LE CONGRÈS DE VIENNE

Le _Congrès de Vienne_ a été mon dernier bal masqué du carnaval

politique, et la _Conférence de Londres_ mon jeudi de la mi-carême.

Un Congrès est une académie politique, où les visites préliminaires

décident de tout. Les quatre matadors comptent la France comme une

basse carte; il s'agit d'en faire un atout: Coupe et passe le roi. Un

principe, un mot: _Légitimité_. Je les tiens tous.

On m'admet au Conseil. Je commence par brouiller les cartes et par

mettre la puce à l'oreille de ces larrons, unis par la crainte,

séparés par l'intérêt. Puis mêlant ma voix, celle de la victime, au

quatuor du concert européen, les parties bien emmêlées, sous

couleur de rétablir l'harmonie, je lève mon archet de chef d'orchestre

de cette musique de chambre.

--Je suis ici le seul représentant de la _Légitimité_. Un roi détrôné

par des rois est un exemple plus révolutionnaire, un plus grand

ébranlement pour tous les trônes, qu'un roi renversé par un désordre

législatif ou démocratique. L'oeuvre du Congrès sera donc conforme

au droit public.

--Cela va sans dire, répond Humboldt.

--Si cela va sans dire, cela ira encore mieux en le disant.

--Que vient faire ici le droit public?

--Il fait que vous y êtes.

--Vous aussi, dit Metternich, et vous ne devez pas mettre des bâtons

dans les roues des Alliés.

--Les _Alliés?_ Ce mot suppose la guerre; il n'a plus de sens après la

paix. C'est une injure au roi de France, qui n'y est pas compris.

--Je ne tiens pas à ce mot, je m'en sers par habitude.

--Alors c'est une habitude à changer.

Alexandre se fâche tout rouge. C'est ce que je voulais.

--Monsieur de Talleyrand se trompe étrangement de date en jouant ici

au ministre de Louis XIV. Entre puissances, il n'y a de droits que

leurs convenances personnelles, et je n'en admets pas d'autres.

--Malheureuse Europe! Où te mène-t-on? Malheureuse Europe!

Mazarin aurait ricané.

--Nous aurions peut-être mieux fait, dit Metternich, de traiter nos

affaires entre nous.

--Je suis membre du Congrès; je m'en vais; je reviendrai lorsqu'il

sera réuni.

Il y avait deux compétiteurs au trône de Naples, Ferdinand et Murat.

Comme avocat de ces deux clients, je reçus de Murat 1,250,000 francs;

mais Ferdinand me promit une nouvelle investiture de la principauté de

Bénévent, le duché de Dino, plus six millions de traites sur la Maison

Baring de Londres, ce qui fit pencher la balance de son côté. _Væ

victis_.

La jeune duchesse de Dino m'avait accompagné au Congrès de Vienne. En

1809, j'avais demandé sa main à Alexandre pour mon neveu, Edmond de

Périgord; mais la mésintelligence ne tarda pas à désunir les deux

époux, et ma nièce, la belle Dorothée, devint la grande dame de mon

Salon. Elle fut mon partenaire dans cette _partie de whist_ où les

atouts manquaient dans nos jeux.

La duchesse était de famille princière par la lignée des ducs de

Courlande illustrée par Biren, favori d'Anne de Russie. Elle avait été

élevée comme les grandes dames de ces contrées un peu sauvages,

dans toutes les élégances du goût français, en y joignant une force

d'attention sérieuse et une faculté universelle d'esprit et de

langage, et son éducation s'était complétée pendant un séjour de

quatre années en Angleterre. À peine âgée de vingt ans, par sa beauté,

la perfection de ses traits aquilins, le charme impérieux de sa

physionomie, le feu du Midi mêlé à la grâce altière du Nord, l'éclat

inexprimable de ses yeux, la dignité de son front encadré de si beaux

cheveux noirs, elle était naturellement destinée à faire les honneurs

d'un palais, à embellir une fête. De bonne heure mûrie par les

réflexion et les fortes lectures, familière avec l'histoire moderne,

ses entretiens se portaient volontiers sur les problèmes les plus

graves de la politique ou les questions les plus délicates de l'art.

Supérieur à sa beauté, comme elle gracieux, séduisant et dominateur,

son esprit paraissait la plus irrésistible des puissances, et lorsque

sur une pensée politique reçue ou devinée, cette fine et brillante

intelligence voulait préparer la conviction, insinuer un conseil,

effacer une défiance, entraîner une volonté, elle y faisait mieux

qu'un habile diplomate. Plus d'une fois ce renfort ou cette diversion

vint heureusement au secours de ma science et la seconder, éludant des

contradictions, aplanissant des obstacles, triomphant des indécisions,

avant que je fusse engagé avec les autres et peut-être d'accord avec

moi-même.

C'est ainsi que l'action politique, commencée le jour au Congrès,

se continuait le soir dans les salons. Elle jouait son rôle, et

pendant que je faisais de la _diplomatie de cheminée_, elle faisait de

la _politique d'éventail_, ce qui fit dire qu'elle était plus grande

comédienne que mademoiselle Mars, et que je pouvais adopter la devise

de Talma: _Une Lune:_ «_Je ne brille que le soir._»

J'écris au roi: «_Si le Congrès ne marche pas, il danse._» Enfin je

signe un traité secret avec l'Angleterre et l'Autriche. Cela finit

bien; nous ne perdons que les illusions du sentiment et nous faisons

un mariage de raison, sans amour et sans divorce possible.

Je tenais les cartes et j'ai caché mon jeu. On a considéré cette

alliance stérile et cette manoeuvre contre la Russie comme la faute

de la grande partie diplomatique, où la France a failli sombrer six

mois plus tard à Waterloo, et Metternich a prétendu qu'il m'avait

gagné. J'ai pris ma revanche à la _Conférence de Londres_.

La Confession de Talleyrand, V. 1-5 Mémoires du Prince de Talleyrand · 第 29 / 43 题