ANNÉE 1286

_Du trépassement le roy Phelippe de France et de sa sépulture._

Après ce que la cité fu rendue, le roy commanda que elle fust garnie

et enforciée de gent d'armes et de vitaille, car il avoit en propos de

soi yverner ès parties de Thoulouse. Cecy fu loé au roy d'aucuns qui

guaires n'amoient son profit; et que il donnast congié à la greigneur

partie de sa navie qui estoit au port de Rose. Si comme pluseurs des

galies se furent parties, la gent et ceux d'environ coururent sus à

celles qui leur estoient demourées, et prisrent armes et quanqu'il y

avoit dedens, et firent grant bataille et fort contre les autres. Si

occistrent grant foison de François, et prisrent à force l'amirant

des galies, qui estoit nommé Enguerran de Baiole, noble chevalier

et vaillant; et Aubert de Longueval fu occis, chevalier esprové en

armes qui se mist trop avant sus les Arragonnois; car il se fioit ès

autres chevaliers qui assés près de luy estoient; mais le seigneur de

Harecourt qui estoit mareschal de l'ost le laissa occire pour ce qu'il

le haioit.

Quant la gent le roy virent et apperceurent qu'il ne pourroient pas

ilec longuement demourer, si rachatèrent Enguerran une somme d'argent,

et puis boutèrent le feu ès garnisons, et embrasèrent toute la ville de

Rose. Si comme il estoient au chemin et si comme il s'en aloient, si

grant ravine de pluie les prist que à paines se povoient-il soustenir

né à pié né à cheval; n'en leur paveillons ne povoient-il demourer,

tant estoient grevés. Le roy fu moult dolent et moult courroucié de ce

qu'il avoit pou ou noient fait en Arragon; car il luy estoit bien advis

qu'il deust avoir pris tout Arragon et toute Espaigne, à ce qu'il avoit

tant de bonne chevalerie et si avoit grant peuple mené avec luy: si fu

moult pensis dont ce povoit venir, ou par aventure, par mauvais conseil

ou par fortune.

Ainsi qu'il estoit en telle pensée, si chéy en une fièvre, si qu'il

ne pot chevauchier; et convint qu'il fust porté en une litière. La

fièvre crut et mouteplia si que pour l'air qui tant estoit desatrempés

et plain de pluie, il luy engregea, et puis devint plus fort malade.

Tant alèrent et chevauchièrent qu'il vindrent au pas de l'Ecluse qui

est avironnée toute de montaignes qui sont nommées les mons de Pirène.

Haut au dessus des montaignes estoient les Arragonnois qui estoient en

aguait coment il pourroient grever les François: quant aucun pou se

esloingnoient de l'ost ou dix ou douze, tantost leur couroient sus et

les occioient et ravissoient tout quanqu'il povoient tollir ou trouver.

A grant douleur et à grant paine vindrent jusques à Perpignan; ilec

s'arrestèrent pour reposer. Le roy Phelippe fu moult forment malade et

enferme, si ne voult point tant attendre qu'il perdist son sens et son

avis, si fist son testament comme bon chrestien et ordenna: après il

receut en grant devocion le sacrement de saincte églyse. Tantost comme

il ot eu toutes ses droictures, il rendi la vie et s'acquita du treu de

nature qui est une commune debte à toute créature. Les barons de France

furent moult dolens et moult courouciés de sa mort, car de jour en jour

courage et volenté luy mouteplioit de bien faire et grever ses ennemis.

Nul ne pourroit penser la douleur que la royne sa femme ot au cuer, né

les plains né les larmes que elle rendi; tant mena grant dueil et si

longuement que à paine pot avoir remède de sa vie.

Le roy fu conroié si comme il affiert à tel prince: les entrailles

furent enterrées en la maistre églyse de Narbonne; les ossemens en

furent apportes à Saint-Denis en France et furent mis en sépulture

d'encoste son père, le saint roy Loys. Mais ainsois qu'il fussent mis

en sépulture, grant discencion et grant descort s'esmut entre les

moines de Saint-Denis et les frères Prescheurs de Paris; la cause

fu pour ce que le roy Phelippe, le fils du bon roy, avoit donné et

octroié, ainsi comme despourveuement, à un frère de l'ordre des

Prescheurs le cuer son père pour ce que il fust mis au moustier des

frères Prescheurs de Paris.

Les moines de Saint-Denis le vouloient avoir, et disoient que puisqu'il

avoit esleu sa sépulture en l'églyse de Saint-Denis, son cuer ne devoit

point reposer ailleurs né gésir. Mais le jeune roy ne voult point estre

desdit à son commencement, si commanda qu'il fust baillié et délivré

aux frères Prescheurs de Paris.

[93]Pour ceste chose furent meues à Paris pluseurs questions entre

les maistres en théologies: assavoir mon sé le roy povoit donner et

octroier le cuer de son père propre sans la dispensacion de son évesque

souverain. Et après ce, les ossemens furent enterrés à Saint-Denis en

France delez son père, le saint roy Loys, joignant sa femme Ysabeau

d'Arragon royne de France. Lesquels Phelippe et Ysabeau sont maintenant

eslevés de terre par deus piés ou environ, en belle tombe de marbre

bis, en biaux ymages d'alebastre, richement et merveilleusement ouvrés

de très noble et gentil oeuvre. Lesquels aucuns venans à l'églyse de

Saint-Denis en France peuvent veoir ainsi gentement mis à la destre

partie du moustier en une huche, delès saint Loys. Duquel cuer au roy

Phelippe il fu après déterminé par pluseurs maistres en théologie que

le roy né les moines ne le pourroient donner sans la dispensation du

pape.

[Note 93: Les détails suivans ne se retrouvent plus dans les _Gesta

Philippi tertii_ qui s'arrêtent avec le précédent alinéa.]

Et lors après, Phelippe, successeur de son père, fu couronné à Rains,

entre luy et la royne Jehanne sa femme, en roy de France, le jour de la

Tiphaine. Icelluy roi Phelippe qui mourut en Arragon ot deux femmes,

dont la première fu la royne Ysabel, fille le roy d'Arragon, dont il ot

trois enfans: Loys qui mourut en son enfance, Phelippe-le-Bel qui régna

après luy, et Charles conte de Valois. Iceste royne Ysabel mourut au

retourner de Tunes, et furent ses os enterrés en l'églyse monseigneur

saint Denis en France, si comme je vous ay dit devant; l'autre royne

que ce roy Phelippe ot après fu la royne Marie, fille le duc de Breban.

Duquel roy demourèrent à la royne trois enfans: Loys le conte de la

cité d'Evreux, Marguerite la royne d'Angleterre, et madame Blanche

qui fu mariée au duc d'Austeriche qui fu fils au roy Aubert[94]

d'Alemaigne. Quinze ans régna icelluy roy Phelippe et fu enterré en

l'églyse monseigneur saint Denis en France, delès son père le roy saint

Loys, en la manière que je vous ay dit dessus.

[Note 94: _Aubert_. Albert.]

_Cy fenist l'istoire du roy Phelippe, fils saint Loys._

Les grandes chroniques de France (5/6) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis en France · 第 68 / 290 题