L'homme a besoin d'enthousiasme, d'illusion, de merveilleux; le
Français ne peut s'en passer et il veut du nouveau, une chose ou un
homme. Quand on ne croit plus aux idées, il faut bien qu'on croie aux
personnes.
Les dominateurs ne sont ni de grands génies, ni de grands savants,
mais des hommes d'action qui ont un but visible, une pensée fixe, la
volonté et la persévérance.
Le monde est à Bonaparte. C'est le jeune héros de la France, l'idole
de Paris.
Le vainqueur de l'Italie et de l'Autriche est forcé de penser vite et
d'agir rapidement; il manoeuvre ses soldats et décide du sort des
peuples et des rois sur une carte, en une heure, et il reste
maître de lui dans les plus terribles moments.
La pensée de Richelieu est réalisée: «_Jusqu'où allait la Gaule,
jusque-là doit aller la France._» Nous avons pris; maintenant il faut
garder, s'établir solidement dans ces limites, ne plus en sortir, et
faire mentir le proverbe: «_Ayez le Franc pour ami, non pour voisin._»
La Campagne d'Égypte.
_1798._--Le Directoire est caduc, sa politique tortueuse et
passionnée. Il sent son maître et cherche déjà à s'en affranchir ou à
le supprimer. Je vire de bord, toute ma toile au vent. Loin de
redouter l'ambition de Bonaparte, je la favorise, sachant bien qu'à
l'heure du danger, il faudra la solliciter pour nous sauver.
Le 18 Fructidor a courbé la tête des royalistes et le 19 a relevé
celle des jacobins.
La Liberté, l'Égalité et la Fraternité sont trois soeurs jumelles
que les républicains ont étouffées au berceau. La Révolution ne tend
pas à élever les petits, mais à abaisser les grands; loin de favoriser
l'avènement des capacités, elle en prend ombrage et les supprime. En
se faisant petit, on ne grandit pas les autres, mais on reste
inaperçu. Quiconque est supérieur, intelligent, beau, riche,
honnête, aimé, heureux, humilie la foule; une tête qui dépasse son
niveau doit être fauchée; c'est l'histoire des Pavots de Tarquin.
La République d'Athènes était une démocratie gouvernée par des
aristocrates auxquels elle faisait payer cher l'orgueil de la
commander. Elle ne se contentait pas de frapper un général vaincu,
elle ne pardonnait guère aux victorieux. Depuis Aristide le Juste
jusqu'à Bonaparte, c'est l'éternelle comédie renouvelée des Grecs,
comme le jeu de l'Oie.
Après Campo-Formio, où la victoire était consacrée par une paix à la
Bonaparte, le jeune César fut condamné à l'ostracisme, et on lui donna
le commandement de l'Expédition d'Égypte.
Je l'encourageai de mon mieux et j'allai jusqu'à lui promettre que je
partirais dans les vingt-quatre heures comme ambassadeur à
Constantinople, d'où je lui enverrais les clefs du Caire. Il
s'embarqua avec cette illusion, aussi décevante que le mirage du
désert qu'il allait traverser.
Il était sans argent. Je lui prêtai cent mille francs qui dormaient
dans un tiroir de mon secrétaire, et sans ce subside, il serait arrivé
les poches vides en Égypte. Comme il ne croyait pas à la générosité
politique, et surtout à la mienne, il en chercha les motifs. Quand il
n'y a pas une raison, il y a une cause et la voici:
Toutes les passions sont des soeurs jumelles qui se ressemblent.
Demandez à un joueur quel est le plus grand plaisir après celui de
gagner, il répondra: perdre; à un amant quel est le plus grand bonheur
après celui d'être aimé, il répondra: être haï. La passion malheureuse
est préférable à l'indifférence du coeur, et l'insensibilité est le
pire de tous les maux. Le bonheur et le malheur, la joie et la douleur
sont des mots vides. Gagner ou perdre, être ou n'être pas aimé, sont
des genres d'émotions différentes; l'âme est dans sa plénitude
d'activité. Jouer, aimer, tout est là, et le reste n'est rien.
Mes cent mille francs étaient fort aventurés, non sur le hasard d'un
coup de dés, mais sur la chance d'une combinaison de cartes.
Bonaparte avait trente ans; il était ambitieux, illustre, à la tête
d'une armée. J'avais quarante-cinq ans; j'étais ambitieux comme lui, à
la remorque de Barras, dont le rôle était fini. Si Bonaparte trouvait
son tombeau dans la crypte des Pharaons, ma créance mourait avec lui;
mais si le triomphateur du Capitole revenait avec la légende orientale
des Pyramides, sa couronne de lauriers était nimbée d'une auréole
d'or, et César me reconnaîtrait pour un des siens. C'était une belle
partie à jouer.
Ma Fortune.
J'ai fait, défait et refait ma fortune plusieurs fois, et par tous les
moyens à ma disposition, en vertu de ce principe que les dupes ne sont
que des fripons maladroits.
J'ai les mains percées et elles semblent avoir la propriété de
volatiliser les métaux. Je dépense beaucoup, j'ai un train de grande
maison, le meilleur cuisinier de Paris,
Carême, puisqu'il faut l'appeler par son nom.
Tout cela ne se paie pas avec des tabatières, des brillants et des
portraits de souverains, mais en louis d'or sonnants et en écus
trébuchants. Je n'ai jamais aimé les assignats. Je considérais ma
situation comme une mine d'or; je ne vendais pas le bon droit,
je faisais payer mes services. De là les accusations de concussion, de
corruption, de vénalité, de trahison et de brigandage, toutes les
herbes de la Saint-Jean.
Cela a commencé en juillet 1799, au sujet de la saisie des navires
américains. Je ne m'étonne pas facilement; mais ces bons Yankees qui
s'indignent parce que Sainte-Foix leur demande de l'argent, 1,200,000
francs, on n'est pas plus Anglais que cela. Il est heureux que je
n'aie pas eu le Portefeuille des Finances. On ne m'en a pas moins
forcé de donner ma démission, pour ne pas froisser l'opinion publique.
J'ai remis mon portefeuille à Reinhard, Wurtembergeois, bègue et
fidèle. Il a tenu les cartes, j'ai continué la partie, et quatre mois
après, il a quitté le jeu en me les remettant dans la main.
Madame de Staël fut encore plus austère et plus indignée que les
Américains. Elle ne pouvait en croire ni ses yeux ni ses oreilles;
elle me fit une scène éloquente à mourir de rire, et voilà comment,
après une amitié de dix ans, nous avons été brouillés et à couteaux
tirés pour la vie. _Corinne_ ne prévoyait pas que Bonaparte serait
Empereur de France et Roi d'Italie, qu'il m'appellerait au Capitole et
la précipiterait de la Roche tarpéïenne. Mais ce n'était là que le
commencement.
Le Dix-huit Brumaire.
_1799._--J'ai gagné. Bonaparte est revenu. Il est dieu.
Le Directoire avait confisqué le pouvoir, Bonaparte a confisqué le
Directoire. Un usurpateur est celui qui met les républiques dedans; un
libérateur est celui qui les met dehors.
Chaque mot a son poids; il fallait sortir un instant de la
Constitution pour y rentrer définitivement.
Après le coup d'État du 18 Brumaire, le jeune général me fit appeler
au Luxembourg avec Roederer et Volney. Il nous remercia, au nom de
la patrie, de notre concours actif à la nouvelle révolution, et je lui
adressai une question qui n'appelait pas de réponse:
«Où est le tyran qui nous rendra la liberté?»
Montrond.
Le 19 Brumaire, je me rendis à Saint-Cloud avec Montrond, qui me
servait d'aide-de-camp. Bonaparte pâlit en apprenant qu'il était mis
_hors la loi_. Montrond avait surpris cette impression, et je
l'entendis répéter entre ses dents, à dîner et pendant la soirée:
«_Général Bonaparte, cela n'est pas correct._» C'était le seul à qui
cette observation pouvait être permise, car, au physique et au moral,
il n'a jamais connu cette émotion qu'on appelle la peur, et on l'avait
surnommé _Talleyrand à cheval_.
Achille avait Patrocle; Oreste, Pylade; Énée, Achate; Nisus, Euryale;
Saint-Louis, Joinville; Bayard, le Loyal Serviteur; Henri IV, Sully;
j'avais Montrond.
Je l'aimais parce qu'il n'avait pas beaucoup de préjugés, et il
m'aimait parce que je n'en avais pas du tout. Quand on disait de
l'un: «_Il est si aimable_», l'autre ajoutait: «_Il est si vicieux._»
Nous nous comprenions et nous nous entendions comme si nous avions eu
chacun une double clef de nos pensées. C'était mon bras droit, je
dirais mon âme damnée, si ce n'était assez de la mienne pour le
Diable.
Montrond était un gentilhomme aventurier égaré dans une révolution,
jeune, beau, élégant, spirituel, frondeur, Don Juan de la grande
école, duelliste à l'épée enchantée, se battant sous la lanterne en
plein midi, intrigant de haut vol, joueur comme les cartes, bourreau
d'argent et panier percé à décourager les Danaïdes; avec cela,
continuellement en opposition déclarée avec le gouvernement et sous le
coup de l'exil ou d'une mauvaise affaire. Je l'ai toujours défendu
envers et contre tous, avec une persévérance qui m'a parfois coûté
cher; mais il ne me donna jamais lieu de m'en repentir; il me
pardonnait mes bienfaits, ce qui est la marque d'un esprit supérieur.
Un seul trait:
--Montrond, avez-vous placé les deux cent mille francs que je vous ai
donnés?
--Sans doute.
--Où cela?
--Dans mes poches.
--Mais c'est un poids, deux cent mille francs en or.
--J'ai commencé par dépenser ce qui n'aurait pu tenir.
Six mois après, il était à sec.
Il avait épousé mademoiselle Aimée de Coigny, qui inspira au poète
André Chénier, prisonnier avec elle, l'ode à la _Jeune captive_. Après
son divorce, elle devint duchesse de Fleury, puis reprit son nom de
jeune fille[4].
[Note 4: Claude-Philibert-Hippolyte de Mouret,
comte de Montrond, n'est pas mort en 1842, comme on
le croit généralement, mais beaucoup plus tard, le
30 décembre 1885, à l'Institution Sainte-Périne. Il
était dans un complet dénuement, et il ne pouvait
payer la pension réglementaire de 1,200 francs
qu'au moyen d'une rente viagère que lui servaient
d'anciens protecteurs ou d'anciens obligés, ayant
pu utiliser les services que M. de Montrond avait
l'habitude de rendre plus on moins gratuitement, et
même souvent sans y être invité, mais en les
imposant parfois à ceux qui aimaient le silence.]
Je passais tout à Montrond, comme à un enfant gâté; mais avec le
commun des mortels quémandeurs de places et de faveurs, j'avais une
méthode qui m'a épargné bien des ennuis.
Pour un compliment à un artiste, formule unique:
--Je n'ai jamais rien vu de plus beau.
Pour un solliciteur:
--C'est juste, mais indiquez-moi quelque chose qui vous convienne et
qui soit à donner; vous conviendrez avec moi que je n'ai pas le temps
de chercher une place pour vous.
Il revenait radieux et signalait une vacance:
--Eh bien! que voulez-vous que j'y fasse? Sachez, monsieur, que quand
une place est vacante, elle est déjà donnée.
--Il faut cependant bien que je vive.
--Je n'en vois pas la nécessité. Serviteur _ben humbe_.
Le Consulat.
Le Directoire a vécu. Bonaparte est Premier consul pour dix ans et me
rend le portefeuille des Relations extérieures. Je monte à côté de lui
sur le siège du char de l'État; il pique l'attelage de la pointe de
l'épée, moi du bec de la plume, et fouette, cocher!
J'aime la force parce que je sais m'en servir, et l'État ne doit pas
être gouverné par des hommes vertueux. L'Europe est résignée, et je
joue sur le velours du tapis des chancelleries. Avec Bonaparte on peut
tout oser, et nous osons tout.
Lors de la création du Consulat, je trouvais fort incommode la formule
officielle de: «Citoyen Premier consul, citoyen Deuxième consul,
citoyen Troisième consul.» Je l'abrégeai en la remplaçant par
trois mots latins: _Hic_, _Hæc_, _Hoc_, dont la traduction de Montrond
caractérisait le rôle dans la Trinité gouvernementale: _Hic_ pour le
masculin: Bonaparte; _Hæc_ pour le féminin: Cambacérès, et _Hoc_ pour
le neutre: Lebrun.
_1800._--Après la seconde Campagne d'Italie de Bonaparte, c'est
Roederer qui est chargé de la Constitution cisalpine. Il prépare
deux projets, l'un court et clair, l'autre détaillé et confus, qu'il
me soumet.
Il tenait pour le premier, disant qu'une constitution doit être
courte...
--Oui, c'est bien cela, courte et obscure.
Dans l'été de 1801, je suis obligé d'aller aux eaux, et j'écris à
Bonaparte, de Bourbon-l'Archambault:
Je pars avec le regret de m'éloigner de vous, car mon dévouement
aux grandes vues qui vous animent n'est pas inutile à leur
accomplissement. Du reste, quand ce que vous pensez, ce que vous
méditez et ce que je vous vois faire ne serait qu'un spectacle,
je sens que l'absence que je vais faire serait pour moi la plus
sensible des privations.
_1801._--_Traité de Lunéville._--La mort de l'empereur de Russie,
Paul Ier, empêche la marche de l'armée franco-russe contre les
Colonies anglaises.
Toujours des apoplexies; ils devraient bien changer un peu.
C'est avec une escadre qu'il faut parler à l'Angleterre.
_1802._--L'omelette du _Concordat_ ne s'est pas faite sans casser des
oeufs.
J'y gagne le retrait de l'excommunication lancée sur ma tête depuis la
Révolution. Un bref du pape me donne l'autorisation, que je m'étais
accordée tout seul, de rentrer dans la vie civile; mais le
sous-entendu de mon mariage a été désavoué.
Bonaparte est Consul à vie.
J'ai toujours joué à la Bourse avec des nouvelles sûres, et cela ne
m'empêchait pas de perdre quelquefois. C'est ce qui m'arriva pour le
_Traité d'Amiens_. C'était mon oeuvre; je jouai à la hausse sur
cette carte maîtresse, et la Bourse baissa de 10 francs. Voilà un
exemple rare du résultat des calculs de la prudence humaine. Quelle
loterie que ce monde. Enfin il y a des numéros gagnants, puisqu'on y
perd.
La nouvelle amusa le consul, qui me demanda:
--Comment avez-vous fait pour devenir si riche?
--J'ai acheté du Trois pour cent consolidé le 17 Brumaire et je l'ai
revendu le 19.
Quand le bruit de la mort de Paul Ier se répandit dans Paris,
il ne manqua pas de financiers pour me demander si la nouvelle était
vraie. J'avais une réponse toute prête: «Les uns disent que l'empereur
de Russie est mort, les autres, qu'il n'est pas mort; je ne crois ni
les uns ni les autres, ceci bien entre nous; profitez-en, et surtout
ne me compromettez pas.»
La Malmaison.
La Malmaison, résidence favorite de l'impératrice Joséphine, était
singulièrement choisie. C'était le château habité par le bourreau du
cardinal de Richelieu. Ce séjour, de superstitieuse mémoire, lui valut
le nom de Maison du Diable, Maison maudite, _Mala domus_, Maison du
mal, dont on a fait _Malmaison_, et avec Bonaparte elle ne démentit
pas sa réputation tragique. Malgré cette origine, elle eut ses heures
agréables.
Au sujet de la _Correspondance_ du Consul, je tiens les détails
suivants de madame de Genlis:
«L'impératrice Joséphine avait beaucoup de lettres de Bonaparte,
écrites pendant la Campagne d'Italie; elle les laissait traîner et
avait même oublié la cassette ouverte qui les renfermait. Un valet
de chambre les offrit à madame de Courlande, qui me les confia
pour en prendre copie. L'écriture était presque illisible et il y
avait des choses très curieuses de ce genre: «_La nature t'a fait une
âme de coton, elle m'en a donné une d'acier._» Il montrait beaucoup de
jalousie sur la société de Joséphine et il lui ordonnait d'expulser
ses jeunes Muscadins. Comme elle se plaignait continuellement de sa
santé et de ses nerfs, Bonaparte attribua cet état maladif à l'ennui;
il lui écrivit qu'il aimait mieux être jaloux et souffrir que de la
savoir malade, et qu'il lui permettait de rappeler les Muscadins.»
On sait que madame de Genlis était une Précieuse ridicule; âme de
_coton_ était trop vulgaire, et elle mettait dans la copie: âme de
_dentelle_. Toute la littérature de l'Empire est là.
À la Malmaison, un soir, il fut question de la nomination d'un
ambassadeur en Angleterre. Bonaparte mit plusieurs noms en avant et
ajouta:
--J'ai envie de nommer Andreossi.
--André aussi? Quel est donc cet André?
--Je ne parle d'un André, je parle d'Andreossi. Est-ce que vous ne le
connaissez pas? Andreossi, général d'artillerie.
--Andreossi; ah! oui, c'est vrai, Andreossi; je n'y pensais pas;
je cherchais dans la diplomatie et je ne trouvais pas ce nom-là; en
effet, il est dans l'artillerie.
Andreossi eut l'ambassade d'Angleterre après le Traité d'Amiens et
revint au bout de quelques mois. Il n'y avait pas grand'chose à faire;
cela lui convenait, et il n'y fit rien.
Mes Crimes.
_1804._--Le Duc D'Enghien.
En politique, les explications sont inutiles et les justifications ne
valent rien. Tout mauvais cas est niable. Au sujet de la mort du duc
d'Enghien, je ne parlerai que du fait lui-même, dont on me charge en
nombreuse compagnie, et je dois reconnaître que j'ai été le conseiller
et le complice de Bonaparte.
Après l'attentat de la _Machine infernale_, il voulait une _Loi des
otages_ contre les Jacobins et les Émigrés. Comment la faire adopter?
La réponse était simple: «À quoi sert le Sénat, s'il ne fait rien?» Il
a servi.
Les royalistes prennent le désir pour la volonté et l'espérance
pour la réalisation; ils croient à l'existence de ce qu'ils souhaitent
et parlent toujours, non de ce qui est, mais de ce qu'ils voudraient
qui fût; ils sont confiants et imprudents dans leurs entreprises.
Georges Cadoudal avait parlé de l'arrivée en France d'un Bourbon. Je
trouvai Napoléon, seul, à la table où il venait de dîner, et achevant
de prendre une tasse de café. Je lui annonçai que le duc d'Enghien se
tenait sur la frontière, qu'il avait paru à Strasbourg, et qu'il était
peut-être venu à Paris.
Au Conseil, Cambacérès et Lebrun étaient opposés à la violence;
j'étais d'avis avec Fouché de frapper un grand coup: les Jacobins
exigeaient un gage contre la monarchie, et les royalistes,
désillusionnés de l'idée de voir Bonaparte jouer le rôle de Monck,
avaient besoin d'un avertissement significatif.
--La famille des Bourbons veut me faire assassiner, dit Bonaparte;
c'est la _vendetta_, et si j'en prends un, je le ferai fusiller.
Je fus chargé de rédiger la Lettre motivée, hautaine et impérative,
notifiant au grand-duc de Bade l'ordre d'arrestation et d'enlèvement
du duc. On sait le reste.
Dans la nuit de l'exécution, j'étais dans le salon de M. de
Laval; la pendule sonna deux heures du matin et je consultai ma
montre: «En ce moment, le dernier Condé a probablement vécu.»
Le soir, j'ai donné un bal.
Un monarque n'est jamais cruel sans nécessité; les gouvernements
commettent des fautes, jamais de crimes. Un criminel ne redevient
dangereux que lorsqu'il est gracié; il n'y a que les morts qui ne
racontent pas d'histoires et qui ne reviennent pas. Quant au remords,
c'est l'indigestion finale des imbéciles qui manquent d'estomac.
Devais-je donner ma démission? Si Bonaparte a commis un crime ou une
faute, ce n'était pas une raison pour que je fisse une sottise.
Comment me dérober à la responsabilité de cette exécution sommaire,
dont Bonaparte se faisait un grief contre moi, comme plus tard de la
guerre d'Espagne, que j'avais conseillée et déconseillée, selon le
temps et les circonstances. Il y eut des explications d'une extrême
violence sur ces deux fautes:
«Et vous avez prétendu, monsieur, s'écria Napoléon en plein Conseil, à
son retour d'Espagne en 1809, que vous êtes étranger à la mort du duc
d'Enghien? Je ne le connaissais pas, je ne savais pas où il était;
c'est vous qui êtes venu me le dénoncer, le charger. Mais
oubliez-vous donc que vous m'avez conseillé sa mort par écrit? Et vous
allez en gémir partout, comme si vous n'aviez été qu'un aveugle
instrument; cela vous va bien[5].
[Note 5: Le document qui a circulé est de la
fabrique de Perrey, qui excellait à imiter et à
contrefaire l'écriture de Talleyrand; mais malgré
le soin que celui-ci mettait toujours à faire
disparaître les papiers compromettants, _scripta
manent_. L'original du Rapport, écrit en entier de
la main du ministre, a échappé à la destruction de
ces papiers et a été recueilli par le baron de
Méneval, qui relate le fait dans ses _Souvenirs
historiques_.]
Bien des années écoulées, je croyais être délivré du poids de cette
faute de Bonaparte, dont j'avais été le conseiller secret et
l'instrument invisible; mais le vieux prince de Condé n'entendait pas
de cette oreille-là. Je voulus en avoir le coeur net, et un jour je
me fais annoncer: «Monsieur de Talleyrand-Périgord.»
Il se lève, me reçoit, me reconnaît, puis feignant de me prendre pour
mon oncle l'archevêque de Reims, alors Grand-aumônier de la Maison du
Roi, autrefois son compagnon d'exil en Angleterre, il me dit avec
effusion:
--Ah! monsieur l'archevêque, que je suis aise de vous voir.
Il s'empare de la conversation, et je le laisse aller à tout son train
contre la Révolution, l'Empire et ceux qui les avaient servis.
--Je suis fâché de le dire, mais de tous ces coquins, le plus
odieux est sans conteste monsieur votre neveu, doublement apostat
comme gentilhomme et comme prêtre, et ministre exécuteur de Bonaparte,
lors de l'assassinat de mon petit-fils le duc d'Enghien.
Je reçus cette averse comme jadis celles de Napoléon dans ses vilaines
lunes, et je me levai pour prendre congé de l'irascible prince.
--Adieu, monsieur l'archevêque, me dit-il, venez me voir demain; mais
je vous en conjure, ne m'amenez jamais le drôle que vous avez le
malheur d'avoir pour neveu, car s'il avait le front de paraître ici,
je me verrais obligé de le faire jeter par les fenêtres.
On ne dit pas ces choses-là, on les fait; mais si les yeux étaient des
pistolets, j'étais un homme exterminé.
Voilà un des deux crimes qu'on me reproche; je parlerai en son temps
de l'_Affaire Maubreuil_.