LES CENT-JOURS

_1815._--On donnait une fête à la Cour de Vienne, quand la nouvelle

éclate comme une bombe au milieu d'un tableau vivant: «_Napoléon a

quitté l'île d'Elbe._»

Les rois se retirent dans un salon, les plénipotentiaires se groupent.

Tout le monde a perdu la tête. Je reste à l'écart, comme si j'étais

étranger à ce qui se passe.

Alexandre m'interpelle:

--Vous l'avez voulu; ne vous ai-je pas averti que les Bourbons étaient

incapables de régner.

--Il faut cependant qu'ils règnent.

Ils avaient bien tout fait pour mécontenter et décourager la nation,

en ramenant avec eux les traditions mortes du passé avec le drapeau

blanc, le droit divin, la vieille routine du bon plaisir,

l'ostracisme des libéraux, le favoritisme des émigrés, les _Étrangers

de l'intérieur_, et ministres _ad hoc_.

Les fous sont aux échecs les plus proches des rois.

On m'écoute: «C'est le commencement de la fin. Le désespoir ne réussit

jamais. Tout est possible à Paris pour un moment; tout est impossible

contre l'Europe. Bonaparte ne reprendra pas ses bottes de 95; il

passera sur la France sans la posséder et sans la soulever, ni pour ni

contre lui. Il finira comme un aventurier. C'est un cadavre, seulement

il ne sent pas encore mauvais. Sus à Bonaparte, sans rien attendre ni

rien entendre. Messieurs, vous pouvez tirer sur lui une traite à

quatre-vingt-dix jours.»

Cet épisode fantastique tient de la féerie. Pendant que Louis XVIII,

de sottise en sottise, s'enfuit jusqu'à Gand, l'Aigle vole de clocher

en clocher jusqu'aux Tours Notre-Dame. Le 1er Mars, Napoléon débarque

au Golfe Juan, le 5 il est à Gap, le 7 à Grenoble, le 10 à Lyon, le 15

à Avallon, le 20 à Paris.

Le _Moniteur_ est instructif: L'_Ogre de Corse_ a quitté sa tanière.

L'_Usurpateur_ est à Grenoble. _Bonaparte_ est arrivé à Lyon.

_Napoléon_ marche sur Paris. _Sa Majesté Impériale et Royale_

a fait son entrée dans la capitale aux acclamations de ses fidèles

sujets.

Dès le 25 mars, les Quatre grandes puissances ont résolu d'en finir,

et le rendez-vous est sur le Rhin pour les premiers jours d'Avril.

Napoléon propose la paix universelle. Si son armée n'était pas un

troupeau, il ne jouerait pas le _Loup devenu berger_.

On apprend la défection d'un Maréchal. Sa montre avance.

Vers l'époque de l'Invasion, les artistes les plus distingués de

Paris, pour se dispenser de monter la garde, s'engagèrent dans la

musique de l'état-major, dont Méhul, Cherubini, Berton et Paër étaient

capitaines. Nicolo était clarinette, Boïeldieu, chapeau-chinois,

Nadermann, grosse caisse, Tulou, fifre, etc. Tous ces admirables

talents frappant, soufflant à qui mieux mieux, formaient une

cacophonie épouvantable.

Quand l'Empereur quitta Paris pour reprendre la campagne, un des

poètes du moment composa, de société avec deux autres, une pièce

pour le théâtre des Variétés qui, au moyen de quelques vers changés,

pouvait servir également à célébrer le retour de Napoléon ou de

Louis XVIII.

Le premier devoir d'un diplomate, après un Congrès, est de soigner son

foie. Montrond me rejoint à Carlsbad avec une commission de Fouché,

qui me propose de poser un jalon en faveur du duc d'Orléans. Son père,

Philippe-Égalité, a été le vase dans lequel on a versé toutes les

ordures de la Révolution, et le temps manque pour greffer la branche

cadette sur le tronc de la légitimité. Le duc d'Orléans est un en-cas

et peut devenir l'héritier indirect des Bourbons; la porte est

entr'ouverte et il serait impolitique de la lui fermer au nez.

Mais la traite à quatre-vingt-dix jours, arrivée à l'échéance, était

soldée à Waterloo.

Les _Cent-Jours_ étaient comptés; Napoléon venait d'abdiquer une

seconde fois à l'Élysée. Il s'éloigna sans espoir, s'embarqua fugitif

et se réveilla prisonnier.

On m'a reproché, après les Cent-Jours, d'avoir ouvert les portes à une

seconde invasion et d'avoir tendu la main à l'Angleterre. C'était une

nécessité du moment; il fallait bien courir au plus pressé, avouer les

fautes et ne plus recommencer.

À Mons, Louis XVIII me le fit sentir, en rentrant dans son royaume

où j'avais préparé deux fois le logement; mais la tempête passée, le

saint est oublié. Quand je voulus lui parler du Congrès de Vienne, il

m'interrompit en m'invitant à lui adresser un rapport écrit; puis il

me remercia en me signifiant qu'il n'avait plus besoin de mes

services, en présence de Beugnot, qui me donnait de l'eau bénite

empoisonnée, et de Châteaubriand, dont les sourires me blessaient

comme des poignards. Je me rappelais ses mots à la Bonaparte:

«Talleyrand est toujours en état de trahison, mais c'est de

complicité avec sa fortune; quand il ne conspire pas, il

trafique.»

Je n'avais plus qu'à demander mon congé au roi pour aller aux eaux de

Carlsbad.

--Ces eaux sont excellentes, dit-il; au revoir, Monsieur de

Talleyrand.

C'était un coup de Jarnac; j'étais démasqué, percé à jour, ridicule;

Louis XVIII était froid et je bavais de colère. Cela, je ne me le

pardonne pas.

J'eus la faiblesse, disons le mot, la bêtise de me plaindre de

l'ingratitude du roi, comme si c'était une chose nouvelle dont il est

permis de s'étonner; mais le soir il avait changé d'avis.

J'allais m'éloigner quand je fus rappelé à Cambrai. Wellington avait

montré au roi, sous l'horizon, Paris, cette mer difficile, et il n'y

avait qu'un pilote pour franchir la passe et entrer dans le port,

toutes voiles déployées.

Le baron Louis me tint compagnie dans ma voiture; pendant le voyage,

l'idée nous vint de mettre en scène d'autres marionnettes, et de faire

le grand saut en donnant un rôle à Fouché.

J'en avais besoin comme second, et je dus imposer sa nomination de

ministre de la Police.

À l'Abbaye de Saint-Denis, nous nous sommes présentés au roi, bras

dessus bras dessous, «_le Vice appuyé sur le Crime_», dit encore

l'infernal Châteaubriand, et Louis XVIII avala la double pilule amère.

Il faut rendre justice à Fouché. Il a dit au roi: «Bonjour, mon

maître», et il n'a oublié sur sa liste aucun de ses amis.

Carnot lui demanda:

--Où puis-je me retirer, traître?

--Où tu voudras, imbécile.

À peine le roi rentré, on vient m'informer en hâte que les Prussiens

se disposent à faire sauter le _Pont d'Iéna_, dont le nom sonne mal à

leurs oreilles. Beugnot rédige une Ordonnance aux termes de laquelle

tous les édifices publics et les ponts reprendront leurs anciens noms

de l'année 1700. Je m'empresse de la faire signer par le roi, et comme

Beugnot décline la mission de la porter au maréchal Blücher, je

m'impatiente: «Mais partez, ne perdez pas une minute; si le maréchal

n'est pas chez lui, vous le trouverez au Palais-Royal, au 113, où il

joue le trente-et-un. Il vous recevra fort mal, ce n'est pas douteux;

mais vous parlerez avec force au nom du roi et vous serez écouté. Ce

ne fut pas sans peine que l'_Agneau_ obtint satisfaction du _Loup_;

cependant il finit par en venir à bout, et revint après s'être bien

assuré que l'ordre était donné d'enlever les poudres.

Beugnot, qui avait la spécialité des _Mots historiques_, brevetés avec

la garantie du gouvernement, en fabriqua un qui, du _Moniteur_, fit le

tour de l'Europe comme le plus beau trait du règne de Louis XVIII:

«_Allez dire au maréchal Blücher que s'il ne prend pas les mesures

nécessaires, je me ferai porter de ma personne sur le Pont, pour

sauter de compagnie._»

Le Roi Nichard fut d'abord un peu effrayé de son héroïsme; mais il en

reçut les compliments flatteurs avec une modestie qui en doublait le

prix.

Cette fois, les Bourbons tombaient de la poêle dans le feu. Alexandre

ne me pardonnait pas le traité secret de Vienne, et personne ne

voulait plus de moi.

J'avais pris les devants en donnant, avec le Cabinet, ma démission à

l'anglaise, et le Roi Nichard me livra à la risée des courtisans,

qu'il encourageait du geste et de la voix. Le 28 septembre, quatre

jours après la note des puissances, trois jours après ma réponse, je

quittai le Ministère, dix-huit mois après avoir fondé la Restauration,

quatre mois après l'avoir rétablie. J'avais perdu mon titre de Prince

de Bénévent, et je pris celui de Prince de Périgord.

La France fut mise à l'encan, dévalisée, ruinée, humiliée, occupée,

démembrée.

Le trône de Jérôme, roi de Westphalie, fut acheté par le propriétaire

du Café des Mille Colonnes, au Palais-Royal, pour en décorer le

comptoir, et on pouvait y voir assise la _Belle Limonadière_, qui y

étalait ses charmes tous les soirs.

Le sculpteur marquis autrichien Canova procéda lui-même à l'enlèvement

et à l'expédition des chefs-d'oeuvre acquis à nos musées. Il prenait

le titre d'ambassadeur; je crois qu'il se trompait et qu'il voulait

dire _emballeur_.

L'histoire a enregistré tous ces événements.

Joséphine était morte l'année précédente à la Malmaison. Sept ans

après, Napoléon s'éteignait oublié à Sainte-Hélène:

Petite urne, tu contiens celui pour qui l'univers était trop

étroit.

Le Roi Nichard.

J'ai été l'astre de deuxième grandeur de la Révolution et de l'Empire

à côté de Mirabeau et de Napoléon, et Louis XVIII me relègue au rang

des satellites qui gravitent autour de son fauteuil.

Finirai-je ma vie politique avec la dignité illusoire de Grand

Chambellan, dont la première prérogative est de recevoir les coups

d'épingle du _Roi Nichard_? J'en rends bien quelques-uns, mais la

partie n'est pas égale dans cette petite guerre d'épigrammes.

Que faire quand il est à table, mangeant du gibier, pendant qu'assis

sur un pliant, je trempe un biscuit dans un verre de vieux madère?

Quelquefois, il m'observe d'un air narquois, sans m'adresser la

parole, et quand je reprends ma place derrière son siège, j'ai un peu

l'air de la Statue du Commandeur dans le _Festin de Pierre_.

Nous avions des conversations, où nous nous regardions comme chien

et chat:

--Comment vous êtes-vous arrangé pour renverser le Directoire avec

_Buonaparte_?

--Mon Dieu, sire, je n'ai rien fait pour cela; c'est quelque chose

d'inexplicable que j'ai en moi, et qui porte malheur aux gouvernements

qui me négligent.

Puis, il me parle des ministres, pour me rappeler que je ne suis pas

indispensable, du duc de Richelieu, mon successeur, et du duc Decazes.

Quelques mois avant, le baron Louis m'avait présenté ce jeune homme

que je ne connaissais d'aucune façon et dont je n'avais jamais entendu

parler.

--Le duc de Richelieu a de hautes qualités et de grandes

connaissances.

--Je le crois bien, c'est l'homme de France qui connaît le mieux la

Crimée.

--Qu'a-t-on à reprocher au duc Decazes? Il travaille beaucoup, il

m'aime bien; malheureusement, ici on le trouve suffisant.

--Suffisant et insuffisant.

--Vous n'êtes pas tendre pour un jeune collègue à son début dans la

carrière, et vous oubliez la parole de l'Évangile: «_Celui qui juge

sera jugé._» Vous n'avez pas l'étoffe d'un Premier ministre dirigeant

et l'autorité d'un Président du Conseil.

--Napoléon s'est contenté de moi pondant quatorze ans, et plus,

si je l'avais voulu.

--_Buonaparte_ n'était pas un roi; il faisait ses affaires lui-même,

et la preuve en est qu'il fermait les yeux sur votre incurie, votre

dérèglement et votre cupidité.

--Péchés de jeunesse, sire.

--Je vous connais, Monsieur de Talleyrand; vous êtes un vieux

politique, sagace et expérimenté, un négociateur habile, sachant tirer

parti d'une situation, en vous servant des instruments intéressés à sa

réussite; mais vous êtes incapable de la dominer si elle devient

difficile et prolongée. Vous avez les qualités d'un homme de cour et

de diplomatie, ennemi du travail, indolent, superficiel et léger; mais

vous n'avez pas les idées nettes, précises et arrêtées d'un homme de

gouvernement. Votre bon sens est une lumière froide qui éclaire les

surfaces sans les pénétrer, et vous n'avez pas même eu assez d'âme

française pour recueillir les épaves du naufrage de 1814, qu'on vous

eût facilement abandonnées. Quand on est indifférent au but et que

tous les moyens sont bons pour obtenir un succès personnel, il faut

être plus indulgent envers des hommes modestes qui servent les

intérêts du royaume.

--Je fais amende honorable, sire; Messieurs Richelieu et Decazes

méritent le prix d'Excellence.

Un soir, les deux ministres, se rendant à une soirée du Faubourg

Saint-Germain, se trompent d'hôtel et se trouvent au milieu d'un bal

donné par la princesse de Talmont, situation singulière qui se dénoua

avec grâce et courtoisie. Après avoir séjourné dans le salon pendant

le temps commandé par les convenances, ils se retirent et les

plaisanteries circulant sur cette méprise inattendue.

--Vous vous étonnez de cela, dis-je; c'est pourtant la chose la plus

naturelle du monde; M. Decazes ne sait jamais où il va, et M. de

Richelieu ne sait pas davantage où on le mène.

Une autre fois, le Roi Nichard m'invite gracieusement à aller planter

mes laitues.

--Est-ce que vous ne comptez pas retourner à la campagne?

--Non, sire, à moins que Votre Majesté aille à Fontainebleau; alors,

j'aurais l'honneur de l'accompagner pour remplir les devoirs de ma

charge.

--Non, ce n'est pas cela que je veux dire, je demande si vous n'allez

pas repartir pour vos terres?

--Non, sire.

--Valençay n'est pas très loin.

--Il y a quatorze lieues de plus que de Paris à Gand.

--Le Château est une charmante résidence.

--Oui, sire, c'était assez bien autrefois; mais les jeunes princes

espagnols, mes hôtes sous l'Empire, y ont tout dégradé, à force de

tirer des feux d'artifice en l'honneur de la Saint-Napoléon.

À son culte pour Horace, le Boileau d'Auguste, le Roi Nichard joignait

le goût d'écrire dans les gazettes satiriques et se plaisait à se voir

découvrir sous son transparent _incognito_. Cela était facile à ceux

qui connaissaient son faire. Ses articles étaient fort polis, fort

soignés, et le plus ordinairement sans conclusion et sans but; il

prenait sa correction pour de la chaleur et son élégance pour de la

clarté. On reconnaissait l'_Envoi du Roi_, on vantait et on prônait au

Château l'effet de ce style tout royal, et Sa Majesté Nichard disait,

eu se frottant les mains: «Ce ne sont pas là des phrases à la

_Buonaparte._» En effet, il n'écrivait pas avec une plume d'aigle.

Il arrivait quelquefois qu'il recevait la monnaie des pièces à son

effigie, et il trouva un jour ce joli mot, que je crois de Charles

Nodier:

--Il faut aux Français un roi qui monte à cheval.

--Eh bien! prenez Franconi.

J'ai assisté à une audience qu'il avait donnée à Baour-Lormian, cet

auteur de sombres tragédies sur lequel on a fait ce distique à propos

d'un verre cassé:

Ce Baour-Lormian a d'étranges façons;

Il fait de mauvais vers, il en casse de bons.

--On m'a rapporté, lui dit le Roi, que vous vous étiez entretenu

plusieurs fois avec monsieur _Buonaparte_; avait-il des connaissances

littéraires?

--Sire, il jugeait assez bien l'ensemble et fort mal les détails. Il

n'entendait rien ni au style ni à ce qui tient au goût; il ignorait

les premières règles de la versification; et à ce sujet, je parlerai

d'un vers d'_Hector_, de M. Luce de Lancival, qui lui avait

singulièrement plu et qu'il affectionnait beaucoup:

La guerre a des attraits, prince, pour les grands coeurs.

Voici comment il le citait:

«Prince, la guerre a beaucoup d'attraits pour les grands coeurs.»

Le Roi laissa percer un sourire de satisfaction, et M. Baour-Lormian

eut un succès de tragédie auquel il n'était pas habitué.

Je me dispensai d'ajouter mon grain de sel; mais j'aurais pu me

rappeler un familier, grand admirateur d'Achille, qui citait souvent

la fin de sa tirade à Agamemnon:

Et pour trouver ce coeur que vous voulez percer,

Voici par quel chemin il vous faudra passer.

Il se frappait la poitrine en déclamant avec énergie:

«Et pour arriver jusqu'à ce coeur que vous avez l'intention de

percer, voici par quel chemin vous serez obligé de passer.»

Je suis entré dans le giron de l'opposition libérale à la Chambre des

Pairs et dans les Salons. J'ai bien gagné la satisfaction de souffler

dans les roseaux flexibles: «_Midas, le roi Midas a des oreilles

d'âne._» On ne rirait pas de grand'chose en France si on ne riait pas

du gouvernement et je m'en donne à coeur-joie. Quand il pleut sur le

curé, les sacristains reçoivent des gouttes.

À tout seigneur tout honneur. Quand on parle de la Chambre des Pairs,

où on dit qu'il y a des consciences, je pense au _Vieux Chat_:

--Oh! oui, beaucoup de consciences; il y a même, par exemple,

Sémonville qui en a deux. À propos, comment se porte Sémonville?

--Mais très bien, il engraisse même un peu.

--Sémonville engraisse? Je ne comprends pas; non, je ne comprends pas

quel intérêt Sémonville peut avoir à engraisser.

Ferrand arrive à la Chambre, appuyé sur deux laquais. C'est l'image

du gouvernement, il croit marcher et on le porte. Dans un salon

ultra, comme je faisais remarquer qu'on voulait ramener l'ancien

régime et que c'était un rêve, M. de Sallabery me dit:

--Oh! monseigneur, ce serait folie de songer à vous refaire Évêque

d'Autun.

Les caricatures me représentaient souvent une crosse à la main.

C'était bien inoffensif.

--Que voulez-vous, monsieur, je ne suis plus de ce temps; sous

l'Empire, on était fort en retard et on ne faisait que des merveilles;

depuis la Restauration, on fait des miracles.

La riposte montre que j'étais piqué. La maîtresse de la maison,

voulant couper les chiens, me demanda ce qui s'était passé au Conseil.

--Madame, il s'est passé trois heures.

L'Hôtel Talleyrand.

Ma disgrâce est complète, la cour m'est fermée, et j'entrevois l'exil

en perspective. Je fais, comme toujours, bon visage à mauvais jeu,

mais je ne jette pas les cartes. Au lieu d'imposer ma présence à la

cour, j'élève autel contre autel. J'ai fait inscrire en lettres d'or

sur ma porte-cochère: HÔTEL TALLEYRAND. C'est le quartier-général de

l'Opposition, et je me déclare chef des _Indépendants_.

Mon jour de réception est le mercredi; c'est celui du duc Decazes,

ministre de la police, et c'est à mon tour de faire des niches.

Un jour que le duc donnait un dîner officiel, j'invitai Messieurs Molé

et Pasquier. M. Molé s'excusa et partit à la campagne; M. Pasquier

prétexta une indisposition.

_1821._--_Ministère Villèle._--La _Censure_ est le premier anneau

d'une chaîne qui peut entraîner tout au précipice. De nos jours, il y

a quelqu'un qui a plus d'esprit que Voltaire, que Bonaparte, que les

Directeurs et les Ministres passés, présents et à venir, sans me

compter ou en me comptant, c'est tout le monde. Je tiens pour certain

que ce qui est voulu, que ce qui est proclamé bon et utile par tous

les hommes éclairés d'un même pays, sans variation aucune, pendant une

suite d'années diversement remplies, est une nécessité du temps. Telle

est la _Liberté de la Presse_.

Sur la question du _Jury_, mon opinion est celle de Malesherbes, et

j'ai voté avec lui le rejet de la loi qui proposait le maintien d'une

institution sans garantie et sans autorité.

_1822._--Le duc de Fitz-James a fait un discours où il m'attaque avec

une singulière violence, par des sarcasmes amers et des allusions

sanglantes. Je remarque que tous les regards sont fixés sur moi, et je

ne quitte l'orateur des yeux que pour prendre des notes. Le duc a

beaucoup de talent; à l'exception de ces quelques petites choses un

peu trop acerbes, le discours est fort bien. On crut que j'allais

répliquer; mais j'en ai entendu bien d'autres, et me rappelant les

aménités de Bonaparte, j'y ai renoncé.

_1823._--L'Invasion de l'Espagne aura le sort de la première,

c'est la fin de la Restauration; _Finis coronat opus_. Mon discours a

allumé la fureur du Roi qui n'a pas mis de gants pour me le dire. Il

n'y a qu'une manière de ne pas se tromper, c'est de ne rien faire. Je

ne ferai plus rien; mais on aura beau dire et citer le proverbe

politique: Quand il n'y a plus de Pyrénées, il y en a encore.

Me voilà condamné à l'inaction. La Chambre des Pairs, la causerie des

salons, la littérature,--j'écris mes _Mémoires_,--le whist, ne sont

que les amusements de ma vie oisive et de ma tête inoccupée. La

politique me manque; la seule distraction à mon profond

désoeuvrement serait le jeu des grandes affaires; mais j'ai peu de

chances de voir réussir une combinaison ministérielle qui me rendrait

le Portefeuille.

Pendant la belle saison, je prends mes regrets en patience. Tous les

étés, je fais ma cure aux eaux de Bourbon; je vais goûter la fraîcheur

des ombrages de Valençay, dans l'Indre, ou de Rochecotte, en Touraine,

le Jardin de la France, près de la duchesse de Dino; quelquefois,

l'hiver, je vais me réchauffer au soleil des Îles d'Hyères.

Le Grand Bourgeois.

À Valençay, j'avais pour voisin de campagne M. Royer-Collard, qui

habitait Châteauvieux, distant de quatre à cinq lieues. La relation

était assez difficile à établir avec un doctrinaire qui ne faisait pas

mystère de ses opinions et qui disait: «Il y a deux êtres que je n'ai

jamais pu voir sans un soulèvement intérieur, c'est un régicide et un

prêtre marié.» Je fis les premières avances, la duchesse de Dino y mit

sa coquetterie d'esprit, et il capitula, mais en dictant ses

conditions: sous raison de bourgeoisie et de simplicité, sa femme et

ses filles n'iraient point à Valençay. C'est à ce prix qu'il se montra

bon prince, et je devins petit seigneur, dans ce désert éloigné, pour

voisiner avec le Grand Bourgeois.

Ce diable d'homme est un Alceste. La première fois que je lui ai

rendu visite, après avoir été cahoté le long des chemins raboteux qui

conduisent à son domaine, je n'ai pu m'empêcher de lui dire en

arrivant:

--Monsieur, vous avez des abords bien sévères.

--Châteauvieux est escarpé, me répondit-il, mais ce n'est pas une île.

Voilà un de ces coups de boutoir avec lesquels le sanglier découd son

homme, sans entamer ma peau de requin, tannée par le Corse et le Roi

Nichard.

D'ailleurs, sa personne altière, sous une écorce rustique, était en

harmonie avec le paysage: Droit et robuste comme un chêne, le visage

rugueux, le front couvert d'une perruque brunâtre, les sourcils

mobiles surplombant l'oeil dur, le nez fort, la voix mordante, avec

des éclats stridents qui découpaient les mots frappés en médaille à

l'emporte-pièce. Nous étions taillés pour ferrailler ensemble; mes

traits portaient sur les faits et les événements, les siens sur les

hommes.

La table est le pivot autour duquel tourne la civilisation. Dans les

commencements de notre liaison, en 1828, je donnai un dîner éclectique

où j'avais rassemblé des personnages de marque dans toutes les

branches des Sciences, des Arts et des Lettres. Il devait y

représenter l'Éloquence politique, et il aurait également personnifié

la Misanthropie; mais il déclina mon invitation en disant: «Me voilà

donc élevé à la dignité d'échantillon.»

À cette époque, toute la Doctrine s'occupa de deux mariages. M. de

Rémusat venait d'épouser mademoiselle de Lasteyrie, et il se

promettait d'être amoureux; M. Guizot allait épouser mademoiselle

Dillon, sa nièce, et il était amoureux tout comme un autre. L'amour

doctrinaire me fait rêver.

Mes habitudes sont des plus simples et ne changent guère, ici ou là.

Je ne fais qu'un seul repas, le dîner, mais copieux et délicat. Les

dîners officiels sont meurtriers, le champagne est un vin faux. Je

m'abstiens. Manger quand on a faim, c'est la nature; quand l'estomac

ne croit plus à rien, c'est l'art.

Le grand air et le grand jour ne me conviennent pas; je vis aux

lumières. Je dors peu; je me couche ordinairement vers quatre heures

du matin et je me lève de bonne heure. Mon pouls a une intermittence à

chaque sixième pulsation; c'est comme un temps d'arrêt, un repos

de nature qui ajoute un septième à la durée de ma vie[7].

[Note 7: La toilette de nuit de Talleyrand

était singulière; il était coiffé de quatorze

bonnets superposés, qui formaient un grand

échafaudage sur sa petite figure. Sa manière de

dormir était en harmonie avec les habitudes de son

régime particulier. On lui faisait son lit avec un

creux profond au milieu, se relevant aux pieds et à

la tête, de façon qu'il était presque sur son

séant. Il croyait ainsi se prémunir contre

l'apoplexie, et les quatorze bonnets de nuit

pouvaient servir de bourrelet en cas de chute

nocturne.]

Au saut du lit, mon valet de chambre m'accommode _en chenille_, et je

déjeune pour la forme, légèrement et à l'anglaise; ensuite recommence

la toilette, assez longue à cause de la coiffure, qui est toute une

affaire, et on tourne ma cravate. Je vais faire une promenade, selon

le temps, et je travaille quelques heures.

Après dîner, quand je ne reçois pas à mon hôtel, je passe la soirée

dans un des salons intimes du Faubourg, qui servent d'hôpital aux

blessés de tous les partis, comme autrefois celui de madame de Staël.

Si je m'ennuie, je regarde ma bague; c'est un signal compris par les

initiés. Quelquefois je sommeille à demi dans les bras d'un fauteuil;

j'ai la faculté de m'assoupir à mon gré et de dormir éveillé. On

écoute mes radotages et mes souvenirs du temps passé, où je jouais

aux échecs sur le damier européen; mais je préfère mon whist, et cette

consolation de ma vieillesse a fait appeler les parties politiques

jouées dans mon hôtel par le Gouvernement provisoire de 1814, _le

Whist de M. de Talleyrand_. C'est un jeu qui occupe sans préoccuper,

et qui dispense de parler et d'écouter. En Angleterre, où j'avais la

réputation d'un joueur passionné, on m'appliquait le vers de Pope:

«L'intrigue quand il était jeune, les cartes quand il fut vieux.»

La Confession de Talleyrand, V. 1-5 Mémoires du Prince de Talleyrand · 第 30 / 43 题