_Du trépassement le roy Phelippe de France et de sa sépulture._
Après ce que la cité fu rendue, le roy commanda que elle fust garnie
et enforciée de gent d'armes et de vitaille, car il avoit en propos de
soi yverner ès parties de Thoulouse. Cecy fu loé au roy d'aucuns qui
guaires n'amoient son profit; et que il donnast congié à la greigneur
partie de sa navie qui estoit au port de Rose. Si comme pluseurs des
galies se furent parties, la gent et ceux d'environ coururent sus à
celles qui leur estoient demourées, et prisrent armes et quanqu'il y
avoit dedens, et firent grant bataille et fort contre les autres. Si
occistrent grant foison de François, et prisrent à force l'amirant
des galies, qui estoit nommé Enguerran de Baiole, noble chevalier
et vaillant; et Aubert de Longueval fu occis, chevalier esprové en
armes qui se mist trop avant sus les Arragonnois; car il se fioit ès
autres chevaliers qui assés près de luy estoient; mais le seigneur de
Harecourt qui estoit mareschal de l'ost le laissa occire pour ce qu'il
le haioit.
Quant la gent le roy virent et apperceurent qu'il ne pourroient pas
ilec longuement demourer, si rachatèrent Enguerran une somme d'argent,
et puis boutèrent le feu ès garnisons, et embrasèrent toute la ville de
Rose. Si comme il estoient au chemin et si comme il s'en aloient, si
grant ravine de pluie les prist que à paines se povoient-il soustenir
né à pié né à cheval; n'en leur paveillons ne povoient-il demourer,
tant estoient grevés. Le roy fu moult dolent et moult courroucié de ce
qu'il avoit pou ou noient fait en Arragon; car il luy estoit bien advis
qu'il deust avoir pris tout Arragon et toute Espaigne, à ce qu'il avoit
tant de bonne chevalerie et si avoit grant peuple mené avec luy: si fu
moult pensis dont ce povoit venir, ou par aventure, par mauvais conseil
ou par fortune.
Ainsi qu'il estoit en telle pensée, si chéy en une fièvre, si qu'il
ne pot chevauchier; et convint qu'il fust porté en une litière. La
fièvre crut et mouteplia si que pour l'air qui tant estoit desatrempés
et plain de pluie, il luy engregea, et puis devint plus fort malade.
Tant alèrent et chevauchièrent qu'il vindrent au pas de l'Ecluse qui
est avironnée toute de montaignes qui sont nommées les mons de Pirène.
Haut au dessus des montaignes estoient les Arragonnois qui estoient en
aguait coment il pourroient grever les François: quant aucun pou se
esloingnoient de l'ost ou dix ou douze, tantost leur couroient sus et
les occioient et ravissoient tout quanqu'il povoient tollir ou trouver.
A grant douleur et à grant paine vindrent jusques à Perpignan; ilec
s'arrestèrent pour reposer. Le roy Phelippe fu moult forment malade et
enferme, si ne voult point tant attendre qu'il perdist son sens et son
avis, si fist son testament comme bon chrestien et ordenna: après il
receut en grant devocion le sacrement de saincte églyse. Tantost comme
il ot eu toutes ses droictures, il rendi la vie et s'acquita du treu de
nature qui est une commune debte à toute créature. Les barons de France
furent moult dolens et moult courouciés de sa mort, car de jour en jour
courage et volenté luy mouteplioit de bien faire et grever ses ennemis.
Nul ne pourroit penser la douleur que la royne sa femme ot au cuer, né
les plains né les larmes que elle rendi; tant mena grant dueil et si
longuement que à paine pot avoir remède de sa vie.
Le roy fu conroié si comme il affiert à tel prince: les entrailles
furent enterrées en la maistre églyse de Narbonne; les ossemens en
furent apportes à Saint-Denis en France et furent mis en sépulture
d'encoste son père, le saint roy Loys. Mais ainsois qu'il fussent mis
en sépulture, grant discencion et grant descort s'esmut entre les
moines de Saint-Denis et les frères Prescheurs de Paris; la cause
fu pour ce que le roy Phelippe, le fils du bon roy, avoit donné et
octroié, ainsi comme despourveuement, à un frère de l'ordre des
Prescheurs le cuer son père pour ce que il fust mis au moustier des
frères Prescheurs de Paris.
Les moines de Saint-Denis le vouloient avoir, et disoient que puisqu'il
avoit esleu sa sépulture en l'églyse de Saint-Denis, son cuer ne devoit
point reposer ailleurs né gésir. Mais le jeune roy ne voult point estre
desdit à son commencement, si commanda qu'il fust baillié et délivré
aux frères Prescheurs de Paris.
[93]Pour ceste chose furent meues à Paris pluseurs questions entre
les maistres en théologies: assavoir mon sé le roy povoit donner et
octroier le cuer de son père propre sans la dispensacion de son évesque
souverain. Et après ce, les ossemens furent enterrés à Saint-Denis en
France delez son père, le saint roy Loys, joignant sa femme Ysabeau
d'Arragon royne de France. Lesquels Phelippe et Ysabeau sont maintenant
eslevés de terre par deus piés ou environ, en belle tombe de marbre
bis, en biaux ymages d'alebastre, richement et merveilleusement ouvrés
de très noble et gentil oeuvre. Lesquels aucuns venans à l'églyse de
Saint-Denis en France peuvent veoir ainsi gentement mis à la destre
partie du moustier en une huche, delès saint Loys. Duquel cuer au roy
Phelippe il fu après déterminé par pluseurs maistres en théologie que
le roy né les moines ne le pourroient donner sans la dispensation du
pape.
[Note 93: Les détails suivans ne se retrouvent plus dans les _Gesta
Philippi tertii_ qui s'arrêtent avec le précédent alinéa.]
Et lors après, Phelippe, successeur de son père, fu couronné à Rains,
entre luy et la royne Jehanne sa femme, en roy de France, le jour de la
Tiphaine. Icelluy roi Phelippe qui mourut en Arragon ot deux femmes,
dont la première fu la royne Ysabel, fille le roy d'Arragon, dont il ot
trois enfans: Loys qui mourut en son enfance, Phelippe-le-Bel qui régna
après luy, et Charles conte de Valois. Iceste royne Ysabel mourut au
retourner de Tunes, et furent ses os enterrés en l'églyse monseigneur
saint Denis en France, si comme je vous ay dit devant; l'autre royne
que ce roy Phelippe ot après fu la royne Marie, fille le duc de Breban.
Duquel roy demourèrent à la royne trois enfans: Loys le conte de la
cité d'Evreux, Marguerite la royne d'Angleterre, et madame Blanche
qui fu mariée au duc d'Austeriche qui fu fils au roy Aubert[94]
d'Alemaigne. Quinze ans régna icelluy roy Phelippe et fu enterré en
l'églyse monseigneur saint Denis en France, delès son père le roy saint
Loys, en la manière que je vous ay dit dessus.
[Note 94: _Aubert_. Albert.]
_Cy fenist l'istoire du roy Phelippe, fils saint Loys._