_De la sépulture le saint roy Loys et de la mort son frère le conte de
Poitiers, et de Jehan Tristan, et de Pierre le chambellent, et de ma
dame Ysabel, la femme le roy Phelippe._
Quant le roy fu revenu à Paris que il désiroit moult à veoir, il fu
lors commandé que l'en aournast les corps qui avoient été aportés de
lointaines terres. Quant il furent près et aournés, le bon roy Phelippe
prist son père et le conduist droit à Nostre-Dame de Paris, avec les
autres qui estoient mors en la voie de Tunes. Si leur chanta les
vigiles hautement et bien, et avoit grant foison de luminaire environ
les bières embrasé, à grant compaignie de noble gent qui toute la nuit
veillèrent jusques au jour. L'endemain au matin, le roy Phelippe prist
son père et le troussa sus ses espaules, et se mist à la voie tout à
pié pour aler droit à Saint-Denis. Avec luy furent grant plenté de
nobles hommes de France. Toutes les religions de Paris issirent hors
bien et ordennéement à grans processions, disans le service des mors,
en priant pour l'ame du bon roy qui tant les amoit.
Archevesques, évesques et abbés furent revestus; les mitres ès testes,
les croces ès poings alèrent après, en bonne dévocion, disans leur
prières et leur oroisons. Tant alèrent pas avant autre que il vindrent
à Saint-Denis. Mais avant qu'il venissent en la ville, le couvent leur
vint à rencontre, et furent tous les moines revestus de chappes de
cuer, chascun un cierge ardant en sa main, et receurent humblement le
corps monseigneur saint Loys. Si comme l'en vouloit entrer au moustier,
les portes furent closes contre leur venue. La cause si fu pour ce que
l'archevesque de Sens et l'évesque de Paris estoient revestus de leur
garnemens pour le corps du saint roy recevoir et de ses compaignons;
mais les moines de Saint-Denys ne le porent souffrir; pource qu'il
voulsissent user de leur franchise, et avoir juridicion sur l'église
ainsi comme il ont sur les autres de leur diocèse. Car les moines de
Saint-Denys sont exemps, né ne feroient pour l'archevesque riens, né
pour l'évesque, s'il ne leur plaisoit et sé ce n'estoit à leur gré.
Le roy fu devant la porte, son père sur ses espaules, et les barons et
les prélas qui en l'églyse entrer ne povoient. Doncques il fu commandé
à l'archevesque et à l'évesque qu'il s'alassent desvestir, et que il ne
fissent nul empeschement à si haute besoigne.
Quant il s'en furent alés, portes furent ouvertes, et le roy entra ens,
et les barons et les prélas si commencièrent à chanter bien hautement
le service des feus[26], bien et dignement; et puis enterrèrent les
sainctes reliques et les ossemens du saint roy Loys d'encoste son
père le roy Loys, assez près de son aïeul le roy Phelippe qui tant fu
puissant en armes; et puis y mistrent une tombe d'or et d'argent, et de
noble faicture. Les ossemens Pierre le chambellenc furent enterrés aux
piés saint Loys, en telle manière et ainsi coment il gisoit à ses piés
quant il estoit en vie. Ma dame Ysabel fu enterrée d'autre part assez
près du bon roy, et messire Jehan Tristan, conte de Nevers, d'encoste
luy.
[Note 26: _Feus_. Des morts, des _défunts_. Si je ne me trompe, cette
expression _feu_ ne répond pas à celle de _fuit_, mais à celle de
_functus_.]
Le trespassement au conte de Poitiers devons nous bien raconter et
mettre en mémoire. Car comme le bon conte revenoit de Tunes avec le roy
Phelippe son nepveu, avint que il acoucha malade, avec luy sa femme et
toute sa mesnie, si qu'il n'en demoura nul de qui il se peust aidier,
en un chastel qui est nommé le Cornet[27], à l'issue de Toscane. Tant
se hasta la maladie que il pensa que il li convenoit partir de ce
siècle, et fist et ordenna son testament comme bon crestien, et ordenna
sa sépulture à Sainct-Denis en France, avec son père et ses autres
amis, et donna bonne rente pour célébrer son aniversaire chascun an. Sa
gent et sa mesnie le portèrent à Saint-Denys et l'enterrèrent de lès
son frère.
[Note 27: _Le Cornet_. Corneto.]
La contesse sa femme qui trop pou vesqui après la mort son seigneur,
fu portée à une abbaye de nonnains où elle avoit esleu sa sépulture;
et l'abbaye siet à quatre milles de Meleun sur Saine et est appellée
Jarcy[28]: la conté de Thoulouse et la conté de Poitiers descendirent
et vinrent au roy de France, pour ce qu'il n'avoient nul hoir de leur
corps.
[Note 28: _Jarcy_ ou _Jercy_. «Ad quamdam abbatiam monialium, cui nom
en est _Garciacum_, quam in pago Meledunensi propè abbatiam Esderæ ipsa
fundaverat ...» (Gesta Phil. III, p. 526.)]