installation à Bar-sur-Aube qu'au moment où elle était déjà préparée à
faire la guerre. Ils envoyèrent un exprès pour l'amener. Ce fut alors
qu'elle apprit l'arrestation du cardinal.
Toute autre qu'elle eût été terrassée par cette vigoureuse offensive,
mais Jeanne n'avait plus rien à ménager. Qu'était une question de
liberté dans la balance, auprès des questions de vie ou de mort qui s'y
entassaient chaque jour?
En apprenant la prison du cardinal et l'éclat qu'avait fait
Marie-Antoinette:
«La reine a brûlé ses vaisseaux, calcula-t-elle froidement; impossible à
elle de revenir sur le passé. En refusant de transiger avec le cardinal
et de payer les bijoutiers, elle joue quitte ou double. Cela prouve
qu'elle compte sans moi, et qu'elle ne soupçonne pas les forces que j'ai
à ma disposition.»
Voilà de quelles pièces était faite l'armure que portait Jeanne,
lorsqu'un homme, moitié exempt, moitié messager, se présenta tout à coup
devant elle, et lui annonça qu'il était chargé de la _ramener à la
cour_.
Le messager chargé de l'amener à la cour voulait la conduire directement
chez le roi; mais Jeanne, avec cette habileté qu'on lui connaît:
--Monsieur, dit-elle, vous aimez la reine, n'est-ce pas?
--En doutez-vous, madame la comtesse? repartit le messager.
--Eh bien! au nom de cet amour loyal et du respect que vous avez pour la
reine, je vous adjure de me conduire chez la reine d'abord.
L'officier voulut faire des objections.
--Vous savez assurément de quoi il s'agit mieux que moi, repartit la
comtesse. Voilà pourquoi vous comprendrez qu'un entretien secret de la
reine avec moi est indispensable.
Le messager, tout pétri des idées calomnieuses qui empestaient l'air de
Versailles depuis plusieurs mois, crut réellement rendre un service à la
reine en menant madame de La Motte auprès d'elle avant de la montrer au
roi.
Qu'on se figure la hauteur, l'orgueil, la conscience altière de la reine
mise en présence de ce démon qu'elle ne connaissait pas encore, mais
dont elle soupçonnait la perfide influence sur ses affaires.
Qu'on se représente Marie-Antoinette, veuve encore inconsolée de son
amour qui avait succombé au scandale, Marie-Antoinette, écrasée par
l'injure d'une accusation qu'elle ne pouvait réfuter, qu'on se la
représente, après tant de souffrances, se disposant à mettre le pied sur
la tête du serpent qui l'a mordue!
Le dédain suprême, la colère mal contenue, la haine de femme à femme, le
sentiment d'une supériorité incomparable de position, voilà quelles
étaient les armes des adversaires. La reine commença par faire entrer
comme témoins deux de ses femmes, oeil baissé, lèvres closes, révérence
lente et solennelle; un coeur plein de mystères, un esprit plein
d'idées, le désespoir pour dernier moteur, voilà quel était le second
champion. Madame de La Motte, dès qu'elle aperçut les deux femmes:
--Bon! dit-elle, voilà deux témoins qu'on renverra tout à l'heure.
--Ah! vous voilà enfin, madame! s'écria la reine; on vous trouve enfin!
Jeanne s'inclina une deuxième fois.
--Vous vous cachez donc? dit la reine avec impatience.
--Me cacher! non, madame, répliqua Jeanne d'une voix douce et à peine
timbrée, comme si l'émotion produite par la majesté royale en altérait
seule la sonorité ordinaire; je ne me cachais pas; si je me fusse
cachée, on ne m'eût point trouvée.
--Vous vous êtes enfuie, cependant? Appelons cela comme il vous plaira.
--C'est-à-dire que j'ai quitté Paris, oui, madame.
--Sans ma permission?
--Je craignais que Sa Majesté ne m'accordât pas le petit congé dont
j'avais besoin pour arranger mes affaires à Bar-sur-Aube, où j'étais
depuis six jours, quand l'ordre de Sa Majesté m'y vint chercher.
D'ailleurs, il faut le dire, je ne me croyais pas tellement nécessaire à
Votre Majesté, que je fusse obligée de la prévenir pour faire une
absence de huit jours.
--Eh! vous avez raison, madame; pourquoi avez-vous craint mon refus d'un
congé? Quel congé avez-vous à me demander? Quel congé ai-je à vous
accorder? Est-ce que vous occupez une charge ici?
Il y eut trop de mépris sur ces derniers mots. Jeanne, blessée, mais
retenant son sang comme les chats-tigres piqués par la flèche:
--Madame, dit-elle humblement, je n'ai pas de charge à la cour, c'est
vrai; mais Votre Majesté m'honorait d'une confiance si précieuse que je
me regardais comme engagée bien plus auprès d'elle par la reconnaissance
que d'autres ne le sont par le devoir.
Jeanne avait cherché longtemps, elle avait trouvé le mot confiance et
elle appuyait dessus.
--Cette confiance, répéta la reine, plus écrasante encore de mépris que
dans sa première apostrophe, nous en allons régler le compte. Avez-vous
vu le roi?
--Non, madame.
--Vous le verrez.
Jeanne salua.
--Ce sera un grand honneur pour moi, dit-elle.
La reine chercha un peu de calme pour commencer ses questions avec
avantage.
Jeanne profita de ce répit pour dire:
--Mais, mon Dieu! madame, comme Votre Majesté se montre sévère à mon
égard. Je suis toute tremblante.
--Vous n'êtes pas au bout, dit brusquement la reine; savez-vous que
monsieur de Rohan est à la Bastille?
--On me l'a dit, madame.
--Vous devinez bien pourquoi?
Jeanne regarda fixement la reine, et se tournant vers les femmes dont la
présence semblait la gêner, répondit:
--Je ne le sais pas, madame.
--Vous savez, cependant, que vous m'avez parlé d'un collier, n'est-ce
pas?
--D'un collier de diamants; oui, madame.
--Et que vous m'avez proposé, de la part du cardinal, un accommodement
pour payer ce collier?
--C'est vrai, madame.
--Ai-je accepté ou refusé cet accommodement?
--Votre Majesté a refusé.
--Ah! fit la reine avec une satisfaction mêlée de surprise.
--Sa Majesté a même donné un acompte de deux cent mille livres, ajouta
Jeanne.
--Bien... et après?
--Après, Sa Majesté ne pouvant payer, parce que monsieur de Calonne lui
avait refusé de l'argent, a renvoyé l'écrin aux joailliers Boehmer et
Bossange.
--Par qui renvoyé?
--Par moi.
--Et vous, qu'avez-vous fait?
--Moi, dit lentement Jeanne, qui sentait tout le poids des paroles
qu'elle allait prononcer; moi, j'ai donné les diamants à monsieur le
cardinal.
--À monsieur le cardinal! s'écria la reine, et pourquoi s'il vous plaît,
au lieu de les remettre aux joailliers?
--Parce que, madame, monsieur de Rohan s'étant intéressé à cette
affaire, qui plaisait à Votre Majesté, je l'eusse blessé en ne lui
fournissant point l'occasion de la terminer lui-même.
--Mais comment se fait-il que vous ayez tiré un reçu des joailliers?
--Parce que monsieur de Rohan m'a remis ce reçu.
--Mais cette lettre que vous avez, dit-on, remise aux joailliers comme
venant de moi?
--Monsieur de Rohan m'a priée de la remettre.
--C'est donc en tout et toujours monsieur de Rohan qui s'est mêlé de
cela! s'écria la reine.
--Je ne sais ce que Votre Majesté veut dire, répliqua Jeanne d'un air
distrait, ni de quoi monsieur de Rohan s'est mêlé.
--Je dis que le reçu des joailliers, remis ou envoyé par moi à vous, est
faux!
--Faux! dit Jeanne avec candeur; oh! madame!
--Je dis que la prétendue lettre d'acceptation du collier, signée,
dit-on, de moi, est fausse!
--Oh! s'écria Jeanne plus étonnée en apparence encore que la première
fois.
--Je dis enfin, poursuivit la reine, que vous avez besoin d'être
confrontée avec monsieur de Rohan pour nous faire éclaircir cette
affaire.
--Confrontée! dit Jeanne. Mais, madame, quel besoin de me confronter
avec monsieur le cardinal?
--Lui-même le demandait.
--Lui?
--Il vous cherchait partout.
--Mais, madame, c'est impossible.
--Il voulait vous prouver, disait-il, que vous l'aviez trompé.
--Oh! pour cela, madame, je demande la confrontation.
--Elle aura lieu, madame, croyez-le bien. Ainsi, vous niez savoir où est
le collier?
--Comment le saurais-je?
--Vous niez avoir aidé monsieur le cardinal dans certaines intrigues?...
--Votre Majesté a tout droit de me disgracier; mais de m'offenser,
aucun. Je suis une Valois, madame.
--Monsieur le cardinal a soutenu devant le roi des calomnies qu'il
espère faire reposer sur des bases sérieuses.
--Je ne comprends pas.
--Le cardinal a déclaré m'avoir écrit.
Jeanne regarda la reine en face et ne répliqua rien.
--M'entendez-vous? dit la reine.
--J'entends, oui, Votre Majesté.
--Et que répondez-vous?
--Je répondrai quand on m'aura confrontée avec monsieur le cardinal.
--Jusque-là, si vous savez la vérité, aidez-nous!
--La vérité, madame, c'est que Votre Majesté m'accable sans sujet et me
maltraite sans raison.
--Ce n'est pas une réponse, cela.
--Je n'en ferai cependant pas d'autre ici, madame.
Et Jeanne regarda les deux femmes encore une fois.
La reine comprit, mais elle ne céda pas. La curiosité ne put l'emporter
sur le respect humain. Dans les réticences de Jeanne, dans son attitude
à la fois humble et insolente perçait l'assurance qui résulte d'un
secret acquis. Ce secret, peut-être la reine l'eût-elle acheté par la
douceur.
Elle repoussa ce moyen comme indigne d'elle.
--Monsieur de Rohan a été mis à la Bastille pour avoir trop voulu
parler, dit Marie-Antoinette, prenez garde, madame, d'encourir le même
sort pour avoir voulu vous taire.
Jeanne enfonça ses ongles dans ses mains, mais elle sourit.
--À une conscience pure, dit-elle, qu'importe la persécution; la
Bastille me convaincra-t-elle d'un crime que je n'ai pas commis?
La reine regarda Jeanne avec un oeil courroucé.
--Parlerez-vous? dit-elle.
--Je n'ai rien à dire, madame, sinon à vous.
--À moi? Eh bien! est-ce que ce n'est pas à moi que vous parlez?
--Pas à vous seule.
--Ah! nous y voilà, s'écria la reine; vous voulez le huis clos. Vous
craignez le scandale de l'aveu public après m'avoir infligé le scandale
du soupçon public.
Jeanne se redressa.
--N'en parlons plus, dit-elle; ce que j'en faisais, c'était pour vous.
--Quelle insolence!
--Je subis respectueusement les injures de ma reine, dit Jeanne sans
changer de couleur.
--Vous coucherez à la Bastille ce soir, madame de La Motte.
--Soit, madame. Mais avant de me coucher, selon mon habitude, je prierai
Dieu pour qu'il conserve l'honneur et la joie à Votre Majesté, répliqua
l'accusée.
La reine, se levant furieuse, passa dans la chambre voisine, en
repoussant les portes avec violence.
--Après avoir vaincu le dragon, dit-elle, j'écraserai bien la vipère!
«Je sais son jeu par coeur, pensa Jeanne, je crois que j'ai gagné.»
Chapitre LXXXVII
Comment il se fit que monsieur de Beausire en croyant chasser le lièvre
fut chassé lui-même par les agents de monsieur de Crosne
Madame de La Motte fut incarcérée comme l'avait voulu la reine.
Aucune compensation ne parut plus agréable au roi, qui haïssait
instinctivement cette femme. Le procès s'instruisit sur l'affaire du
collier avec toute la rage que peuvent mettre des marchands ruinés qui
espèrent se tirer d'embarras, des accusés qui veulent se tirer de
l'accusation, et des juges populaires qui ont dans les mains l'honneur
et la vie d'une reine, sans compter l'amour-propre ou l'esprit de parti.
Ce ne fut qu'un cri par toute la France. Aux nuances de ce cri la reine
put reconnaître et compter ses partisans ou ses ennemis.
Depuis qu'il était incarcéré, monsieur de Rohan demandait instamment à
être confronté avec madame de La Motte. Cette satisfaction lui fut
accordée. Le prince vivait à la Bastille comme un grand seigneur, dans
une maison qu'il avait louée. Hormis la liberté, tout lui était accordé
sur sa demande.
Ce procès avait pris dès l'abord des proportions mesquines, eu égard à
la qualité des personnes incriminées. Aussi s'étonnait-on qu'un Rohan
pût être inculpé pour vol. Aussi, les officiers et le gouverneur de la
Bastille témoignaient-ils au cardinal toute la déférence, tout le
respect dus au malheur. Pour eux ce n'était pas un accusé, mais un homme
en disgrâce.
Ce fut bien autre chose encore lorsqu'il fut répandu dans le public que
monsieur de Rohan tombait victime des intrigues de la cour. Ce ne fut
plus pour le prince de la sympathie, ce fut de l'enthousiasme.
Et monsieur de Rohan, l'un des premiers parmi les nobles de ce royaume,
ne comprenait pas que l'amour du peuple lui venait uniquement de ce
qu'il était persécuté par plus noble que lui. Monsieur de Rohan,
dernière victime du despotisme, était de fait l'un des premiers
révolutionnaires de France.
Son entretien avec madame de La Motte fut signalé par un incident
remarquable. La comtesse, à qui l'on permettait de parler bas toutes les
fois qu'il s'agissait de la reine, réussit à dire au cardinal:
--Éloignez tout le monde, et je vous donnerai les éclaircissements que
vous demandez.
Alors monsieur de Rohan désira d'être seul, et de l'interroger à voix
basse.
On le lui refusa; mais on laissa son conseil s'entretenir avec la
comtesse.
Quant au collier, elle répondit qu'elle ignorait ce qu'il était devenu,
mais qu'on aurait bien pu le lui donner à elle.
Et comme le conseil se récriait, étourdi de l'audace de cette femme,
elle lui demanda si le service qu'elle avait rendu à la reine et au
cardinal ne valait pas un million?
L'avocat répéta ces mots au cardinal, sur quoi celui-ci pâlit, baissa la
tête et devina qu'il était tombé dans le piège de cet infernal oiseleur.
Mais s'il pensait déjà, lui, à étouffer le bruit de cette affaire qui
perdait la reine, ses ennemis, ses amis le poussaient à ne pas
interrompre les hostilités.
On lui objectait que son honneur était en jeu; qu'il s'agissait d'un
vol; que sans arrêt du parlement l'innocence n'était pas prouvée.
Or, pour prouver cette innocence, il fallait prouver les rapports du
cardinal avec la reine, et prouver par conséquent le crime de celle-ci.
À cette réflexion, Jeanne répliqua qu'elle n'accuserait jamais la reine,
non plus que le cardinal; mais que si on persévérait à la rendre
responsable du collier, ce qu'elle ne voulait pas faire elle le ferait,
c'est-à-dire qu'elle prouverait que reine et cardinal avaient intérêt à
l'accuser de mensonge.
Lorsque ces conclusions furent communiquées au cardinal, le prince
témoigna tout son mépris pour celle qui parlait de le sacrifier ainsi.
Il ajouta qu'il comprenait jusqu'à un certain point la conduite de
Jeanne, mais qu'il ne comprenait pas du tout celle de la reine.
Ces mots, rapportés à Marie-Antoinette et commentés, l'irritaient et la
faisaient bondir. Elle voulut qu'un interrogatoire particulier fût
dirigé sur les parties mystérieuses de ce procès. Le grand grief des
entrevues nocturnes apparut alors, développé dans son plus large jour
par les calomniateurs et les faiseurs de nouvelles.
Mais ce fut alors que la malheureuse reine se trouva menacée. Jeanne
affirmait ne pas connaître ce dont on lui parlait, et cela devant les
gens de la reine; mais vis-à-vis des gens du cardinal, elle n'était pas
aussi discrète, et répétait toujours:
--Qu'on me laisse tranquille, sinon, je parlerai.
Ces réticences, ces modesties l'avaient posée en héroïne, et
embrouillaient si bien le procès, que les plus braves éplucheurs de
dossiers frémissaient en consultant les pièces, et que nul juge
instructeur n'osait poursuivre les interrogatoires de la comtesse.
Le cardinal fut-il plus faible, plus franc? Avoua-t-il à quelque ami ce
qu'il appelait son secret d'amour? On ne le sait; on ne doit pas le
croire, car c'était un noble coeur, bien dévoué, que celui du prince.
Mais si loyal qu'il eût été dans son silence, le bruit se répandit de
son colloque avec la reine. Tout ce que le comte de Provence avait dit,
tout ce que Charny et Philippe avaient su ou vu, tous ces arcanes
inintelligibles pour tout autre qu'un prétendant comme le frère du roi,
ou des rivaux d'amour comme Philippe et Charny, tout le mystère de ces
amours si calomniées et si chastes s'évapora comme un parfum, et fondu
dans la vulgaire atmosphère, perdit l'arôme illustre de son origine.
On pense si la reine trouva de chauds défenseurs, si monsieur de Rohan
trouva de zélés champions.
La question n'était plus celle-ci: la reine a-t-elle volé ou non un
collier de diamants?
Question assez déshonorante en elle-même, pourtant; mais cela ne
suffisait même plus. La question était: la reine a-t-elle dû laisser
voler le collier par quelqu'un qui avait pénétré le secret de ses amours
adultères?
Voilà comment madame de La Motte était parvenue à tourner la difficulté.
Voilà comment la reine se trouvait engagée dans une voie sans autre
issue que le déshonneur.
Elle ne se laissa pas abattre, elle résolut de lutter; le roi la
soutint.
Le ministère aussi la soutint et de toutes ses forces. La reine se
rappela que monsieur de Rohan était un homme honnête, incapable de
vouloir perdre une femme. Elle se rappela son assurance quand il jurait
avoir été admis aux rendez-vous de Versailles.
Elle conclut que le cardinal n'était pas son ennemi direct, et qu'il
n'avait comme elle qu'un intérêt d'honneur dans la question.
On dirigea dès lors tout l'effort du procès sur la comtesse, et l'on
chercha activement les traces du collier perdu.
La reine, acceptant le débat sur l'accusation de faiblesse adultère,
rejetait sur Jeanne la foudroyante accusation du vol frauduleux.
Tout parlait contre la comtesse, ses antécédents, sa première misère,
son élévation étrange; la noblesse n'acceptait pas cette princesse de
hasard, le peuple ne pouvait la revendiquer; le peuple hait d'instinct
les aventuriers, il ne leur pardonne pas même le succès.
Jeanne s'aperçut qu'elle avait fait fausse route, et que la reine, en
subissant l'accusation, en ne cédant pas à la crainte du bruit,
engageait le cardinal à l'imiter; que les deux loyautés finiraient par
s'entendre et par trouver la lumière, et que, même si elles
succombaient, ce serait dans une chute si terrible qu'elles broieraient
sous elles la pauvre petite Valois, princesse d'un million volé, qu'elle
n'avait même plus sous la main pour corrompre ses juges.
On en était là quand un nouvel épisode se produisit, qui changea la face
des choses.
Monsieur de Beausire et mademoiselle Oliva vivaient heureux et riches
dans le fond d'une maison de campagne, quand, un jour, monsieur, qui
avait laissé madame au logis pour s'en aller chasser, tomba dans la
société de deux des agents que monsieur de Crosne éparpillait par toute
la France pour obtenir un dénouement à cette intrigue.
Les deux amants ignoraient tout ce qui se passait à Paris; ils ne
songeaient guère qu'à eux-mêmes. Mademoiselle Oliva engraissait comme
une belette dans un grenier, et monsieur Beausire, avec le bonheur,
avait perdu cette inquiète curiosité, signe distinctif des oiseaux
voleurs comme des hommes de proie, caractère que la nature a donné aux
uns et aux autres pour leur conservation.
Beausire, disons-nous, était sorti ce jour-là pour chasser le lièvre. Il
trouva un vol de perdrix qui lui fit traverser une route. Voilà comment,
en cherchant autre chose que ce qu'il eût dû chercher, il trouva ce
qu'il ne cherchait pas.
Les agents cherchaient aussi Oliva, et ils trouvèrent Beausire. Ce sont
là les caprices ordinaires de la chasse.
Un de ces limiers était homme d'esprit. Quand il eut bien reconnu
Beausire, au lieu de l'arrêter tout brutalement, ce qui n'eût rien
rapporté, il fit le projet suivant avec son compagnon.
--Beausire chasse; il est donc assez libre et assez riche; il a
peut-être cinq à six louis dans sa poche, mais il est possible qu'il ait
deux ou trois cents louis à son domicile. Laissons-le rentrer à ce
domicile: pénétrons-y et mettons-le à rançon. Beausire, rendu à Paris,
ne nous rapportera que cent livres, comme toute prise ordinaire; encore
nous grondera-t-on d'avoir encombré la prison pour un personnage peu
considérable. Faisons de Beausire une spéculation personnelle.
Ils se mirent à chasser la perdrix comme monsieur Beausire, le lièvre
comme monsieur Beausire, et appuyant les chiens quand c'était un lièvre,
et rabattant dans la luzerne quand c'était à la perdrix, ils ne
quittèrent pas leur homme d'une semelle.
Beausire, voyant les étrangers qui se mêlaient de sa chasse, fut d'abord
très étonné, et puis très courroucé. Il était devenu jaloux de son
gibier, comme tout bon gentillâtre; mais il était aussi ombrageux à
l'endroit des nouvelles connaissances. Au lieu d'interroger lui-même ces
acolytes que le hasard lui donnait, il poussa droit à un garde qu'il
apercevait dans la plaine, et le chargea d'aller demander à ces
messieurs pourquoi ils chassaient sur cette terre.
Le garde répliqua qu'il ne connaissait pas ces messieurs pour être du
pays, et il ajouta que son désir était de les interrompre dans leur
chasse, ce qu'il fit. Mais les deux étrangers répliquèrent qu'ils
chassaient avec leur ami, le monsieur là-bas.
Ils désignaient ainsi Beausire. Le garde les conduisit à lui, malgré
tout le chagrin que cette confrontation causait au gentilhomme chasseur.
--Monsieur de Linville, dit-il, ces messieurs prétendent qu'ils chassent
avec vous.
--Avec moi! s'écria Beausire irrité, ah! par exemple!
--Tiens! lui dit l'un des agents tout bas, vous vous appelez donc aussi
monsieur de Linville, mon cher Beausire?
Beausire tressaillit, lui qui cachait si bien son nom dans ce pays.
Il regarda l'agent, puis son compagnon, en homme effaré, crut
reconnaître vaguement ces figures, et afin de ne pas envenimer les
choses, il congédia le garde en prenant sur lui la chasse de ces
messieurs.
--Vous les connaissez donc? fit le garde.
--Oui, nous venons de nous reconnaître, répliqua un des agents.
Alors Beausire se trouva en présence des deux chasseurs, bien embarrassé
de leur parler sans se compromettre.
--Offrez-nous à déjeuner, Beausire, dit le plus adroit des agents, chez
vous.
--Chez moi! mais... s'écria Beausire.
--Vous ne nous ferez pas cette impolitesse, Beausire.
Beausire avait perdu la tête; il se laissa conduire bien plutôt qu'il ne
conduisit.
Les agents, dès qu'ils aperçurent la petite maison, en louèrent
l'élégance, la position, les arbres et la perspective, comme des gens de
goût devaient le faire, et, en réalité, Beausire avait choisi un endroit
charmant pour y poser le nid de ses amours.
C'était un vallon boisé coupé par une petite rivière; la maison
s'élevait sur un talus au levant. Une guérite, sorte de clocheton sans
cloche, servait d'observatoire à Beausire pour dominer la campagne, aux
jours de spleen, alors que ses idées roses se fanaient et qu'il voyait
des alguazils dans chaque laboureur penché sur la charrue.
D'un seul côté, cette habitation était visible et riante; des autres,
elle disparaissait sous les bois et les plis du terrain.
--Comme on est bien caché là-dedans! lui dit un agent avec admiration.
Beausire frémit de la plaisanterie, et entra le premier dans sa maison,
aux aboiements des chiens de cour.
Les agents l'y suivirent avec force cérémonies.
Chapitre LXXXVIII
Les tourtereaux sont mis en cage
En entrant par la porte de la cour, Beausire avait son idée: il voulait
faire assez de bruit pour prévenir Oliva d'être sur ses gardes.
Beausire, sans rien savoir de l'affaire du collier, savait assez de
choses touchant l'affaire du bal de l'Opéra et celle du baquet de Mesmer
pour redouter de montrer Oliva à des inconnus.
Il agit raisonnablement; car la jeune femme, qui lisait des romans
frivoles sur le sofa de son petit salon, entendit aboyer les chiens,
regarda dans la cour, et vit Beausire accompagné; ce qui l'empêcha de se
porter au-devant de lui comme à l'ordinaire.
Malheureusement ces deux tourtereaux n'étaient pas hors des serres des
vautours. Il fallut commander le déjeuner, et un valet maladroit--les
gens de campagne ne sont pas des Frontins--demanda deux ou trois fois
s'il fallait prendre les ordres de madame.
Ce mot-là fit dresser les oreilles aux limiers, ils raillèrent
agréablement Beausire sur cette dame cachée, dont la compagnie était
pour un ermite l'assaisonnement de toutes les félicités que donnent la
solitude et l'argent.
Beausire se laissa railler, mais il ne montra pas Oliva.
On servit un gros repas auquel les deux agents firent honneur. On but
beaucoup et l'on porta souvent la santé de la dame absente.
Au dessert, les têtes s'étant échauffées, messieurs de la police
jugèrent qu'il serait inhumain de prolonger le supplice de leur hôte.
Ils amenèrent adroitement la conversation sur le plaisir qu'il y a pour
les bons coeurs à retrouver d'anciennes connaissances.