_Coment le prince de Salerne fu délivré de prison._
Après, en l'an de grace ensuivant mil deux cens quatre vingt et huit,
Charles le prince de Salerne, environ la Purification à la benoicte
vierge Marie, mère Nostre-Seigneur, fu délivré de la prison au roy
d'Arragon, en telle manière qu'il li rendroit une grande somme de
pécune, et la paix de ses Arragonnois envers l'églyse de Rome et le
roy de France à son povoir procureroit; laquelle chose s'il ne povoit
procurer dedens trois ans, si comme il en fu contraint à jurer,
retourneroit arrières en prison jusques à tant que il eust ces choses
accomplies. Si fu pourforcié à baillier hostages, c'est assavoir trois
de ses fils et quarante nobles hommes qui pour luy demourèrent.
En cel an meisme[107], une cité d'Oultre-mer qui est appelée Triple
fu prise du soudan de Babiloine et destruite, où il y ot moult de
crestiens occis et les autres furent achétivés. De laquelle prise la
cité d'Acre et ceux dedens furent moult espoventés. Si requistrent lors
trève de deux ans du soudan, et les orent par son octroi.
[Note 107: Le 26 avril 1289. (Voy. M. Michaud, _Hist. des Croisades_,
t. V. p. 157.)]
En ice meisme an, environ l'ascension Nostre-Seigneur, l'en fist
assembler une grant multitude de galies pour guerroier les Sicles de
la cité de Néapole[108]; et y ot un chevalier de Puille appelé Regnaut
de Avelle, lequel chevalier, par le conseil et commandement du conte
d'Artois, entra en mer ès dites galies avec grant quantité de gent
d'armes, et fist siége devant Cathinense[109], une cité de Secile, et
la prist et la garni de ses gens, et puis fist retourner ses galies à
Néapole, qui estoient voides, afin que pluseurs gens d'armes qui à luy
devoient venir trouvassent vaissiaux plus près: car il avoit pou de
gent tant pour metre en garnison que pour combatre; si atendoit aide.
Mais endementiers qu'il attendoit son aide, les Sicliens asségièrent
ledit chevalier en la cité où il estoit. Adonc se comença le chevalier
à deffendre viguereusement; mais en la fin, il fu si asprement mené
qu'il se rendi, sauve sa vie et tous ses biens. Si venoit en son aide
le conte de Bregne[110], Guy de Montfort, Phelippe fils au conte de
Flandres et pluseurs autres batailleurs du royaume de France. Les
quiex furent rencontrés des Sicliens en mer, et se combatirent: mais
les François furent desconfis et furent pris de Rogier de Laure[111],
lequel estoit amirant des Sicliens, et les fist metre en diverses
prisons. Mais tost après il furent rachetés tous, excepté Guy de
Montfort que l'on ne voult délivrer pour nul pris; et disoit-on que
cestoit à la prière le roy d'Angleterre qui avoit ledit Guy de Montfort
en haine, et morut prisonnier.
[Note 108: On voit que Nangis n'a pu mettre en pareil françois la
phrase suivante de sa chronique latine: «Multis undecumque galeis,
circâ Ascensionem Domini apud Neapolim, ad expugnandum Siculos,
congregatis Apuliæ, etc.» (Spicileg. t. III, p. 48.)]
[Note 109: _Cathinense_. «Cathinensem civitatem.» C'est Catane.]
[Note 110: _Bregne_. «De Bregna.» C'est _Brienne_.]
[Note 111: _De Laure_. «De Laurea.» C'est le fameux amiral ou Amirante
sicilien que nos historiens françois appellent _Doria_, mais que les
Italiens écrivent mieux de _Lauri_.]
(En ce meisme an morut Ranulphe, évesque de Paris, et puis après li fu
Adeulphe, lequel morut dedens un an.)