Tragoedia

_1809._--Un mot suffit pour séparer les destinées comme le tranchant

du glaive, une goutte d'eau pour faire déborder la coupe. Un mot m'a

coûté mon titre de Grand Chambellan; Napoléon m'éloigne de sa

personne, la séparation est complète après quatorze années. Comme dans

ses campagnes et ses traités, ses guerres et sa politique, il m'a

maltraité sans me frapper, il m'a blessé sans me tuer, il a fait un

mécontent de plus sans le rendre impuissant, un ennemi sans l'avoir

anéanti. Il me déteste et me méprise en face; je le hais dans l'âme.

La vengeance est un art peu connu, et peut-être inutile. Le Temps s'en

charge; c'est un vieux juge qui appelle tout le monde à son tribunal.

Ma montre est réglée sur son horloge. L'heure est lente, mais elle

sonne; la vengeance est boiteuse, mais elle vient; la ville est loin,

mais la nouvelle arrive.

Mes batteries sont masquées et, comme disent les Anglais, _je

travaille sous l'eau_. Je vois venir, je laisse faire et j'attends

l'heure du berger, épiant Napoléon en observateur hostile, mais

circonspect, sourdement aux aguets, marquant les fautes et prévoyant

les échecs. L'ambition, l'intérêt, la haine m'excitent contre lui.

Il pouvait tout dans la victoire, je pourrais beaucoup dans les

revers. Ma retraite n'est pas seulement une perte pour Napoléon, c'est

sa perte, et il y court en aveugle insensé.

Il y eut des paroles terrifiantes, car chez lui l'exécution suivait la

volonté ou le caprice comme le boulet suit la lumière du canon, et

deux fois, j'ai lu mon arrêt de mort sur le visage de César.

Au retour d'Espagne, à son lever, il me retint seul, et le nuage creva

sur ma tête, brusquement:

--Que venez vous faire ici? Montrer votre ingratitude? Vous jouez le

double jeu de l'opposition. Vous espériez sans doute que je ne

reviendrais pas, que je tomberais sous une balle de guérilla ou le

poignard d'un moine, et vous croyez peut-être que si je venais à

manquer, vous seriez le chef du Conseil de Régence. C'est une illusion

que vous allez perdre à l'instant. Si j'étais malade, entendez-vous,

vous seriez mort avant moi.

Je m'inclinai cérémonieusement:

--Sire, je n'avais pas besoin d'un pareil avertissement pour adresser

au ciel des voeux ardents en faveur de la conservation de Votre

Majesté.

C'est égal, je sais un gré infini à Napoléon de s'être bien porté

jusqu'en 1814.

La cinquième Coalition, organisée par l'Autriche, est suivie du Traité

de Vienne.

_1810._--Napoléon a divorcé avec Joséphine. Au Comité des Tuileries,

où j'ai toujours mon siège, je me déclare pour l'alliance autrichienne

de Marie-Louise et mon avis est approuvé.

_1812._--_Campagne de Russie._--L'Impératrice me fait mander au

Château. On n'a encore aucun détail, mais un fait unique: L'armée est

perdue, hommes, chevaux, canons, armes et bagages. Mais voyez comme on

exagère, Maret revient, et son nom ne diffère que d'une lettre avec

celui de Malet, qui disparaît. Si les absents ont tort, les revenants

n'ont pas toujours raison.

Au retour de la Campagne de Russie, ce fut bien une autre fête. Cette

fois, ce n'étaient plus les éternelles récriminations sur le duc

d'Enghien, la guerre d'Espagne, les cadeaux, l'agiotage, la pêche en

eau trouble, et je puis dire que je vis briller l'éclair.

--Comment osez-vous paraître devant moi? Vous êtes un misérable qui

avez trahi tous les gouvernements, qui trahirez ceux auxquels vous

paraissez attaché aujourd'hui. Je ne vous en laisserai pas le temps,

je vous ferai punir comme vous le méritez.

Je sais jouer ma tête, et tant qu'elle sera sur mes épaules, elle ne

sourcillera pas.

--Je n'ai jamais trahi personne, sire, et je vous suis dévoué. Qui

m'accuse? De quoi s'agit-il? Où? Mes complices? Pourquoi? Comment?

Quand?

--Tenez, vous n'êtes que de la _boue_ dans un bas de soie[6].

[Note 6: Ce mot à la Cambronne n'était pas

mâché. Il est attribué à Napoléon par Bertrand et à

lord Grenville par Châteaubriand, sous sa forme

moins militaire. Il peut avoir été dit par Murat,

Launes ou Lasalle, qui caractérisaient ainsi

l'impassibilité proverbiale de Talleyrand: «_Son

derrière recevrait un coup de pied que sa figure

n'en dirait rien._»]

Dans l'antichambre, où des aides-de-camp, des généraux, des maréchaux,

des courtisans, qui avaient entendu, me suivaient des yeux, je sentis

comme un vent de sabre passer sur mes cheveux, et frappant le parquet

de ma canne, je leur dis au passage: «_Messieurs, l'Empereur est

charmant ce matin._»

_La boue dans un bas de soie_ n'était pas une nouveauté; Mirabeau

avait trouvé cette métaphore avant lui:

«C'est de la boue et de l'argent qu'il lui faut; pour de l'argent

il a vendu son honneur, il vendrait son âme et il ferait un bon

marché, car il troquerait du fumier contre de l'or.»

Je racontai le trait à Montrond, tout chaud tout bouillant, et il

s'écria: «_Et lui? c'est du crottin de cheval dans des bottes

fortes!_»

Fouché et Cambacérès m'ont sauvé; il était temps.

Fouché s'était trouvé dans la même passe en 1810, et j'avais eu le

plaisir de l'en tirer.

Napoléon, au cours de son voyage en Hollande avec Marie-Louise, avait

acquis les preuves de ses intrigues dans les Pays-Bas et en

Angleterre. Il réunit le Conseil où Fouché, qui avait la puce à

l'oreille, brilla par son absence.

L'empereur posa, sans préambule, la question de vie ou de mort:

--Que pensez-vous, messieurs, d'un ministre qui, abusant de sa

position, aurait, à l'insu du souverain, ouvert des communications

occultes avec l'étranger sur des bases imaginaires et compromis la

politique de l'État? Quel châtiment doit-on lui infliger?

Je savais affronter la colère du Corse et lui tenir tête, par

le silence ou la contradiction. J'avais moi-même le doigt pris dans

l'engrenage, et je rompis le morne silence:

--Monsieur Fouché a commis une grande faute, une très grande faute; je

lui donnerais un remplaçant, mais un seul, Monsieur Fouché lui-même.

Napoléon haussa légèrement les épaules, congédia les ministres, et il

n'en fut plus question.

«Fouché, disait-il, est le Talleyrand des clubs, et Talleyrand le

Fouché des salons.»

Je m'empressai de porter la bonne nouvelle à mon compère, qui en prit

thème pour me raconter une discussion qu'il avait eue dans un cas

semblable avec Robespierre au Comité de Salut public, et dans le feu

du récit, il laissa échapper cet anachronisme révolutionnaire:

--Robespierre me dit: «Permettez, monsieur le duc d'Otrante...»

--Ah! ah! mon cher Fouché, duc... Déjà?

Même dans les circonstances les plus graves, on ne peut pas être

toujours sérieux.

L'Invasion.

_1813._--Après Leipzig, l'Aigle a du plomb dans l'aile. On peut

s'arrêter quand on monte, jamais quand on descend. Napoléon décline.

Il me rappelle et m'offre le Portefeuille des Affaires étrangères;

mais il me faudrait renoncer à mon titre de Vice-Grand-Électeur. Il

est trop tard pour se concerter et agir. L'Empire s'écroule; Samson

était aveugle quand il s'est enseveli sous les ruines du Temple. C'est

le comble de la niaiserie de se faire le courtisan du malheur, et les

hommes, comme les chiens, sont souvent punis de leur fidélité.

L'Europe coalisée et victorieuse propose à Napoléon, isolé et vaincu,

mais encore redoutable, les limites de la France de 1789. C'est la

paix et l'équilibre de l'Europe. Il refuse et répond à l'ultimatum

des puissances:

Je suis si ému de cette infâme proposition que je me crois

déshonoré rien que de m'être mis dans le cas qu'on me l'ait

faite. Je crois que j'aurais mieux aimé perdre Paris que de voir

faire de telles propositions au peuple français, et je

préférerais voir les Bourbons en France avec des conditions

raisonnables. J'ai trois partis à prendre: Combattre et vaincre,

combattre et mourir glorieusement, et si la nation ne me soutient

pas, abdiquer.

C'est bien ce qu'il a dit à La Besnardière:

Je ne puis faire la paix sur la base des anciennes limites, en

perdant les Alpes et le Rhin, avec une frontière ouverte de cent

cinquante lieues. J'abdiquerai plutôt, je rentrerai dans la vie

privée, et je vivrai tranquille avec vingt-cinq francs par jour.

Je voulais faire de la France la reine de l'univers. Si personne

ne veut se battre, je ne puis faire la guerre tout seul. Si la

nation veut la paix, je lui dirai: «Cherchez qui vous gouverne,

je suis trop grand pour vous».

L'invasion commence.

Au Conseil, la question du départ de Marie-Louise et du roi de Rome

fut mise sur le tapis au dernier moment. Comme je savais qu'on ferait

juste le contraire de ce que je conseillerais, je m'y montrai

formellement opposé.

--Sa Majesté ne saurait courir le moindre danger. Il est

impossible qu'elle n'obtienne pas de l'Empereur d'Autriche, son père,

et des souverains alliés, de meilleures conditions que si elle était à

cinquante lieues de Paris.

Marie-Louise voulait une décision écrite, mais je me gardai bien de la

donner. Pour couper court à la discussion, Joseph donna lecture d'une

Lettre de Napoléon qui était un ordre: «_Si les Alliés approchent de

Paris, l'Impératrice se retirera sur la Loire._»

L'Empereur avait parlé, la cause était entendue et le départ fut

résolu.

En sortant de la séance, clopin-clopant, je dis à Rovigo:

--Si j'étais ministre de la police, Paris serait insurgé avant

vingt-quatre heures et l'Impératrice ne partirait pas.

--Il dépendait du Conseil de l'empêcher.

--Eh bien, voilà donc la fin de tout ceci; n'est-ce pas aussi votre

opinion? Ma foi, c'est perdre une partie à beau jeu. Voyez un peu où

mène la sottise de quelques ignorants qui exercent avec persévérance

une influence de chaque jour. Pardieu! l'empereur est bien à plaindre,

et on ne le plaindra pas, parce que son obstination à garder son

entourage n'a pas de motif raisonnable; ce n'est que de la faiblesse

qui ne se comprend pas dans un homme tel que lui. Voyez, monsieur,

quelle chute dans l'histoire: donner son nom à des aventures au lieu

de le donner à son siècle. Quand je pense à cela, je ne puis

m'empêcher d'en gémir. Maintenant, quel parti prendre? Il ne convient

pas à tout le monde de se laisser engloutir sous les ruines de cet

édifice. L'empereur, au lieu de me dire des injures, aurait mieux fait

de juger ceux qui lui inspiraient des préventions; il aurait vu que

des amis comme ceux-là sont plus à craindre que des ennemis. Que

dirait-il d'un autre, s'il s'était laissé mettre dans cet état?

La conclusion de tout ceci est claire comme de l'eau de roche. Si je

vais, qui reste; si je reste, qui va? Il n'y a pas à hésiter. J'ai

fait le simulacre de sortir de Paris comme si je voulais suivre

Marie-Louise à Blois, en m'arrangeant pour faire arrêter ma voiture à

la Barrière du Maine par un poste de gardes-nationaux choisis,

programme qui s'exécuta à la lettre et à l'heure convenue.

Une combinaison de Régence n'était pas impossible; je n'aurais pas été

fâché d'avoir deux cordes à mon arc et cette carte dans la main pour

jouer la partie avec Louis XVIII; mais il fallait opter à rouge ou à

noir. Après le départ de l'Impératrice, mon titre de Vice-Grand-Électeur,

qui me donnait un siège au _Conseil de Régence_, me faisait presque

roi à l'entrée dans Paris des Alliés victorieux.

Je les attends. Les meilleurs gouvernements tombent, mais les

pires aussi. Le rôle de Napoléon est fini; il est vieilli, fatigué,

abandonné; la mort même ne veut pas de lui.

Un roi malheureux est toujours de la vieille famille; son autorité

reste intacte, elle est de droit divin et non du droit du plus fort;

il trouve du crédit dans son royaume et obtient des concessions de ses

cousins, à charge de revanche.

Napoléon n'a rien à attendre d'eux. Sa légitimité, c'était la

victoire; le Capitaine vaincu n'est plus un Empereur: on ne remonte

pas sur un trône en descendant de cheval.

La Confession de Talleyrand, V. 1-5 Mémoires du Prince de Talleyrand · 第 27 / 43 题