_De la bataille de Courtray._
Adoncques endementiers, comme ceux de Bruges s'appareilloient à
deffendre, querans de toutes pars aides et soudoiers, Robert noble
conte d'Artois fu envoié du roy de France avec moult grant chevalerie
des francs hommes et grant multitude de gent à pié et vint en
Flandres, et entre Bruges et Courtray tendirent paveillons et trés;
(car adecertes il ne pooient passer, pour l'yaue du fleuve près
d'ilec courant, sur laquelle yaue les Flamens avoient rompu un pont.
Et lors endementiers comme les François entendissent à appareillier
le pont) ceux de Bruges, souventes fois à bataille ordenée encontre
courans, à l'euvre, si comme il pooient, destourbans tous les jours,
les François appelloient à bataille; et lors, voulsissent ou non, le
pont après ce rappareillié (à un mercredi, septiesme jour du mois de
juillet), de l'accort de l'une partie et de l'autre, venir à bataille
deussent. Ceux de Bruges, si comme l'en dit, estudians et cuidans
mourir pour la justice, libéralité, et franchise du pays (premièrement
confessèrent leur péchiés humblement et dévotement, le corps de
Nostre-Seigneur Jhésucrist reçurent, portant avec eux ensement aucunes
reliques de sains, et à glaives, à lances, espées bonnes, haches et
goudendars[170], serréement et espessement ordenés vindrent au champ
à pié par un pou tous. Adoncques les chevaliers françois, qui trop
en leur force se fioient, voiant contre eux iceux Flamens du tout
en tout venir, si les orent en despit, si comme (foulons, tisserans
et) hommes ouvrans d'aucuns autres mestiers; et lors les devant dis
François chevaliers contredaignans, leur gent de pié[171] qui devant
eux estoient et aloient, et qui viguereusement les assailloient et
moult bien se contenoient, firent retraire, et ès Flamens pompeusement
et sans ordre s'embatirent. Lesquiels chevaliers gentils François, ceux
de Bruges, à lances agues, forment empaignans et deboutans, gettèrent
et abatirent à terre du tout en tout ceux qui à celle empointe
furent à rencontre. Desquels la ruine tant soudaine voiant le noble
conte d'Artois Robert qui oncques n'avoit acoustumé à fuir, avec la
compaignie des nobles fors et viguereux, ainsi comme lyon rungent[172]
et esragié, se plonga ès Flamens. Mais pour la multitude des lances
que les Flamens espessement et serréement tenoient, ne le pot le
gentil conte Robert tresforer né trespercier. Et lors adecertes ceux
de Bruges, ainsi comme s'il fussent convertis et mués en tigres, nulle
ame n'espargnièrent, né haut né bas ne deportèrent, mais aux lances
agues bien ancorées[173] que l'en appelle bouteshaches et godendars,
les chevaliers des chevaux faisoient trébuchier; et ainsi comme il
chéoient comme brebis, les acraventoient sus la terre. Adonc le bon
conte Robert d'Artois, vaillant et enforcié de toutes gens, jasoit ce
qu'il fust navré de moult de plaies, toutes voies se combati-il forment
et viguereusement[174], (mieux voullant gesir mort avec les nobles
hommes qu'il voioit devant luy mourir que à ce vil et villain peuple
rendre soy vif enchaitivé). Et lors, quant les autres compaignies qui
estoient en l'ost des François, tant à cheval comme à pié, virent ce,
à par un pou deux mille haubers avec le conte de Saint-Pol et le conte
de Bouloigne, et Loys fils Robert de Clermont pristrent la fuite très
laide et très honteuse, laissans le conte d'Artois avec les autres
honnorables et nobles batailleurs, Dieu quel dommage et quel doleur! ès
mains des villains estre détrenchiés mors et acraventiés. Des quiels
la fuie non esperée voians les Flamens adversaires, lors pour ce leur
courages enforciés reculèrent, et ceus qui par un pou vaincus s'en
vouloient fuir, requerans et venans aux tentes des fuians, trestout
ravirent et pristrent. Et adecertes ilec avoit grant copie[175] d'armes
et grant appareil batailleur. Par les quiels les Flamens enrichis et
des corps occis, quant il les orent tous desnués de leur armes et
de leur vestemens, et la bataille du tout en tout vaincue, à grant
joie à Bruges s'en revindrent. Et ainsi à grant doleur tous les corps
desnués, et tant de nobles hommes demourans en la place du champ, comme
il ne fust qui les baillast à sépulture, les corps de eux les bestes
des champs, les chiens et les oysiaux mengièrent; laquelle chose en
dérision et escharnissement et moquerie tourna au roy de France, et à
tout le lignage des mors en reproche perpétuel en tous les jours.) Et
adecertes y gisoient mors et acraventés moult de nobles hommes, dieux
quel dommage! c'est à savoir: le gentil conte d'Artois Robert, et
Godefroy de Breban son cousin avec son fils le seigneur de Virson[176],
Adam le conte de Aubemarle, Jehan fils au conte de Haynaut, Raoul le
seigneur de Neelle connestable de France, et Guy son frère mareschal
de l'ost, Regnaut de Trie chevalier esmeré[177], le chambellanc
de Tancarville, Pierre Flotte chevalier, et Jacques de Saint-Pol
chevalier, monseigneur Jean de Bruillas maistre de arbalestriers, et
jusques au nombre de deux cents et moult d'escuiers vaillans et preux.
Toutes voies au tiers jour après ce fait, à ice lieu vint le gardien
des frères Meneurs d'Arras, et recueilli le corps du très noble conte
d'Artois desnué de vesteures et navré de trente plaies. Lequel gentil
conte icelui gardien en une chapelle prochaine d'ilecques de femmes de
religion nonains, de petit édifiement[178], si comme il pot, quant il
ot le service célébré, mist le corps en sépulture. Et vraiement iceste
instance et démollicion et male aventure à François à venir, icelle
comete qui à la fin du moys de septembre devant passé à l'anuitier
par pluseurs jours fu veue par le royaume de France, et l'éclipse
au mois de janvier faite, si comme dient aucuns, le segnifièrent et
demonstrèrent. Adonques Gui de Namur enhétié[179] de la victoire
des siens et lors son courage embrasé de l'orgueil de occuper toute
Flandres, s'efforça de tendre à greigneurs choses; car après il assist
ceux de Lille: et maintenant par tricherie et fraude, maintenant eux
comme ceux de Tournay, ceux d'Ypre, ceux de Gant, ceux de Douay, et les
autres villes de Flandres abandon venir efforça et ensement atrait;
et lors vers Arras manda à ses coureurs et fourriers à accueillir la
proie. Les quiex comme il s'efforçassent à proier et rober l'abbaïe
du mont Saint-Eloy, par la gent de l'évesque d'Arras furent deboutés
et déchaciés, si que il convint qu'il retournassent pour garder leur
termes.
[Note 170: _Goudendars_. «Cum lanceis adjunctis et exquisiti generis
quod gothendar vulgò appellent.»]
[Note 171: _Leur gent de pié_. L'infanterie françoise toujours chargée
de commencer le combat. C'est à cette retraite qu'il fallut s'en
prendre de la perte de la bataille.]
[Note 172: _Rungent_. Rugissant.]
[Note 173: _Ancorées_. Terminées en forme d'_ancres_, à peu près comme
des hallebardes.]
[Note 174: Tout ce qui suit sur la défection du reste de l'armée
n'est rempli dans la continuation latine de Nangis que par la phrase
suivante: «Cæteris aciebus exercitus nostri in multo majori numero tam
nobilium quam ignobilium turpissimè terga vertentibus, cursuque veloci
fugam arripientibus ...»]
[Note 175: _Copie_. Abondance.]
[Note 176: Ici le texte latin ajoute: _Comite Augi_. Le comte d'Eu.]
[Note 177: _Esmeré_. Éprouvé, et _emerito milite_.]
[Note 178: Le latin met: _Nondum dedicata_.]
[Note 179: _Enhetié_. Réjoui.]