XIV.

_De la sépulture le saint roy Loys et de la mort son frère le conte de

Poitiers, et de Jehan Tristan, et de Pierre le chambellent, et de ma

dame Ysabel, la femme le roy Phelippe._

Quant le roy fu revenu à Paris que il désiroit moult à veoir, il fu

lors commandé que l'en aournast les corps qui avoient été aportés de

lointaines terres. Quant il furent près et aournés, le bon roy Phelippe

prist son père et le conduist droit à Nostre-Dame de Paris, avec les

autres qui estoient mors en la voie de Tunes. Si leur chanta les

vigiles hautement et bien, et avoit grant foison de luminaire environ

les bières embrasé, à grant compaignie de noble gent qui toute la nuit

veillèrent jusques au jour. L'endemain au matin, le roy Phelippe prist

son père et le troussa sus ses espaules, et se mist à la voie tout à

pié pour aler droit à Saint-Denis. Avec luy furent grant plenté de

nobles hommes de France. Toutes les religions de Paris issirent hors

bien et ordennéement à grans processions, disans le service des mors,

en priant pour l'ame du bon roy qui tant les amoit.

Archevesques, évesques et abbés furent revestus; les mitres ès testes,

les croces ès poings alèrent après, en bonne dévocion, disans leur

prières et leur oroisons. Tant alèrent pas avant autre que il vindrent

à Saint-Denis. Mais avant qu'il venissent en la ville, le couvent leur

vint à rencontre, et furent tous les moines revestus de chappes de

cuer, chascun un cierge ardant en sa main, et receurent humblement le

corps monseigneur saint Loys. Si comme l'en vouloit entrer au moustier,

les portes furent closes contre leur venue. La cause si fu pour ce que

l'archevesque de Sens et l'évesque de Paris estoient revestus de leur

garnemens pour le corps du saint roy recevoir et de ses compaignons;

mais les moines de Saint-Denys ne le porent souffrir; pource qu'il

voulsissent user de leur franchise, et avoir juridicion sur l'église

ainsi comme il ont sur les autres de leur diocèse. Car les moines de

Saint-Denys sont exemps, né ne feroient pour l'archevesque riens, né

pour l'évesque, s'il ne leur plaisoit et sé ce n'estoit à leur gré.

Le roy fu devant la porte, son père sur ses espaules, et les barons et

les prélas qui en l'églyse entrer ne povoient. Doncques il fu commandé

à l'archevesque et à l'évesque qu'il s'alassent desvestir, et que il ne

fissent nul empeschement à si haute besoigne.

Quant il s'en furent alés, portes furent ouvertes, et le roy entra ens,

et les barons et les prélas si commencièrent à chanter bien hautement

le service des feus[26], bien et dignement; et puis enterrèrent les

sainctes reliques et les ossemens du saint roy Loys d'encoste son

père le roy Loys, assez près de son aïeul le roy Phelippe qui tant fu

puissant en armes; et puis y mistrent une tombe d'or et d'argent, et de

noble faicture. Les ossemens Pierre le chambellenc furent enterrés aux

piés saint Loys, en telle manière et ainsi coment il gisoit à ses piés

quant il estoit en vie. Ma dame Ysabel fu enterrée d'autre part assez

près du bon roy, et messire Jehan Tristan, conte de Nevers, d'encoste

luy.

[Note 26: _Feus_. Des morts, des _défunts_. Si je ne me trompe, cette

expression _feu_ ne répond pas à celle de _fuit_, mais à celle de

_functus_.]

Le trespassement au conte de Poitiers devons nous bien raconter et

mettre en mémoire. Car comme le bon conte revenoit de Tunes avec le roy

Phelippe son nepveu, avint que il acoucha malade, avec luy sa femme et

toute sa mesnie, si qu'il n'en demoura nul de qui il se peust aidier,

en un chastel qui est nommé le Cornet[27], à l'issue de Toscane. Tant

se hasta la maladie que il pensa que il li convenoit partir de ce

siècle, et fist et ordenna son testament comme bon crestien, et ordenna

sa sépulture à Sainct-Denis en France, avec son père et ses autres

amis, et donna bonne rente pour célébrer son aniversaire chascun an. Sa

gent et sa mesnie le portèrent à Saint-Denys et l'enterrèrent de lès

son frère.

[Note 27: _Le Cornet_. Corneto.]

La contesse sa femme qui trop pou vesqui après la mort son seigneur,

fu portée à une abbaye de nonnains où elle avoit esleu sa sépulture;

et l'abbaye siet à quatre milles de Meleun sur Saine et est appellée

Jarcy[28]: la conté de Thoulouse et la conté de Poitiers descendirent

et vinrent au roy de France, pour ce qu'il n'avoient nul hoir de leur

corps.

[Note 28: _Jarcy_ ou _Jercy_. «Ad quamdam abbatiam monialium, cui nom

en est _Garciacum_, quam in pago Meledunensi propè abbatiam Esderæ ipsa

fundaverat ...» (Gesta Phil. III, p. 526.)]

Les grandes chroniques de France (5/6) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis en France · 第 23 / 290 题