XIII.

_Coment le roy passa Lombardie._

Ne demoura guaires que le roy de France se parti de Viterbe, luy et sa

gent, et passèrent le mont de Flascon[21], et entrèrent en Toscanne;

et tant errèrent que il vindrent à Orbevire[22] et montèrent le mont

de Bergue, et passèrent la cité de Florence, et entrèrent ès plains de

Lombardie et vindrent droit à Bouloingne la crasse. Illec se reposèrent

une journée et l'endemain bien matin s'en partirent et s'en vindrent

tout droit à Cremonne. Là trouvèrent les bourgois de la ville si

orgueilleux et si vilains que il ne vouldrent pas livrer hostel aux

chambellans le roy, pour son propre corps hebergier, ains convint que

le roy fust hebergié aux Frères meneurs. Si leur fu dit et conté des

sages hommes, qui bien savoient le povoir de France, que trop avoient

fait grant folie, et que grans maux leur en pourroient venir. Si se

repentirent tantost, et vindrent les maistres et les échevins de la

ville au roy Phelippe, et luy prièrent que il ne s'esmeust né ne se

courouçast, et que volentiers feroient ce qu'il luy plairoit et que

tous les biens de la ville estoient en son commandement. Le roy fist

semblant que riens ne luy en fust et que il ne luy en chaloit. Au matin

s'arroutèrent les François et se ordennèrent à aler vers la cité de

Milan. Mais avant que le roy fust hors de la seigneurie de Cremonne,

les bourgois de la ville de Milan luy vindrent à l'encontre, et le

receurent moult honnorablement tant comme il porent, et le conduirent

à grant joie et à grant honneur jusques au palais. Et luy descendu

et reposé, il aprestèrent douze destriers, les plus biaux qu'il

porent trouver, et les firent tous couvrir de soie, et les firent

tous conduire au palais, et les présentèrent tous au roy de par les

seigneurs de la ville, et luy prièrent moult qu'il voulsist estre leur

seigneur, et que il receust la cité en sa garde et en sa deffense.

Le roy les mercia moult de l'onneur qu'il luy portoient et de la

courtoisie que il luy présentoient à faire; mais des deniers et des

autres choses se fist-il excuser et n'en voult nuls prendre.

[Note 21: _Le mont de Flascon_. Montefiascone.]

[Note 22: _Orbevire_. C'est _Orviète_. Le latin dit: «Urbeveteri,

Montebargue et Florentia urbibus peragratis.» (Vita Phil. III,

p. 525.)]

L'endemain se parti le roy de Milan avec grant convoy des greigneurs de

la ville. Si n'ot pas alé moult avant que le marchis de Montferrant luy

vint à rencontre qui à grant joie et à grant honneur le receut; et luy

offri, luy et ses biens, d'estre tous près à faire son commandement.

Tant chemina le roy et sa gent, que il vint à Vergiaus[23]. Illec

séjourna trois jours, et puis se mist au chemin et entra en Savoie,

et vint à une cité qui est nommée Susanne[24] qui est assez près des

montaignes. Illec demoura trois jours entiers pour prendre repos luy et

sa gent et les chevaux, pour estre plus viguereux et plus fors à passer

les montaignes.

[Note 23: _Vergiaus_. Verceil.]

[Note 24: _Suzanne_. Suze. «Suzam civitatem antiquam in Alpibus.»

L'ancienne _Séguse_.]

Après ce, il entrèrent ès montaignes et passèrent les mons de Gieu[25]

à grant paine et à grant labour, et puis s'arroutèrent et entrèrent ès

vaux de Morienne. Si tournèrent droit pour aler à Lion sur le Rosne et

chevauchièrent tant que il vindrent à la cité de Macon en Bourgoigne,

et passèrent tout oultre et tant que il vindrent à Clugny en l'abbaye,

où le roy fu moult honnorablement receu.

[Note 25: _Mons de Gieu_. _Montjeu_, _Montjou_, ou _Monsjovis_. Ce sont

les monts Cenis. _Montes Cinisii_.]

D'illec se partirent et issirent de la terre de Bourgoigne et entrèrent

en Champaigne et vindrent droit à Troies. Si passèrent toute Champaigne

et errèrent tant qu'il entrèrent en la terre et en la seigneurie de

Paris.

Les grandes chroniques de France (5/6) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis en France · 第 22 / 290 题