LVI.

_De la fausse beguine qui se faignoit estre de saincte vie._

L'an mil trois cent et quatre rassembla le duc Guillaume de Haynaut

tout son povoir et se combati contre les Flamens en la terre de

Gerlande et les vainqui, et si en mist à mort grant multitude. Et en ce

meisme an habitoit en Flandres une femme fausse prophète, la quielle

estoit en habit de beguine, et faignoit estre femme de saincte vie, et

demouroit avec les béguines et faignoit aucunes révélacions fictives et

plaines de mensonges par les quielles le roy, la royne et meismement

les nobles de France elle trompa; et especiaument en ce temps que le

roy de France avoit empensé d'aler combatre les Flamens. Et encore

fist-elle tant que, à la requeste des Flamens, Charles conte de Valois,

le quiel retournoit de Secile, voult faire empoisonner par un jeune

homme que elle luy envoia malicieusement. Mais quant Charles oï parler

de celle femme, il la fist prendre et mettre en gehenne, et lui fist

faire du feu ès plentes des piés, et adonc confessa sa mauvaistié si

comme l'en disoit. Et lors la fist ledit messire Charles mener en

prison à Crespi en Valois, et là fu une pièce de temps; mais en la fin

il la laissa aler.

Et en cest an, Jehan de Pontoise abbé de Citiaux se démist du

gouvernement de ladite ordre, pour ce que l'en disoit que il ne

s'estoit voulu consentir aux appiaux[207] lesquiex avoient esté fais à

Paris contre le pape. Car il luy sambloit véritablement et se doubtoit

moult que par le roy ou ses menistres dommage ne fust fait à ses frères

en la temporalité, et pour ceste cause il se démist.

[Note 207: _Aux appiaux_. «Appellationibus.» On ne peut donner trop

d'éloges à la conduite de ce digne abbé de Citeaux.]

Et en ce mesme an, le dimenche devant la Nativité monseigneur sainct

Jehan Baptiste, furent mises seurs de l'ordre des frères Prescheurs

à Poissi, en la dyocèse de Chartres, en une églyse[208] nouvellement

édifice du roy Phelippe en l'onneur du glorieux confesseur monseigneur

sainct Loys jadis roy de France.

[Note 208: _En une église_. «Monasterio.»]

Et en cest an, mut une très grant dissencion entre l'Université

et le prévost de Paris. Car le dit prévost avoit fait prendre par

commandement un clerc et le fist mettre en prison, et puis tantost

pendre au gibet: adonc cessa la lecture de toutes les facultés à Paris

jusques à tant que par commandement du roy, le dist prévost l'amendast

à l'Université et que il leur eust fait satisfaction; et fallut que

le dit prévost alast à Avignon pour soy faire absoudre; et environ la

feste de Toussains recommencièrent les lectures[209].

[Note 209: Cet événement qui fait si bien connoître la sage étendue

des priviléges de l'ancienne Université ne nous est connu que par

les chroniqueurs de Saint-Denis. Fleury et Vely, d'après du Boulay,

nomment l'écolier pendu _Philippe Barbier_, et le font natif de Rouen.

Cependant je lis dans une chronique manuscrite conservée à la B. R.

sous le nº 4641-B., et présentant l'histoire des années 1270 à 1353,

le passage suivant:

«Pou avant l'an 1304, furent pendus _les enfans de la bourgeoise de

Paris_, et, celle heure, fu tué Gervaisot Pidoe, et autres. Si fist le

prévost, bien pou après, despendre un des enfans qui estoit clerc.»]

Et en ce mesme an, en la veille des apostres sainct Pierre et sainct

Pol, furent assemblés en l'églyse Nostre-Dame de Paris grant quantité

de prélas et de clergié tout de par le roy mandés. Et là furent leues,

de par le roy, lettres papales ès quelles, entre les autres choses,

estoit contenu: que le pape Bénédic, jà soit ce que sur ce de par

le roy n'eust esté requis, absolvoit le roy, la royne, les enfans,

les nobles, le royaume, et tous les adhérens, de toute sentence de

escomeniement et d'entredit, sé aucune, en eux ou en l'un de eux, avoit

esté gettée par le pape Boniface en quelque manière; et avec ce il

donnoit au roy les dismes des églyses du royaume jusques à deux ans;

et encore luy donna-il les annuelles jusques à trois ans au royaume de

France pour ses guerres soustenir: et avec ce luy donna-il l'auctorité

que le chancelier de Paris peust licencier les maistres en théologie

et en décret; laquelle auctorité le pape avoit réservée par devers

soy, si comme l'en disoit. Et en ce meisme an, le pape Bénédic moru à

Peruse ès nones de juillet. Si avint que les cardinals n'entendirent

pas à l'eslection, mais la targièrent au plus qu'il porent: mais on les

fist enclorre, selon la décrétale du pape Grégoire X. Si procurèrent

frauduleusement tant que l'en leur administrent vivres occultement et

ainsi targa l'élection du pape jusques près d'un an. Et en ce meisme

an, Gui de Namur, fils de Gui conte de Flandres, fu pris en bataille de

navires par Guillaume fils du conte de Haynau et par la gent le roy de

France qui députés estoient à la garde des voies de la mer et des pors

d'icelle.

Les grandes chroniques de France (5/6) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis en France · 第 140 / 290 题