Un soldat habitué à courir le monde n'est jamais bien long à faire ses

malles et à revêtir le manteau de voyage. Mais Philippe avait des motifs

plus puissants que tout autre pour s'éloigner rapidement de Versailles:

il ne voulait pas être témoin du déshonneur probable et imminent de la

reine, son unique passion.

Aussi le vit-on plus ardent que jamais faire seller ses chevaux, charger

ses armes, entasser dans sa valise ce qu'il avait de plus familier pour

vivre de la vie d'habitude; et quand il eut terminé tout cela, il fit

prévenir monsieur de Taverney le père qu'il avait à lui parler.

Le petit vieillard revenait de Versailles, secouant du mieux qu'il

pouvait ses mollets grêles qui supportaient un ventre rondelet. Le baron

depuis trois à quatre mois engraissait, ce qui lui donnait une fierté

facile à comprendre, si l'on songe que le comble de l'obésité devait

être en lui le signe d'un parfait contentement.

Or, le parfait contentement de monsieur de Taverney, c'est un mot qui

renferme bien des sens.

Le baron revenait donc tout guilleret de sa promenade au château. Il

avait le soir pris sa part de tout le scandale du jour. Il avait souri à

monsieur de Breteuil contre monsieur de Rohan; à messieurs de Soubise et

de Guémenée contre monsieur de Breteuil; à monsieur de Provence contre

la reine; à monsieur d'Artois contre monsieur de Provence; à cent

personnes contre cent autres personnes; à pas une pour quelqu'un. Il

avait ses provisions de méchancetés, de petites infamies. Panier plein,

il rentrait heureux.

Lorsqu'il apprit par son valet que son fils désirait lui parler, au lieu

d'attendre la visite de Philippe, ce fut lui qui traversa tout un palier

pour venir trouver le voyageur.

Il entra, sans se faire annoncer, dans la chambre pleine de ce désordre

qui précède un départ.

Philippe ne s'attendait pas à des éclats de sensibilité, lorsque son

père apprendrait sa résolution, mais il ne s'attendait pas non plus à

trop d'indifférence. En effet, Andrée avait déjà quitté la maison

paternelle, c'était une existence de moins à tourmenter; le vieux baron

devait sentir du vide, et lorsque ce vide serait complété par l'absence

du dernier martyr, le baron, pareil aux enfants à qui l'on prend leur

chien et leur oiseau, pourrait bien pleurnicher, ne fût-ce que par

égoïsme.

Mais il fut bien étonné, Philippe, quand il entendit le baron s'écrier

avec un rire de jubilation:

--Ah! mon Dieu! il part, il part....

Philippe s'arrêta et regarda son père avec stupeur.

--J'en étais sûr, continua le baron; je l'eusse parié. Bien joué,

Philippe, bien joué.

--Plaît-il, monsieur? dit le jeune homme; qu'est-ce qui est bien joué,

je vous prie?

Le vieillard se mit à chantonner en sautillant sur une jambe et en

soutenant son commencement de ventre avec ses deux mains.

Il faisait en même temps force clignements d'yeux à Philippe pour qu'il

congédiât son valet de chambre.

Ce que comprenant, Philippe obéit. Le baron poussa Champagne dehors et

lui ferma la porte sur les talons. Puis revenant près de son fils:

--Admirable, dit-il à voix basse, admirable!

--Voilà bien des éloges que vous me donnez, monsieur, répondit

froidement Philippe, sans que je sache en quoi je les ai mérités....

--Ah! ah! ah! fit le vieillard en se dandinant.

--À moins que toute cette hilarité, monsieur, ne soit causée par mon

départ, qui vous débarrasse de moi.

--Oh, oh, oh!... dit en riant sur une autre note le vieux baron. Là, là,

ne te contrains pas devant moi, ce n'est pas la peine; tu sais bien que

je ne suis pas ta dupe.... Ah, ah, ah!

Philippe se croisa les bras en se demandant si ce vieillard ne devenait

pas fou par quelque coin du cerveau.

--Dupe de quoi? dit-il.

--De ton départ, pardieu! Est-ce que tu te figures que j'y crois à ton

départ?

--Vous n'y croyez pas?

--Champagne n'est plus ici, je te le répète. Ne te contrains pas

davantage; d'ailleurs, j'avoue que tu n'avais pas d'autre parti à

prendre, et tu le prends, c'est bien.

--Monsieur, vous me surprenez à un point!...

--Oui, c'est assez surprenant que j'aie deviné cela; mais que veux-tu,

Philippe, il n'y a pas d'homme plus curieux que moi, et quand je suis

curieux, je cherche; il n'y a pas d'homme plus heureux que moi pour

trouver quand je cherche; donc, j'ai trouvé que tu fais semblant de

partir, et je t'en félicite.

--Je fais semblant? cria Philippe intrigué.

Le vieillard s'approcha, toucha la poitrine du jeune homme avec ses

doigts osseux comme des doigts de squelette, et de plus en plus

confidentiel:

--Parole d'honneur, dit-il, sans cet expédient-là, je suis sûr que tout

était découvert. Tu prends la chose à temps. Tiens, demain il eût été

trop tard. Va-t'en vite, mon enfant, va-t'en vite.

--Monsieur, dit Philippe d'un ton glacé, je vous proteste que je ne

comprends pas un mot, un seul à tout ce que vous me faites l'honneur de

me dire.

--Où cacheras-tu tes chevaux? continua le vieillard, sans répondre

directement; tu as une jument très reconnaissable; prends garde qu'on ne

la voie ici quand on te croira en... À propos, où fais-tu semblant

d'aller?

--Je passe à Taverney-Maison-Rouge, monsieur.

--Bien... très bien... tu feins d'aller à Maison-Rouge.... Personne ne

s'en éclaircira.... Oh! mais, très bien.... Cependant, sois prudent; il y

a bien des yeux braqués sur vous deux.

--Sur nous deux!... Qui?

--_Elle_ est impétueuse, vois-tu, continua le vieillard, elle a des

fougues capables de tout perdre. Prends garde! sois plus raisonnable

qu'elle....

--Ah çà! mais, en vérité, s'écria Philippe avec une sourde colère, je

m'imagine, monsieur, que vous vous divertissez à mes dépens, ce qui

n'est pas charitable, je vous jure; ce qui n'est pas bon, car vous

m'exposez, chagrin comme je le suis et irrité, à vous manquer de

respect.

--Ah bien! oui, le respect; je t'en dispense; tu es assez grand garçon

pour faire nos affaires, et tu t'en acquittes si bien que tu m'inspires

du respect à moi. Tu es le Géronte, je suis l'Étourdi. Voyons,

laisse-moi une adresse à laquelle je puisse te faire parvenir un avis

s'il arrivait quelque chose de pressant.

--À Taverney, monsieur, dit Philippe, croyant que le vieillard rentrait

enfin dans son bon sens.

--Eh! tu me la donnes belle!... à Taverney, à quatre-vingts lieues! Tu

ne te figures pas que si j'ai un conseil important, pressé, à te faire

passer, je m'amuserai à tuer des courriers sur la route de Taverney par

vraisemblance? Allons donc, je ne te dis pas de me donner l'adresse de

ta maison du parc, parce qu'on pourrait y suivre mes émissaires, ou

reconnaître mes livrées, mais choisis une tierce adresse à distance d'un

quart d'heure; tu as de l'imagination, que diable! Quand on a fait pour

ses amours ce que tu viens de faire, on est homme de ressources,

morbleu!

--Une maison du parc, des amours, de l'imagination! monsieur; nous

jouons aux énigmes, seulement, vous gardez les mots pour vous.

--Je ne connais pas d'animal plus net et plus discret que toi! s'écria

le père avec dépit; je n'en connais pas dont les réserves soient plus

blessantes. Ne dirait-on pas que tu as peur d'être trahi par moi? Ce

serait bizarre!

--Monsieur! dit Philippe exaspéré.

--C'est bon! c'est bon! garde tes secrets pour toi; garde le secret de

ta maison louée à l'ancienne louveterie.

--J'ai loué la louveterie, moi?

--Garde le secret des promenades nocturnes faites par toi entre deux

adorables amies.

--Moi!... je me suis promené, murmura Philippe, pâlissant.

--Garde le secret de ces baisers éclos comme le miel sous les fleurs et

la rosée.

--Monsieur! rugit Philippe ivre de jalousie furieuse; monsieur! vous

tairez-vous?

--C'est bon, te dis-je encore, tout ce que tu as fait, je l'ai su,

t'ai-je dit? T'es-tu douté que je le savais? Mordieu! cela devrait te

donner de la confiance. Ton intimité avec la reine, tes entreprises

favorisées, tes excursions dans les bains d'Apollon, mon Dieu! mais

c'est notre vie et notre fortune à tous. N'aie donc pas peur de moi,

Philippe.... Confie-toi donc à moi.

--Monsieur, vous me faites horreur! s'écria Philippe en cachant son

visage dans ses mains.

Et en effet, c'était bien de l'horreur qu'il éprouvait, ce malheureux

Philippe, pour l'homme qui mettait à nu ses plaies, et non content de

les avoir dénudées, les agrandissait, les déchirait avec une sorte de

rage. C'était bien de l'horreur qu'il éprouvait pour l'homme qui lui

attribuait tout le bonheur d'un autre, et qui, croyant le caresser, le

flagellait avec le bonheur d'un rival.

Tout ce que le père avait appris, tout ce qu'il avait deviné, tout ce

que les malveillants mettaient sur le compte de monsieur de Rohan, les

mieux informés sur le compte de Charny, le baron, lui, le rapportait à

son fils. Pour lui c'était Philippe que la reine aimait, et poussait peu

à peu dans l'ombre aux plus hauts échelons du favoritisme. Voilà le

parfait contentement qui depuis quelques semaines engraissait le ventre

de monsieur de Taverney.

Quand Philippe eut découvert ce nouveau bourbier d'infamie, il frissonna

de s'y voir plonger par le seul être qui eût dû faire cause commune avec

lui pour l'honneur; mais le coup avait été tellement violent, qu'il

demeura étourdi, muet, pendant que le baron caquetait avec plus de verve

que jamais.

--Vois, lui disait-il, tu as fait là un chef-d'oeuvre, tu as dépisté

tout le monde; ce soir cinquante yeux m'ont dit: C'est Rohan. Cent m'ont

dit: C'est Charny. Deux cents m'ont dit: C'est Rohan et Charny! Pas un,

entends-tu bien, pas un n'a dit: C'est Taverney. Je te répète que tu as

fait un chef-d'oeuvre, c'est bien le moins que je t'en fasse mes

compliments.... Du reste, à toi comme à elle, cela fait honneur, mon

cher. À elle, parce qu'elle t'a pris; à toi, parce que tu la tiens.

Au moment où Philippe, rendu furieux par ce dernier trait, foudroyait

d'un regard dévorant l'impitoyable vieillard, d'un regard prélude de la

tempête, le bruit d'un carrosse retentit dans la cour de l'hôtel, et

certaines rumeurs, certaines allées et venues d'un caractère étrange,

appelèrent au-dehors l'attention de Philippe.

On entendit Champagne s'écrier:

--Mademoiselle! c'est mademoiselle!

Et plusieurs voix répétèrent.

--Mademoiselle!...

--Comment, mademoiselle? dit Taverney. Quelle demoiselle est-ce là?

--C'est ma soeur! murmura Philippe, saisi d'étonnement lorsqu'il

reconnut Andrée qui descendait de carrosse, éclairée par le flambeau du

suisse.

--Votre soeur! répéta le vieillard.... Andrée?... est-ce possible?

Et Champagne arrivant pour confirmer ce qu'avait annonce Philippe:

--Monsieur, dit-il à Philippe, mademoiselle votre soeur est dans le

boudoir auprès du grand salon; elle attend monsieur pour lui parler.

--Allons au-devant d'elle, s'écria le baron.

--C'est à moi qu'elle veut avoir affaire, dit Philippe en saluant le

vieillard; j'irai le premier, s'il vous plait.

Au même instant, un second carrosse entra bruyamment dans la cour.

--Qui diable! vient encore, murmura le baron... c'est la soirée aux

aventures.

--Monsieur le comte Olivier de Charny! cria la voix du suisse aux valets

de pied.

--Conduisez monsieur le comte au salon, dit Philippe à Champagne,

monsieur le baron le recevra. Moi je vais au boudoir parier à ma soeur.

Les deux hommes descendirent lentement l'escalier.

«Que vient faire ici le comte?» se demandait Philippe.

«Qu'est venue faire ici Andrée?» pensait le baron.

Chapitre LXXXV

Le père et la fiancée

Le salon de l'hôtel était situé dans le premier corps de logis, au

rez-de-chaussée. À sa gauche était le boudoir, avec une sortie sur

l'escalier, conduisant à l'appartement d'Andrée.

À sa droite, un autre petit salon par lequel on entrait dans le grand.

Philippe arriva le premier dans le boudoir où attendait sa soeur. Il

avait, une fois dans le vestibule, doublé le pas pour être plus tôt dans

les bras de cette compagne chérie.

Aussitôt qu'il eut ouvert la double porte du boudoir, Andrée vint le

prendre à son col et l'embrassa d'un air joyeux auquel n'était plus

habitué, depuis longtemps, ce triste amant, ce malheureux frère.

--Bonté du ciel! que t'arrive-t-il donc? demanda le jeune homme à

Andrée.

--Quelque chose d'heureux! oh! de bien heureux! mon frère.

--Et tu reviens pour me l'annoncer?

--Je reviens pour toujours! s'écria Andrée avec un transport de bonheur

qui fit de son exclamation un cri éclatant.

--Plus bas, petite soeur, plus bas, dit Philippe; les lambris de cette

maison ne sont plus habitués à la joie, et de plus, il y a là, dans ce

salon à côté, ou il va s'y trouver, quelqu'un qui l'entendrait.

--Quelqu'un, fit Andrée; qui donc?

--Écoute, répliqua Philippe.

--Monsieur le comte de Charny! annonça le valet de pied en introduisant

Olivier du petit salon dans le grand.

--Lui! lui! s'écria Andrée en redoublant ses caresses à son frère. Oh!

je sais bien ce qu'il vient faire ici, va.

--Tu le sais!

--Tiens! je le sais si bien que je m'aperçois du désordre de ma

toilette, et que, comme je prévois le moment où je devrai à mon tour

entrer dans ce salon pour y entendre de mes oreilles ce que vient dire

monsieur de Charny....

--Parlez-vous sérieusement, ma chère Andrée?

--Écoute, écoute, Philippe, et laisse-moi monter jusqu'à mon

appartement. La reine m'a ramenée un peu vite, je vais changer mon

négligé de couvent contre une toilette... de fiancée.

Et sur ce mot qu'elle articula bas à Philippe en l'accompagnant d'un

baiser joyeux, Andrée, légère et emportée, disparut par l'escalier qui

montait à son appartement.

Philippe resta seul et appliqua sa joue sur la porte qui communiquait du

boudoir au salon; il écouta.

Le comte de Charny était entré. Il arpentait lentement le vaste parquet

et semblait plutôt méditer qu'attendre.

Monsieur de Taverney le père entra à son tour et vint saluer le comte

avec une politesse recherchée, bien que contrainte.

--À quoi, dit-il enfin, dois-je l'honneur de cette visite imprévue,

monsieur le comte? en tout cas, croyez qu'elle me comble de joie.

--Je suis venu, monsieur, en cérémonie, comme vous le voyez, et je vous

prie de m'excuser si je n'ai point amené avec moi mon oncle, monsieur le

bailli de Suffren, ainsi que j'aurais dû le faire.

--Comment, balbutia le baron, mais je vous excuse, mon cher monsieur de

Charny.

--Cela était de convenance, je le sais, pour la demande que je me

prépare à vous présenter.

--Une demande? dit le baron.

--J'ai l'honneur, reprit Charny d'une voix que dominait l'émotion, de

vous demander la main de mademoiselle Andrée de Taverney, votre fille.

Le baron fit un soubresaut sur son fauteuil. Il ouvrit des yeux

étincelants qui semblaient dévorer chacune des paroles que venait de

prononcer le comte de Charny.

--Ma fille!... murmura-t-il, vous me demandez Andrée en mariage!

--Oui, monsieur le baron; à moins que mademoiselle de Taverney ne sente

quelque répugnance pour cette union.

«Ah çà! mais, pensa le vieillard, la faveur de Philippe est-elle déjà si

éclatante que l'un de ses rivaux en veuille profiter en épousant sa

soeur? Ma foi! c'est pas mal joué non plus, monsieur de Charny.»

Et tout haut, avec un sourire:

--Cette recherche est tellement honorable pour notre maison, monsieur le

comte, dit-il, que j'y accède avec bien de la joie, quant à ce qui me

regarde, et comme je tiens à ce que vous emportiez d'ici un consentement

complet, je ferai prévenir ma fille.

--Monsieur, interrompit le comte avec froideur, vous prenez là, je

pense, un soin inutile. La reine a bien voulu consulter mademoiselle de

Taverney à cet égard, et la réponse de mademoiselle votre fille m'a été

favorable.

--Ah! fit le baron, de plus en plus émerveillé, c'est la reine....

--Qui a pris la peine de se transporter à Saint-Denis, oui, monsieur.

Le baron se leva.

--Il ne me reste plus qu'à vous donner connaissance, monsieur le comte,

dit-il, de ce qui concerne la situation de mademoiselle de Taverney.

J'ai là-haut les titres de fortune de sa mère. Vous n'épousez pas une

fille riche, monsieur le comte, et avant de rien conclure....

--Inutile, monsieur le baron, dit sèchement Charny. Je suis riche pour

deux, et mademoiselle de Taverney n'est pas de ces femmes qu'on

marchande. Mais cette question que vous vouliez traiter pour votre

compte, monsieur le baron, il m'est indispensable de la traiter pour le

mien.

Il achevait à peine ces mots, que la porte du boudoir s'ouvrit, et que

parut Philippe, pâle, défait, une main dans sa veste, et l'autre

convulsivement fermée.

Charny le salua cérémonieusement, et reçut un salut pareil.

--Monsieur, dit Philippe, mon père avait raison de vous proposer un

entretien sur les comptes de famille; nous avons tous deux des

éclaircissements à vous donner. Tandis que monsieur le baron va monter

chez lui pour chercher les papiers dont il vous parlait, j'aurai

l'honneur de traiter la question avec vous plus en détail.

Et Philippe, avec un regard empreint d'une irrécusable autorité,

congédia le baron, qui sortit mal à son aise, prévoyant quelque

traverse.

Philippe accompagna le baron jusqu'à la porte de sortie du petit salon,

pour être sûr que cette pièce demeurerait vide. Il alla regarder de même

dans le boudoir, et assuré de n'être entendu de personne, sinon par

celui auquel il s'adressait:

--Monsieur de Charny, dit-il en se croisant les bras en face du comte,

comment se fait-il que vous osiez venir demander ma soeur en mariage?

Olivier recula et rougit.

--Est-ce, continua Philippe, pour cacher mieux vos amours avec cette

femme que vous poursuivez, avec cette femme qui vous aime? Est-ce pour

que vous voyant marié, on ne puisse dire que vous avez une maîtresse?

--En vérité, monsieur... dit Charny chancelant, atterré.

--Est-ce, ajouta Philippe, pour que, devenu l'époux d'une femme qui

approchera votre maîtresse à toute heure, vous ayez plus de facilité à

la voir, cette maîtresse adorée?

--Monsieur, vous passez les bornes!

--C'est peut-être, et je crois plutôt cela, continua Philippe en se

rapprochant de Charny; c'est sans doute pour que, devenu votre

beau-frère, je ne révèle pas ce que je sais de vos amours passées.

--Ce que vous savez! s'écria Charny épouvanté, prenez garde, prenez

garde!

--Oui, dit Philippe en s'animant, la maison du louvetier, louée par

vous; vos promenades mystérieuses dans le parc de Versailles... la

nuit... vos mains pressées, vos soupirs, et surtout ce tendre échange de

regards à la petite porte du parc....

--Monsieur, au nom du ciel! monsieur, vous ne savez rien; dites que vous

ne savez rien.

--Je ne sais rien! s'écria Philippe avec une sanglante ironie. Comment

ne saurais-je rien, moi qui étais caché dans les broussailles derrière

la porte des bains d'Apollon, quand vous êtes sorti donnant le bras à la

reine.

Charny fit deux pas, comme un homme frappé à mort qui cherche un appui

autour de lui.

Philippe le regarda avec un farouche silence. Il le laissait souffrir,

il le laissait expier par ce tourment passager les heures d'ineffables

délices qu'il venait de lui reprocher.

Charny se releva de son affaissement.

--Eh bien! monsieur, dit-il à Philippe, même après ce que vous venez de

me dire, je vous demande, à vous, la main de mademoiselle de Taverney.

Si ne n'étais qu'un lâche calculateur, comme vous le supposiez il y a un

moment, si je me mariais pour moi, je serais tellement misérable, que

j'aurais peur de l'homme qui tient mon secret et celui de la reine. Mais

il faut que la reine soit sauvée, monsieur, il le faut.

--En quoi la reine est-elle perdue, dit Philippe, parce que monsieur de

Taverney l'a vue serrer le bras de monsieur de Charny, et lever au ciel

des yeux humides de bonheur? En quoi la reine est-elle perdue, parce que

je sais qu'elle vous aime? Oh! ce n'est pas une raison de sacrifier ma

soeur, monsieur, et je ne la laisserai pas sacrifier.

--Monsieur, répondit Olivier, savez-vous pourquoi la reine est perdue si

ce mariage ne se fait pas? C'est que ce matin même, tandis qu'on

arrêtait monsieur de Rohan, le roi m'a surpris aux genoux de la reine.

--Mon Dieu!

--Et que la reine, interrogée par son roi jaloux, a répondu que je

m'agenouillais pour lui demander la main de votre soeur. Voilà pourquoi,

monsieur, si je n'épouse pas votre soeur, la reine est perdue.

Comprenez-vous, maintenant?

Un double bruit coupa la phrase d'Olivier: un cri et un soupir. Ils

partaient tous deux l'un du boudoir, l'autre du petit salon.

Olivier courut au soupir; il vit dans le boudoir Andrée de Taverney

vêtue de blanc comme une fiancée. Elle avait tout entendu et venait de

s'évanouir.

Philippe courut au cri dans le petit salon. Il aperçut le corps du baron

de Taverney, que cette révélation de l'amour de la reine pour Charny

venait de foudroyer sur la ruine de toutes ses espérances.

Le baron, frappé d'apoplexie, avait rendu le dernier soupir.

La prédiction de Cagliostro était accomplie.

Philippe, qui comprenait tout, même la honte de cette mort, abandonna

silencieusement le cadavre, et revint au salon, vers Charny, qui

contemplait en tremblant, et sans oser y toucher, cette belle jeune

fille froide et inanimée.

Les deux portes ouvertes laissaient voir ces deux corps parallèlement,

symétriquement posés, pour ainsi dire, à l'endroit où les avait frappés

le coup de la révélation.

Philippe, les yeux gonflés, le coeur bouillant, eut le courage de

prendre la parole pour dire à monsieur de Charny:

--Monsieur le baron de Taverney vient de mourir. Après lui, je suis le

chef de ma famille. Si mademoiselle de Taverney survit, je vous la donne

en mariage.

Charny regarda le cadavre du baron avec horreur, le corps d'Andrée avec

désespoir. Philippe arrachait à deux mains ses cheveux, et lança vers le

ciel une exclamation qui dut émouvoir le coeur de Dieu sur son trône

éternel.

--Comte de Charny, dit-il après avoir calmé en lui la tempête, je prends

cet engagement au nom de ma soeur qui ne m'entend pas: elle donnera son

bonheur à une reine, et moi peut-être un jour serai-je assez heureux

pour lui donner ma vie. Adieu, monsieur de Charny; adieu, mon

beau-frère.

Et, saluant Olivier qui ne savait comment s'éloigner sans passer près

d'une des victimes, Philippe releva Andrée, la réchauffa dans ses bras,

et livra ainsi passage au comte, qui disparut par le boudoir.

Chapitre LXXXVI

Après le dragon, la vipère

Il est temps pour nous de revenir à ces personnages de notre histoire

que la nécessité et l'intrigue, aussi bien que la vérité historique, ont

relégués au deuxième plan.

Oliva se préparait à fuir, pour le compte de Jeanne, quand Beausire,

prévenu par un avis anonyme, Beausire, haletant après la reprise de

Nicole, se trouva conduit jusque dans ses bras, et l'enleva de chez

Cagliostro, tandis que monsieur Réteau de Villette attendait vainement

au bout de la rue du Roi-Doré.

Pour trouver les heureux amants, que monsieur de Crosne avait tant

d'intérêt à découvrir, madame de La Motte, qui se sentait dupée, mit en

campagne tout ce qu'elle eut de gens affidés.

Elle aimait mieux, on le conçoit, veiller elle-même sur son secret, que

d'en laisser le maniement à d'autres, et pour la bonne gestion de

l'affaire qu'elle préparait, il était indispensable que Nicole fût

introuvable.

Il est impossible de dépeindre les angoisses qu'elle eut à subir quand

chacun de ses émissaires lui annonça, en revenant, que les recherches

étaient inutiles.

En ce moment même, elle recevait, cachée, ordres sur ordres de paraître

chez la reine, et de venir répondre de sa conduite au sujet du collier.

Nuitamment, voilée, elle partit pour Bar-sur-Aube, où elle avait un

pied-à-terre, et y étant arrivée par des chemins de traverse sans avoir

été reconnue, elle prit le temps d'envisager sa position sous son

véritable jour.

Elle gagnait ainsi deux ou trois jours, face à face avec elle-même, et

se donnait le temps, et avec le temps la force de soutenir, par une

solide fortification intérieure, l'édifice de ses calomnies.

Deux jours de solitude pour cette âme profonde, c'était la lutte au bout

de laquelle seraient domptés le corps et l'esprit, après laquelle la

conscience obéissante ne se retournerait plus, instrument dangereux

contre la coupable, après laquelle le sang aurait pris l'habitude de

circuler autour du coeur sans monter au visage pour y révéler la honte

ou la surprise.

Le Collier de la Reine, Tome II · 第 19 / 27 段