Le bonheur d'aimer une femme bête m'était réservé dans toute sa
plénitude; mais, hélas! il n'est point en ce monde de félicité
parfaite.
En revenant en France par Hambourg, le hasard me fit rencontrer dans
cette ville madame Grand, dont le nom de famille était Worlhee. Elle
était née dans les Indes-Orientales, et vivait séparée de son mari,
fixé en Angleterre. Bien qu'approchant de la quarantaine, elle
conservait encore le charme d'une beauté célèbre, et je m'en épris à
première vue. Ce qui me séduisit, c'était un nez à la Roxelane, court
et pointu comme le mien, qui lui donnait avec moi comme un air de
famille.
Cette illusion ne me permit pas de voir tout d'abord ses défauts. Elle
était ignorante, sotte et méchante, trois qualités qui vont bien
ensemble, la voix désagréable, les manières sèches, malveillante
à l'égard de tout le monde, et bête avec délices. Je pensais qu'une
femme d'esprit compromet souvent son mari et qu'une femme bête ne
compromet qu'elle-même; sous ce rapport, je ne pouvais espérer trouver
une femme mieux douée.
À Paris, elle vint au ministère me demander un passeport pour
l'Angleterre, que j'eus la faiblesse de ne pas lui accorder séance
tenante; elle revint, et de fil en aiguille, elle finit par loger chez
moi.
Cette liaison ne tarda pas à amener des complications. Les
ambassadeurs s'arrangeaient assez volontiers du voisinage de _la Belle
et la Bête_; mais les ambassadrices ne furent pas d'aussi bonne
composition, ce qui envenima les choses.
Napoléon, toujours expéditif, me donna vingt-quatre heures pour me
décider: rupture ou mariage. J'avais toujours considéré le Mariage
comme un sacrement qui fait double emploi avec la Pénitence; mais
l'empereur se donnait le malin plaisir de me faire entrer dans le
régiment des maris, et l'impératrice, qui ne savait rien refuser à
personne, y employa toute son influence contre le _maudit boiteux_.
Je trouvai un prêtre, dans un village de la vallée de Montmorency, qui
légalisa mon union, et madame Grand arbora mon nom comme un écriteau.
Pour que la confession soit complète, j'étais faible, et elle
avait quelques-uns de mes secrets. La sottise a toujours assez de
finasserie pour nuire, et c'est une de mes maximes que toutes les
bêtes sont méchantes.
M. Grand fit comme le Chien du jardinier; il ne voulait plus être le
mari de sa femme, mais il ne voulait pas non plus qu'elle en prît un
autre, et l'estime qu'il avait d'elle se traduisit par une évaluation
fort chère en argent.
Les naïvetés de madame Grand ont défrayé les gazettes; par exemple,
cette réponse immortelle à sir Moore, l'ami de lord Byron: _Je suis
d'Inde_.
J'avoue que je favorisais parfois les manifestations de cette bêtise
proverbiale avec un plaisir qui n'était pas exempt de férocité.
Un jour que j'avais à dîner sir George Robinson, madame Grand,
désirant placer quelques compliments à son adresse, me demande une
relation de ses voyages, et je lui donne _Robinson Crusoé_, qu'elle
s'empresse de parcourir.
On se met à table, la conversation s'engage; elle cause avec M.
Robinson, lui demande des nouvelles de son domestique _Friday
(Vendredi)_, et du perroquet, parle du chapeau pointu, et exprime
son horreur sur le festin des Cannibales.
Je crois que cet échantillon suffira. À ce degré, la bêtise devient un
cas intéressant qu'il convient d'admirer, comme un type qu'il faut
garder complet.
J'aurais pris mon parti de cette bêtise amère, si le caractère
difficile et l'humeur insupportable de madame Grand n'avaient broché
sur le tout. Le ridicule ne tue pas, car elle en serait morte, et moi
du même coup.
Pour échapper à cette servitude imposée et me distraire de mes ennuis
journaliers, je fis venir de Londres ma petite Charlotte, qu'on a cru
ma fille et qui la devint en effet. Sa mère était mon amie; elle me
l'avait pour ainsi dire léguée en mourant, et je n'eus pas à m'en
repentir. Je m'attachai à cette enfant, affectueuse et bien douée, je
la fis élever sous mes yeux, surveillant de près son éducation. À
dix-sept ans, je l'adoptai en lui donnant mon nom, et je la mariai à
un de mes cousins. Toute la famille désapprouva cette mésalliance;
mais Charlotte avait été à l'école de la patience; elle sut se faire
bien venir des Talleyrand, qui finirent par ratifier son choix et le
mien.
Cependant madame Grand me donnait plus de fil à retordre que
toute la diplomatie de l'Europe. Son humeur acariâtre s'aigrissait à
mesure que sa beauté passée se perdait dans l'envahissement d'un
embonpoint excessif. Elle prenait en aversion tous mes amis et toutes
mes amies; mais elle avait beau tenir le haut du cercle et faire
parade de ses toilettes trop riches, elle était à peu près étrangère à
tout le monde. Je ne m'occupais guère plus d'elle que si elle n'avait
pas existé, je ne lui parlais jamais, je l'écoutais encore moins, et
je ne m'inquiétais pas davantage des distractions qu'on l'accusait de
chercher dans son entourage.
L'empereur appuyait sur la chanterelle, par la façon dont il subissait
sa présence à la cour.
Elle était parfois l'objet de ses plaisanteries de mauvais goût; il ne
se gênait pas pour nommer ses sigisbés, et il alla même jusqu'à me
demander si j'en étais jaloux.
--J'ignorais, sire, répondis-je avec indifférence, que les sigisbés de
cour pouvaient intéresser la gloire du règne de Votre Majesté.
Je ne sais si cette réflexion éveilla en lui le souvenir des Muscadins
de la Malmaison, mais l'incident en resta là pour cette fois.
Je bus le calice d'amertume jusqu'à la lie. Au retour d'Espagne, où il
me retira mon titre de Grand chambellan, madame Grand fut exclue des
invitations. Son favori, le duc de San-Carlos, fut exilé à
Bourg-en-Bresse, et elle se retira quelques mois dans une terre en
Artois.
Le Corse me faisait manger du fer; le _Roi Nichard_, sobriquet de ma
fabrique décerné à Louis XVIII, me fit avaler des couleuvres et des
vipères. Dans le temps qu'il ordonnait à Châteaubriand de reprendre sa
femme, il m'accordait la faveur de renvoyer la mienne dans l'Île de
sir George Robinson, ce qui nous a valu cette épigramme:
Au diable soient les moeurs, disait Châteaubriand,
Il faut auprès de moi que ma femme revienne;
Je rends grâces aux moeurs, répliquait Talleyrand,
Je puis enfin répudier la mienne.
Madame Grand retourna donc en Angleterre avec une pension de 60,000
livres.
Un beau jour, sous le ministère du duc Decazes, elle revint à Paris.
C'était encore une malice du _Roi Nichard_. Il ne manqua pas de m'en
parler avec intérêt, en me demandant si la nouvelle de son retour
était vraie.
--Rien de plus vrai, sire; il fallait bien que, moi aussi, j'eusse mon
Vingt-mars.
Depuis 1815, j'ai vécu absolument séparé de madame Grand, et
l'inscription funéraire de sa tombe n'indique que le lien purement
civil qui nous a unis[3].
[Note 3: La tombe de madame Grand se trouve
au cimetière Montparnasse, à gauche, près de
l'entrée, 2e division, 1re section, 7e ligne,
Nord. Elle a 1m 50 de largeur sur 2 mètres de
longueur, et est entourée d'une grille massive en
fer forgé, où on voit une couronne de perles
noires. Il n'y a plus ni pierre ni inscription, et
sur la terre nue, légèrement sablée, pointent
quelques brins d'herbe. (_Février 1891._)]