le pape, à la requeste
des fils du roy et de pluseurs autres nobles, dispensa avec eux, pour
ce qu'il estoient nouviaux chevaliers, que par trois jours devant
karesme[267] il peussent aux dis jeux jouer tant seulement et non plus.
[Note 267: C'est-à-dire durant les jours gras. Les cavalcades du
carnaval n'ont peut-être pas d'autre origine, et l'on peut du moins
admettre que l'usage de se masquer reçut une nouvelle consécration
du souvenir des Tournoyans, armés de toutes pièces, les uns bien les
autres mal, tous bariolés de couleurs et de blasons, tous se réunissant
à la même époque de l'année.]
Et en ce meisme an, Guichart l'évesque de Troies, lequiel avoit esté
souppeçonné d'avoir procuré la mort de la royne Jehanne, si comme par
avant est escript, fu trouvé innocent par la confession d'un Lombart
qui avoit à nom Noffle, lequiel estoit jugié à Paris à estre pendu au
gibet.
Et en cestui an, mut une très grant dissencion entre le duc de Lorraine
et l'évesque de Mez pour très petite achoison, la quielle eust esté
tost apaisiée qui y eust voulu mettre un pou de paine. Mais en la fin
les deux os s'assemblèrent emprès un chastel que on appelle Freve[268],
et là ot moult aspre bataille entre eux. Toutes fois ot le duc victoire
par sa cautelle et industrie: car l'évesque avoit plus de gent que le
duc. Si s'en commencièrent à fuir, et en y ot bien deux cens que mors
que noiés: ilec le conte de Bar neveu de l'évesque, le conte de Salins
et son fils, furent pris et pluseurs autres nobles qui estoient de la
partie à l'évesque; mais il furent assez briefment délivrés de prison
en paiant une grant somme d'argent.
[Note 268: _Freve_ ou _Frouard_. L'évêque s'appeloit Renaud de Bar.]