_De la bataille de Mons en Peure[210]: coment les Flamens furent
desconfis._
[Note 210: _Mons en Peure_. «Apud Montem qui dicitur _in Pabulla_.»
Toutes les anciennes leçons nomment ainsi _Mons-en-Puelle_.]
En ce meisme an ensuivant, Phelippe-le-Biau, roy de France, tierce
fois après le rebellement de ceux de Flandres, à Mons en Peure au
moys d'aoust assembla contre eux grant ost. Adonc, comme à un jour
du moys dessus dit, de convenance et d'acort fait de l'une partie à
l'autre[211] déussent venir à bataille, ceux de Bruges et les autres
Flamens, dès maintenant leur armes prises, toutes leur charrètes,
leur charios et leur autre appareil batailleureux tout entour eux
espessement et ordenéement mistrent, pour ce que nul ne les peust
trespercier ne envaïr sans grant péril. Et lors de toute pars les
François comme il deussent entrer en bataille, je ne sai par quel
parlement, eux ainsi avironnés, sans bataille et sans aucun assaut
jusques vers vespres se tindrent. Et adecertes pluseurs cuidoient, pour
les messages d'une part et d'autre entrevenans, que paix fust du tout
faicte et fermée; et pour ce se départirent et espandirent çà et là en
aucune manière, non cuidans en ce jour plus avoir bataille[212]. Lors
les Flamens ce apercevans soudainement s'esmurent, et vindrent jusques
aux tentes du roy; et fu le roy si près pris que à paines pot-il estre
armé à point; et ainsois que il peust estre monté sur son cheval,
pot-il véoir occirre devant luy messire Hue de Bouville chevalier[213],
et deux Bourgois de Paris, Pierre et Jaques Gencien, les quiels pour le
bien qui estoit en eux estoient prochains du roy[214]; mais quant il fu
monté, très fier et très hardi semblant monstra à ses anemis.
[Note 211: C'est-à-dire: D'un commun accord.]
[Note 212: Le msc. du Suppl. Fr., nº 218, offre ici de précieuses
variantes: «Et comme adoncques, toute jour, jusques vers l'eure des
vespres nos François ainsi feussent, les Flamens connurent par leur
espieurs que le roy de France feust en un lieu avec pou des siens,
atendant eux venir humbles et bienveillans, lequiel n'estoit du tout
armé, et encore n'avoit son chief armé ... Lors à une grant multitude
de compagnies de Flamens vindrent au roy isnelement et l'assaillirent.
Et ilec Pierre Gencien et Jaques Gencien bourgois de Paris, armés des
armes royaux, qui avoient aidié à armer le corps le roy, et monseigneur
Hue de Bouville chevalier, à mort du tout en tout aux piés le roy
accraventèrent, et pluseurs autres ensement occisrent, cuidans le roy
occire ... Adonc le roy ce aperceut: si monta tantost en son cheval et
son chief arma isnelement, et ès Flamens viguereusement et asprement du
tot en tot s'embati; et quanques à ycelle empointe, à s'encontre, des
Flamens venoient, yceux à mort de toute part acraventoit.»]
[Note 213: _Chevalier_. «Militem suum secretarium.]
[Note 214: «Fratres, qui pro suæ fidelitatis industriâ, regi semper
adstabant.»]
Adonc le roy ainsi noblement soy contenant, François ce aprenans qui
jà ainsi comme d'une paour se vouloient dessambler et départir, pour
le roy secourre isnelement se hastèrent, et du tout en tout à la
bataille s'abandonnèrent, et crièrent ensamble: _Le roy se combat! le
roy se combat!_ et ainsi la bataille constraingnant et de toutes pars
croissant, Charles conte de Valois, Loys conte d'Evreux frères Phelippe
le roy de France, Gui conte de Sainct-Pol, Jehan conte de Dammartin,
nobles chevaliers et autres grans maistres, pluseurs contes, ducs et
barons et chevaliers, avec les autres nobles compaignies à pié et à
cheval, ès Flamens lors isnelement se plungièrent et embatirent, et
vers le roy se traistrent. Lors adonc iceux nobles, estant avec leur
noble et forte compaignie à pié et à cheval, la bataille entre eux
merveilleuse, forte et aspre fu faicte; mais les Flamens du tout en
tout furent rués jus et acraventés, et de eux fu faicte grant occision
et mortalité, et si grant abatéis qu'il ne porent plus arrester.
Mais la fuite commencièrent très laide et très honteuse, délaissans
charrètes et charios et tout leur appareil bataillereux. Et adecertes,
pour voir, sé la nuit oscure venant n'eust la bataille empeschiée,
pou de si grant nombre de Flamens en fust eschapé que mors du tout en
tout ne fussent. Et ainsi, la bataille parfaicte et fenie, nostre roy
Phelippe, noble batailleur, à torches de cire alumées, de la bataille
s'en revint aux tentes avec sa noble chevalerie. Et ainsi comme il
fu dit pour voir, sé cil roy de France Phelippe-le-Biau ne se fust
contenu si noblement ou si vertueusement, ou sé en aucune manière il
eust montré la queue de son cheval aux Flamens pour soy en retourner,
tout l'ost des François eust ramené ainsi comme à néant, ou, par
aventure, desconfit. Adecertes en celle bataille des Flamens fu occis
un noble chevalier et le chief ot copé Guillaume de Juilliers[215],
noble chevalier, et luy copa Jehan de Dammartin, et pluseurs autres
grans Flamens, et de menu peuple grant multitude y furent occis, à par
un pou jusques à trente six mille[216]. Et aussi en celle bataille, le
conte d'Aucuerre, noble chevalier françois, par la très grant chaleur
qui ilec estoit, fu estaint de soif[217]. Et ainsi Phelippe-le-Biau
roy de France en l'an de son règne dix-huit, à Mons en Peure en
Flandres, usant de l'aide de Dieu, de ces Flamens, sans grant péril
de luy meisme, loable victoire en rapporta; et à Paris environ la
Sainct-Denis, à grant joie et inestimable revint.
[Note 215: _Guillaume de Julliers_. «Comitis Flandrensis nepos ex
filiâ, totius exercitùs dux et capitaneus principalis.» Le continuateur
de Nangis ne dit pas qu'il ait eu la tête coupée.]
[Note 216: _Trente-six mille_. Ainsi portent le plus grand nombre des
manuscrits. Cependant le nº 218 porte _deux mille_; c'est trop peu
sans doute.]
[Note 217: _Estaint de soif_. «Illic autem de nostris Guillermus comes
Autissiodorensis et Ancellus comes, dominus Caprusiæ (seigneur de
Chevreuse), vir fidelis ac strenuus, probatæ militiæ, regis vexillifer
seu deferens auriflammam, extincti, ut creditur, calore nimio vel etiam
pressurâ.»]
Et en cest an, au moys de décembre, les os de Robert, jadis conte
d'Artois, lequel avoit esté tué en Flandres, furent aportés à Pontoise,
et en l'églyse de Maubuisson près Pontoise furent enterrés.
Et en ce meisme an, après Noel, l'en commença à traictier en parlement
à Paris de la paix des Flamens, mais il n'i ot rien consommé né parfait.