_De l'ost de France qui fu à Arras sans rien faire._
Après ce que le bon conte Robert d'Artois fu mort, Phelippe-le-Biau roy
de France, qui moult en estoit dolent, après la feste de l'Assumpcion
Nostre-Dame, mère de nostre Seigneur, laquelle feste on appelle la
mi-aoust, à la cité d'Arras assembla, pour aler contre les Flamens,
si grant et si merveilleux ost qu'il peust estre nombré jusques à
cent fois mille et quarante fois mille de gens armés chascun selon
son pouvoir. Et comme si très bel et si grant ost eust cuidié de
maintenant et de légier toutes Flandres et les Flamens destruire,
je ne say par quel conseil des quiex, d'ilec jusques à deux lieues
seulement avec grant et merveilleux ost, nostre roy Phelippe fist
tendre ses tentes, et fu veu tout le mois de septembre despendre et
dégaster. Et comme il eust les anemis Flamens assez près de ses ieux
par l'espace de tant de temps, qui leur tentes y avoient fichiées, et
si estoient logiés au plus près, ne laissa oncques à faire à eux un
assaut né aucune ville de ses anemis ne laissa oncques né ne souffri à
assaillir. Mais de maintenant donna congié de départir à icest noble
ost qui légièrement peust sousmettre tout le monde sé il fust noblement
et à droit gouverné, et s'en revint sans riens faire et inglorieux en
France arrière. Laquelle chose fu honte aux chevaliers et les esmut
en pluseurs escharnissemens et meismement les anemis de la gent au
roy de France à moquier eux. Duquel ost le département cognoissans
les Flamens adversaires, de maintenant à eux les villes prochaines et
les garnisons de la conté d'Artois embrasèrent et ardirent en feu;
toutes voies dient aucuns que par la décevance et tricherie Edouart
le roy d'Angleterre qui la partie des Flamens nourissoit, le roy de
France avoit esté déceu, si s'en départi ainsi; car devant avoit
faint ce gourpil[180] par tricherie Angloisienne luy avoir très grant
doleur dedens son cuer, estre malade et enfirme pour ce qu'il avoit
entendu, si comme il disoit, son serourge et ami, le roy de France,
estoit à estre baillié et livré de sa gent meisme ès mains de ses
anemis, s'il avenoit qu'il eust bataille contre eux; laquelle chose
comme il le racontast ainsi comme à conseil à sa femme, comme cil qui
bien savoit que tantost elle le manderoit à son frère: lors icelle
qui cuidoit celle chose estre vrai, tantost le manda à son frère le
roy de France. Et ainsi, pour celle chose, se départi le roy avec
le merveilleux et innombrable ost qu'il avoit assemblé[181]. Mais
toutes voies, ainsois que le roy s'esmeut né départist, il envesti
et saisi le conte de Bourgoigne Othelin de la seigneurie de la conté
d'Artois, pour raison de Maheut sa femme, fille seule du noble conte
d'Artois Robert, occis des Flamens de Bruges: sauf le droit que en ice
requéroient les fils et les enfans Phelippe frère de celle Maheut, qui
par devant estoit mort. Et ensement, le roy de France laissa pluseurs
sergens et chevaliers par divers lieux, bien ordenés et appareillés à
bataille, qui les efforcemens des Flamens et leur décours en la terre
d'Artois constrainsissent et débatissent. Et adecertes iceux, après
ce, souventes fois à leur anemis orent assaut, et moult repristrent et
restraindrent leur efforcemens: tant que en la veille de saint Nicolas
d'yver, de ceux de Bruges huit cens et plus, vers Ayre, en une bataille
en occistrent.
[Note 180: _Gourpil_. Renard.]
[Note 181: Au lieu de toute cette parenthèse, la chronique latine
porte: «malignorum ut creditur consilio circumventus.» (Spicileg., t.
III, p. 55.)]