VIII.

_Coment François se partirent de Tunes et entrèrent en mer, et de la

grant tempeste où il périt tant de gens et tant de nefs._

Quant il orent prins conseil ensemble si fu commandé que la navie fust

aprestée et que on y portast tout le harnois et tout ce que mestier

leur avoit. Dont se mistrent les maistres notonniers à leur nefs qui

estoient sur le port de Cartage, là où la royne de France estoit à tout

grant foison de nobles dames. Si appareillèrent grand foison de nefs

de mas et de gouvernaulx, et se désancrèrent. Le roy Phelippe, et le

roy Thibaut de Navarre, et messire Alfons conte de Poitiers, et messire

Pierre conte d'Alencon, et messire Robert conte d'Artois, l'évesque de

Lengres et pluseurs autres nobles hommes entrèrent en mer; si orent bon

vent et ne leur fu de rien contraire.

Lors commencièrent les mariniers à sigler et à nagier à grant force

d'aviron. Tant alèrent par haute mer qu'il arrivèrent au port de

Trappes[14] paisiblement et sans nul contraire de mer né d'autre chose.

Quant il furent arrivés, il issirent hors des nefs, et entrèrent en

la cité de Trappes; là se reposèrent et attendirent autres navies qui

estoient demourées au port de Cartage: qui ne fu pas heureuse chose

de demourer[15], car quant il furent en haute mer, Neptunus, un des

maistres d'enfer, fu enflé et plain d'orgueil et de desdaing de ce

qu'il avoient tant séjourné qu'il n'avoient eu pieça aucune tempeste et

aucun encombrement: en mer esmut et hasta tous les espris de tempeste,

et leur commanda qu'il se boutassent ès nefs, et que il les feissent

hurter si forment comme il pourroient. Tantost le vent se féri ès

ondes de mer, et les commencièrent à debouter si fort qu'il sembloit

que ce feussent montaignes qui voulsissent monter au ciel. Le temps

commença à noircir et obscurcir. Les notonniers virent bien que il

avoient tempeste, si coururent aux gouvernaulx et aux avirons; et puis

se commencièrent à deffendre des vens et de la tempeste au mielx qu'il

porent; chose qu'il feissent ne leur pot riens valoir né aidier, que

les mauvais espris se boutèrent en manière des tourbillons en leurs

nefs, si firent du pis qu'il porent en leur venue.

[Note 14: _Trappes_. «Portui Traparum primæ civitatis Siciliæ

appulerunt.» C'est _Trapani_.]

[Note 15: _Qui ne fu pas heureuse chose de demourer_. C'est-à-dire:

Retard funeste pour ceux qui étoient partis les derniers de Carthage,

comme pour ceux qui les attendoient dans la rade de _Trapani_. Tout ce

récit de la tempête est plus intéressant dans le françois que dans le

latin (Voy. Duchesne, t. V, p. 522.)]

Il rompirent les mas et les cordes, et les avirons et les gouvernaulx

firent voler par petites pièces en la mer; les nefs demenoient quelle

part qu'il vouloient: aucunes fois les faisoient si hault monter qu'il

sembloit qu'il voulsissent monter aux nues, et puis les descendoient

si aval qu'il sembloit qu'il deussent descendre en abisme: et en ce

descendre, la mer entroit en leur nefs en pluseurs lieux, et puisoient

de toutes pars, et puis les faisoient courre si roidement que les

quartiers et les pièces s'en alloient aval l'iaue; les gens qui dedens

estoient périlloient et noioient, et deprioient à Nostre-Seigneur qu'il

eust merci de leur ames.

Atant ne se tint pas Neptunus, ains envoia une partie de sa mesnie au

port de Trappes, si rompirent les cordes et les desancrèrent, et les

firent saillir parmi la mer, ainsi comme s'il jouassent à la pelote;

puis les faisoient retourner et hurter si roidement l'un à l'autre,

qu'il en faisoient les pièces voler, ou il les desrompoient toutes.

Une nef y estoit entre les autres qui Porte-Joie estoit nommée, grant

et merveilleuse et fort; les cordes en furent rompues et desancrées,

si commença à courre parmi la mer ainsi comme sé ce feust une beste

enragiée qui courust sus aux autres. Ainsi couroit-elle sur les nefs,

et les boutoit de si grant ravine qu'elle les faisoit fondre et

plungier en la mer, et couroit de costé et de travers, amont et aval,

ainsi comme sé diables l'eussent en conduit.

Celle nef Porte-Joie avoit esté faicte pour le corps le roy de France

especiaument. Aucunes autres nefs qui venoient de Tunes estoient

assez près du port de Trappes, et vouloient arriver et prendre fons,

quant la tempeste les surprinst et les mena, aussi roidement comme sé

ce feust foudre qui descendist du ciel, au port de Tunes droit dont

elles estoient parties. Ceux qui dedens estoient se doubtèrent moult

des Sarrasins de Tunes, mais le roy leur commanda qu'il préissent

port seurement tant que la tempeste feust passée, et que on leur

habandonnast viandes et autres choses dont il se vouldroient aidier.

En celle tempeste furent mortes environ quatre mille personnes, et

furent quassées et rompues dix et huit grans nefs, sans les petites,

plaines de chevaulx et de richesces, et d'autres grans garnisons[16]

sans nombre.

[Note 16: _Garnisons_. Fournitures.]

Les grandes chroniques de France (5/6) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis en France · 第 17 / 290 题