ANNÉE 1310

_De la condampnacion des Templiers._

En l'an de Nostre-Seigneur mil trois cent et dix, pluseurs

Templiers[243] à Paris vers le moulin Saint-Antoine[244] comme à

Senlis, après les conciles provinciaux sur ces choses ilec célébrées

et faites, furent ars, et les chars et les os en poudre ramenés: des

quiels Templiers dessus dis cinquante-quatre, le mardi après la feste

de la saint Nicolas en may, vers le dit moulin à vent, si comme il est

dessus dit, furent ars. Mais iceux, tant eussent à souffrir de douleur,

oncques en leur destruction ne vouldrent aucune chose recognoistre.

Pour la quielle chose leur ames, si comme on disoit, en porent avoir

perpétuel dampnement, car il mistrent le menu peuple en très grant

erreur. Et pour voir après ce ensuivant, la veille de l'Ascencion

Nostre-Seigneur Jhésucrist, les autres Templiers en ce lieu meisme

furent ars, et les chars et les os ramenés en poudre; des quiels l'un

estoit l'aumosnier du roy de France qui tant de honneur avoit en ce

monde; mais oncques de ses forfais n'ot aucune recognoissance. Et

le lundi ensuivant, fu arse, au lieu devant dit[245], une béguine

clergesse qui estoit appellée Marguerite la Porete, qui avoit

trespassée et transcendée l'escripture devine, et ès articles de la foy

avoit erré; et du sacrement de l'autel avoit dit paroles contraires et

préjudiciables; et, pour ce, des maistres expers de théologie avoit

esté condampnée.

[Note 243: _Pluseurs_. Variante: _Soixante_.--_Cinquante-neuf_.]

[Note 244: _Vers le moulin saint Antoine_. Le latin dit: «Quinquaginta

novem Templarii, foras civitatem Parisius, in campis videlicet ab

abbatiâ monialium, quæ dicitur S. Antonii non longè distantibus,

incendio fuerunt extincti. Qui tamen omnes, nullo excepto, nil omninò

finaliter de impositis subi criminibus cognoverunt, sed constanter et

perseveranter in abnegatione communi perstiterunt, dicentes semper sine

causâ morti se traditos et injustè: quod quidem multi de populo non

absque multâ admiratione stuporeque vehementi conspicere nullatenùs

potuerunt. Circà idem tempus, apud Silvanectum ... novem Templarii

concremantur.»]

[Note 245: _Au lieu devant dit_. «In communi plateâ Graviæ.»]

[246]Les cas et forfais pour quoy les Templiers furent pris et

condampnés à morir et encontre eux aprouvés, si comme l'en dit, et

d'aucuns en prison recogneus ensuivent ci-après:

Le premier article du forfait est tel: Car en Dieu ne créoient pas

fermement, et quant il faisoient un nouvel Templier, si n'estoit-il de

nulluy sceu coment il le sacroient, mais bien estoit veu que il luy

donnoient les draps[247].

[Note 246: Tout le reste du chapitre n'est pas dans le latin.]

[Note 247: _Les draps_. L'habit.]

Le secont article: Car quant icelui nouvel Templier avoit vestu les

draps de l'ordre, tantost estoit mené en une chambre oscure; adecertes

le nouvel Templier renioit Dieu par sa male aventure, et aloit et

passoit par-dessus la croix, et en sa douce figure crachoit.

Le tiers article est tel: Après ce, il aloient tantost aourer une

fausse ydole. Adecertes icelle ydole estoit un viel pel d'omme embasmée

et de toile polie[248], et certes ilec le Templier nouveau mettoit

sa très vile foy et créance, et en luy très fermement croioit: en en

icelle avoit ès fosses des ieux escharboucles reluisans ainsi comme

la clarté du ciel; et pour voir, toute leur foy estoit en icelle,

et estoit leur dieu souverain, et chascun en icelle s'affioit et

meismement de bon cuer. Et eu celle pel avoit moitié barbe au visage et

l'autre moitié au cul, dont c'estoit contraire chose; et pour certain

ilec convenoit le nouvel Templier faire hommage ainsi comme à Dieu,

et tout ce estoit pour despit de Nostre-Seigneur Jhésucrist, nostre

sauveur.

[Note 248: C'étoit sans doute une momie égyptienne recueillie par les

Templiers, et qu'on les accusa d'adorer.]

Le quart: Car il cognurent ensement la traïson que saint Loys ot ès

parties d'Oultre-mer, quant il fu pris et mis en prison: Acre une cité

d'Oultre-mer traïsrent-il aussi par leur grant mesprison[249].

[Note 249: Cet article accuse l'injustice des autres. Comment les

Templiers, en 1310, pouvoient-ils se justifier des événemens passés en

1250!--Autant en dire du suivant.]

Le quint article est tel: Que sé le peuple crestien en ce temps fust

prochainement alé ès parties d'Oultre-mer, il avoient fait telles

convenances et telle ordenance au soudan de Babiloine qu'il leur

avoient par leur mauvaistié appertement les crestiens vendus.

Le sixième article est tel: Qu'il cognurent eux du trésor le roy à

aucun avoir donné qui au roy avoit fait contraire, laquelle chose

estoit domageuse au royaume de France.

Le septième est tel: Que, si comme l'en dit, il congnurent le péchié

de hérésie; et, par leur ipocrisie, habitoient l'un à l'autre

charnellement; pour quoy c'estoit merveilles que Dieu souffroit tels

crimes et félonnies détestables estre fais! mais Dieu, par sa pitié,

souffre moult de félonnies estre faites!

Le huitième est tel: Sé nul Templier, en leur ydolatrie bien affermé,

mouroit en son malice, aucune fois il le faisoient ardoir, et de la

poudre de luy en donnoient à mengier aux nouviaux Templiers; et ainsi

plus fermement leur créance et leur ydolatrie tenoient: et du tout en

tout despisoient le vray corps Nostre-Seigneur Jhésucrist.

Le neuviesme est tel: Sé nul Templier eust entour luy çainte ou liée

une corroie, laquelle estoit en leur mahommerie, après ce jamais

leur loy par luy pour morir ne fust recognue; tant avoit ilec sa foy

affermée et affichiée.

Le disiesme est tel: Car encore faisoient-il pis, car un enfant nouvel

engendré d'un Templier en une pucelle, estoit cuit et rosti au feu, et

toute la gresse ostée; et de celle estoit sacrée et ointe leur ydole.

Le onziesme est tel: Que leur ordre ne doit aucun enfant baptisier né

lever des saincts-fons, tant comme il s'en puisse abstenir; né sur

femme gisant d'enfant[250] seurvenir ne doivent, sé du tout en tout ne

se veullent issir à reculons, laquelle chose est détestable à raconter.

Et ainsi pour iceux forfais, crimes et félonnies détestables furent du

souverain évesque pape Climent et de pluseurs évesques, et arcevesques

et cardinaux condampnés.

[Note 250: _Gisant d'enfant_. C'est-à-dire: Etant en couches.]

Les grandes chroniques de France (5/6) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis en France · 第 154 / 290 题