Il y a encore le vers de Gresset:
Le zèle n'est pas tout, il faut de la prudence.
Trois mots: _Pas de zèle_.
Après ma sortie du Ministère, j'étais allé habiter ma maison de la rue
d'Anjou-Saint-Honoré. J'y recevais mes amis et mes amies, la princesse
de Vaudemont, la duchesse de Luynes, la duchesse de Fleury, mesdames
de Bellegarde, de K..., de Brignole, Génoise, de Souza, qui avait été
madame de Flahaut, auteur de jolis romans. Il y avait des soirées,
des bals d'enfants, des fêtes, avec madame Grassini et Crescentini,
Talma et madame Talma, Saint-Prix, Lafon, etc.
La maison était trop petite pour les réceptions, et j'achetai l'Hôtel
Monaco, rue de Varennes, où je menai plus grand train. Ma société
devint assez éclectique, composée de grands seigneurs de l'ancien
régime et du nouveau, assez étonnés de se rencontrer, d'étrangers de
marque, d'hommes célèbres dont la réputation, chez quelques-uns, était
inférieure au talent, et de femmes qui, si elles n'étaient pas toutes
des anges, méritaient bien le titre d'amies. Il y avait même, dans le
nombre, certains familiers qui n'étaient pas en odeur de vertu, et qui
firent comparer mon salon à une caverne où j'élevais des reptiles.
En 1812, la banqueroute d'un gros financier embarrassa mes affaires.
Napoléon me racheta l'hôtel 1,280,000 francs, pour remettre ma barque
à flot, dont quittance, et j'achetai l'Hôtel de l'Infantado, rue
Saint-Florentin, qu'on appelait aussi la _Petite rue des Tuileries_.
Comoedia.
Depuis que l'Aigle ne m'emporte plus sur les hauteurs, je végète dans
une vie de loisir et de jeu, menant de front les affaires et les
plaisirs, et je regarde la comédie en attendant la tragédie. J'ai vu
de près le bonheur des rois et des grands; quelle misère!
Napoléon a fait 9 princes, 32 ducs, 388 comtes, 1,090 barons.
La Restauration a fait 17 ducs, 70 marquis, 83 comtes, 62 vicomtes,
215 barons, et a accordé 785 Lettres de noblesse.
Madame de X..., nommée à une charge de la cour, fait ses visites
officielles en toilette plus convenable pour une soirée que pour une
audience. Un homme se demande: _Que dirai-je?_ Une femme songe:
_Que mettrai-je?_ C'est égal, voilà une jupe bien courte pour
un serment de fidélité.
Le Chambellan d'une princesse, ancien duc et pair, a été fait comte et
je l'en ai félicité, car il faut espérer qu'à la prochaine fournée il
sera créé baron.
Voici le bouquet. Il y a Maret qui vient d'être bombardé duc de
Bassano. Je ne connais pas de plus grande bête que Maret, si ce n'est
le duc de Bassano.
Bonaparte prenait des leçons de Talma. Plus tard, il lui dit après une
représentation de _La Mort de Pompée_:
«Tu entres en scène au milieu des licteurs et l'arrivée de César ne
produit aucun effet; viens demain matin aux Tuileries.»
Talma s'y rend et se mêle aux courtisans, rangés sur deux haies,
comparses de la figuration impériale. Les portes s'ouvrent et les
chambellans défilent à pas comptés, précédant les princes, les
maréchaux, les ministres, les dignitaires. Une voix sonore de héraut
annonce: _L'Empereur_. Il apparaît seul, d'un pas rapide, et jette au
passage un coup d'oeil de triomphe à Talma.
Je pense au mot du Pape: _Comediante, Tragediante_.
Il y a de singuliers échantillons du sexe faible dans les réceptions
officielles. On me fait admirer une belle femme athlétique; mais nous
avons mieux dans les grenadiers de la garde.
La noblesse impériale donna lieu à bien des scènes, qui me rappelaient
la petite phrase ironique de Napoléon: «_Qu'en dira le Faubourg
Saint-Germain?_»
En voici une de la collection:
Un soir qu'il y avait cercle, la maréchale Lefebvre arriva en grande
toilette de gala, couverte de diamants, de perles, de plumes, de
fleurs, d'argent, d'or, etc., car elle voulait avoir _de tout sur
elle_.
M. de Beaumont, chambellan de service, annonça: «Madame la maréchale
Lefebvre.»
L'Empereur alla au-devant d'elle et lui dit: «Bonjour, madame la
maréchale, duchesse de Dantzick», titre que M. de Beaumont avait
oublié.
Elle se retourna précipitamment du côté de ce dernier, en riant, et
lui cria à tue-tête: «_Ah! ça te la coupe, cadet!_»
Une autre fois, à dîner chez moi, elle me fit ce compliment dénué
d'artifice:
--Bon Dieu, vous nous avez donné un fier fricot; cela a dû vous coûter
gros.
Je ne voulus pas être en reste:
--Ah! madame, vous être _ben_ honnête, ce n'est pas le Pérou.
Ce jour-là, le général M... arriva en retard. Attendre empêche de
dîner, mais dîner n'empêche pas d'attendre.
--Eh bien, eh bien, vous, venir le dernier; on voit bien, mon cher
Bayard, qu'un dîner n'est pas pour vous un champ de bataille.
L'Empereur considère les femmes comme des joujoux, et il les casse. Il
règle toutes les fêtes, veut qu'on s'amuse à la cour et s'étonne de
voir des visages allongés; mais le plaisir ne se mène pas au tambour
et les dames comme des grenadiers. Je plains les chambellans, qui
s'évertuent à amuser l'inamusable: «Mesdames, l'Empereur ne badine
pas; il veut qu'on s'amuse: En avant, marche!»
Dans ses moments familiers d'abandon, Napoléon aimait encore à
tourmenter tout le monde par des questions:
--Si je venais à mourir, que dirait l'Europe?
Et quand on s'est bien ingénié à montrer quel vide il laisserait dans
l'univers, il ajoute tranquillement:
--L'Europe dirait: _Ouf!_
_1808._--Je remplis les fonctions de Vice-Chancelier d'État, dont le
titulaire en nom est le Prince Eugène, Vice-roi d'Italie, et c'est M.
de Champagny, mon successeur, qui me remplace aux Conférences de
Bayonne.
Napoléon, qui ne perd jamais une occasion de me taquiner, m'a envoyé à
Valençay les enfants du roi d'Espagne, pour leur faire passer le temps
agréablement. Je les ai reçus princièrement et leur conduite a été
royale: ils ont mis à sac le château. Il y avait des foires dans le
voisinage où ils achetaient des jouets à toutes les boutiques, et
quand un pauvre leur demandait l'aumône, ils lui donnaient
généreusement un pantin.
_Entrevue d'Erfurth._--Napoléon et Alexandre, les deux arbitres du
monde, se sont entendus. J'ai fait les honneurs aux rois et aux
princes souverains, qui gravitaient comme des satellites autour de ces
astres de première grandeur.
Au moment de monter chacun dans son carrosse, j'ai dit à l'Empereur de
Russie: «Si vous pouviez vous tromper de voiture.»
Napoléon a apprécié les conseils que je lui ai donnés, et en me
remerciant, il a ajouté: «Talleyrand, nous n'aurions pas dû nous
quitter.»
C'était une éclaircie dans le ciel sombre où je voyais courir les
nuages amoncelés, signes avant-coureurs de l'orage européen.
Deux coups de folie: la Guerre d'Espagne, que j'ai conseillée et
déconseillée selon l'orientation de la girouette, comme je l'ai dit;
mais je n'ai certes pas indiqué ni approuvé les moyens qu'on a
employés pour déposséder les princes de la Maison de Bourbon. Quant à
l'Enlèvement de Pie VII, le Corse est superstitieux, et il ne peut
ignorer que celui qui mange du pape en crève. _Amen._