_Coment les enfans le roy furent fais chevaliers._
En l'an de grace ensuivant mil trois cent treize, Phelippe-le-Biau
roy de France Loys, son ainsné fils, roy de Navarre avec ses deux
autres fils, c'est assavoir Phelippe conte de Poitiers et Charles
conte de la Marche[261], et pluseurs grans maistres et nobles, le jour
de la Penthecouste, en la mère églyse de Nostre-Dame de Paris, fist
chevaliers.
[Note 261: «Unà cum Hugone, duce Burgundiæ, Guidone Blesensi, aliisque
quampluribus regni nobilibus.»]
Et ice roy, ensement le jour du mercredi ensuivant, avec ses devant
dis fils, enseurquetout son gendre le roy d'Angleterre Edouart qui
lors estoit présent, avec les nobles chevaliers de l'un royaume et de
l'autre, à passer la mer de la Saincte Terre, de la main au cardinal à
ce député et establi, en l'isle Notre-Dame qui est au fleuve de Saine
au preschement du dit cardinal ilec assemblés, pristrent la croix qui
est le seing de la sainte enseigne Nostre-Seigneur Jhésucrist[262]. Et
lors à celle feste de la Penthecouste, pour l'onneur de la dite cheval
rie, fu Paris encourtiné solempnelment et noblement, et fu faicte la
plus sollempnel feste et belle qui grant tems devant fu veue: car
adecertes le jeudi ensuivant d'icelle sepmaine de la Penthecouste, tous
les bourgois et mestiers de la ville de Paris[263] firent très belle
feste, et vindrent, les uns en paremens riches et de noble euvre fais,
les autres en robes neuves, à pié et à cheval, chascun mestier par soy
ordené, au dessusdit isle Nostre-Dame, à trompes, tabours, buisines,
timbres et nacaires, à grant joie et grant noise demenant et de très
biaux jeux jouant. Et lors du dit isle, par dessus un pont fut fait sur
nefs et bateaux nouvellement ordenés deux et deux[264] l'un mestier
après l'autre, et les bourgois en telle guise ordenés vindrent en la
court le roy par devant son palais qu'il avoit fait faire nouvellement
de très belle et noble euvre par Enguerran de Marigni son coadjuteur
et gouverneur du royaume de France principal. Auquel palais les troys
roys, c'est assavoir: Phelippe-le-Biau roy de France, Edouart son
gendre roy d'Angleterre et Loys son ainsné fils roy de Navarre, avec
contes, dux, barons et princes des dessus dis royaumes, estoient
assemblés pour veoir la dite feste des bourgois et mestiers qui aussi
ordenéement et gentement venoient, et tout pour le roy et ses enfans
honnorer. Et ensement après disner, en la manière dessus dite ordenés,
revindrent à Sainct-Germain-des-Prés, au Prés-aux-Clers, là où estoit
Ysabel royne d'Angleterre, fille le roy de France, montée en une
tournelle avec son seigneur le roy d'Angleterre Edouart, et pluseurs
dames et damoiselles, pour veoir la dite feste des dits bourgois dessus
dis et des mestiers, et les vist et regarda, et moult luy plurent:
laquelle feste tourna, envers le roy de France et aux siens, à très
grans honneurs et louables, et aussi aux gens de Paris.
[Note 262: Tous les détails suivants de celle fête sont originaux. La
continuation de Nangis n'en dit pas un mot. La _Chronique métrique_
attribuée à Godefroi de Paris raconte les fêtes bien plus au long
et d'une manière plus curieuse encore. Cependant on n'y trouve pas
la mention aussi claire des métiers de Paris et des corporations
bourgeoises. Au reste, on a bien mauvaise grace à parler de la misère
et des malheurs de la _Classe moyenne_ dans l'ancienne France, quand on
lit des descriptions de ce genre sous la date de 1313.]
[Note 263:
A cheval bien furent vint mille,
Et à pié furent trente mille;
Tant ou plus ensi les trouvèrent,
Cels qui de là les estimèrent.
(_Chronique métrique_.)]
[Note 264:
Seignor por entrer en celle ille, (l'île Notre-Dame)
Cels de Paris la noble ville
Firent li pont par desus
Saine En deus jors de celle semaine.
Ce fu par devers Nostre-Dame
Où fu fait et drescié ce pont.
Le lundi et mardi fu fet
Cet pont; huit vint piés ot de trait,
Et de large en ot il quarante. (_Id_.)]
Et en cest an meisme, le prince de Tarente, environ la feste de la
Magdalaine, espousa la fille de Charles conte de Valois er de Katherine
sa femme, héritière de Constantinoble.
Et en ce meisme an, le mercredi après la feste de la Magdelaine, furent
appellés du mandement le roy à Courtrai les barons et les prélas; et là
fu paix faite entre le roy et les Flamens, par telle manière que les
Flamens satisferoient au roy de la somme d'argent qui pieça avoit esté
ordenée, et leur forteresces dès maintenant jusques à certain tems qui
leur fu dit, et selon ce que les députés du roy ordeneroient, feroient
abatre à leur propres cous et despens, et commenceroient à Bruges et
puis à Gant: item il rendroient à messire Robert, fils au conte de
Flandres, toute la chastellerie de Courtrai avec les appartenances; et
de ces choses tenir il rendroient hostages, à greigneur seurté.
En cest an, Henry roy des Romains priva publiquement le roy Robert de
Secile de sa couronne et de son royaume, pour la cause de ce qu'il
avoit failli de comparoir par devant luy à certain temps. Laquielle
privacion le pape Climent réputa estre pour nulle, et sé aucune estoit,
du tout il l'annichiloit pour moult de causes, lesquielles sont en ses
constitucions alléguées, et seroient moult longues à mettre en escript.
Et en cest an, au mois de juillet, un ost fu ordené par l'empereur
contre le roy de Secile, et là ot l'empereur moult de belles victoires.