Madame de Staël.
_Juin 1795._--Au bout de deux ans d'exil, d'inaction et d'ennui, à la
veille de passer aux Grandes-Indes, Thermidor apparaît comme un
arc-en-ciel, mieux, comme une aurore boréale. Le dernier coup de
bascule a décapité Robespierre. Le volcan révolutionnaire ne crache
plus, mais une colonne de fumée légère témoigne qu'il n'est pas
éteint. J'adresse à la Convention une pétition pour obtenir ma rentrée
en France, et j'écris à madame de Staël, très en faveur auprès du
Directoire:
«_Si je reste encore ici un an, j'y meurs._»
Elle est touchée, fait appuyer ma requête par Marie-Joseph Chénier,
l'un des deux _frères ennemis_ de la tragédie révolutionnaire, dont
les _Hymnes_ n'ont pu effacer les _Iambes_ d'André. M. J. Chénier fait
un rapport, rappelle mes services et, plus heureux pour ma cause que
pour celle de son frère, obtient un décret de rentrée qui termine mon
exil; aussi, c'est de bon coeur que je lui pardonne son épigramme:
L'adroit Maurice, en boitant avec grâce,
Aux plus dispos pouvait donner leçons;
À front d'airain unissant coeur de glace,
Fait, comme on dit, son thème en deux façons.
Dans le parti du pouvoir arbitraire,
Furtivement il glisse un pied honteux;
L'autre est toujours dans le parti contraire,
Mais c'est le pied dont Maurice est boiteux.
L'heureuse enfance et l'adolescence de mademoiselle Necker (madame de
Staël) avaient été si parfaitement dirigées du côté de la pudeur,
qu'elle ne voulait pas faire sa toilette devant le petit chien de sa
mère; mais, pour la chienne de son papa, c'était différent; à raison
du genre femelle, elle s'habillait en sa présence et sans la moindre
difficulté.
Le culte de madame de Staël pour son père était sincère; mais elle
l'affichait avec une sensibilité théâtrale qui pouvait sembler
exagérée, car sa place était auprès de lui pour consoler sa vieillesse
dans sa retraite, au lieu de rechercher des succès de salon. Il est
vrai que
La solitude effraie une âme de vingt ans,
mais elle les avait plutôt deux fois qu'une.
Comme épistolière, la Sévigné de Genève ne fut pas aveuglée par les
différents soleils qui brillèrent dans son ciel. Le style, c'est
l'homme,--avec lequel elle avait causé. Dans son salon, à l'encontre
de mademoiselle de Lespinasse, dont l'art était de faire briller tous
ses fidèles, elle les éteignait et prenait le dé de la conversation.
Elle s'y préparait comme l'orateur s'exerce à l'effet d'un discours à
la tribune, et ce travail lui occasionnait une fatigue qui hâta sa
fin.
_1796._--Le véritable exil n'est pas d'être privé de sa patrie, c'est
d'y vivre et de ne plus rien y trouver de ce qui la faisait aimer. Où
la chèvre est attachée, elle broute à la longueur de sa corde, et je
n'ai pas trop à me plaindre. Aux circonstances comme aux
circonstances, au temps comme au temps,
Le malheur est partout, mais le bonheur aussi.
Depuis mon retour, j'étais sans influence et sans argent, ce qui est
pour moi le comble du malheur. On me rencontrait boitant dans les
rues; mais je n'en avais pas moins tous les matins quarante personnes
dans mon antichambre, et mon lever était celui d'un prince.
Je n'avais qu'une corde à mon arc, madame de Staël, et je lui parlai à
coeur ouvert.
--Ma chère enfant, je n'ai plus que vingt-cinq louis; il n'y a pas de
quoi aller un mois; vous savez que je ne marche pas et qu'il me faut
une voiture. Si vous ne me trouvez pas un moyen de me créer une
position convenable, je me brûlerai la cervelle. Arrangez-vous
là-dessus; si vous m'aimez, voyez ce que vous avez à faire.
Le _Bréviaire du coadjuteur_ et les _Burettes de l'abbé Maury_, qui
m'avaient si bien réussi avec Gobel, me servirent encore mieux avec
madame de Staël, et la voilà aux champs.
--Ne prenez aucune détermination avant de me revoir; je remuerai ciel
et terre, et pour commencer, je cours chez Barras. Que faut-il
demander?
--Un poste au ministère des Relations extérieures; une fois dans la
place, je saurai bien trouver le portefeuille.
Elle se met en campagne.
Barras a besoin de me voir, avant d'en parler à ses collègues, et je
me rends à Suresnes où il avait une petite maison de plaisance. Il
m'accueille fort bien et nous commençons à causer en attendant le
dîner. Il me montre la difficulté de faire accepter par le Directoire
un aristocrate, un prince, un évêque. Au cours de la conversation, on
lui annonce à brûle-pourpoint que son favori vient de se noyer en se
baignant dans la rivière, et il se livre, sans retenue devant moi,
à un violent accès de désespoir.
Je restai alors silencieux, sans essayer de placer une parole de
condoléance; mais à mon attitude réservée, à mes regards, il comprit
que je respectais sa douleur. Il finit par se calmer par degrés,
revint à moi, et une fois à table, la conversation politique opéra une
diversion qui le décida en ma faveur.
De 1792 à 1795, il n'y avait pas eu de diplomatie; le mécanisme et la
langue de cet instrument étaient alors aussi inutiles que la boussole
sur un navire désemparé, battu par la tempête. Ceux qui parlaient au
nom de la France s'appelaient Charles Delacroix, Buchot, Deforgues,
Lebrun-Tondu, qu'on rétribuait comme des pelés.
Buchot, ancien maître d'école, fut commis d'octroi au quai de la
Tournelle. En 1808, il m'écrivit qu'il était malade et sans ressources
à l'Hôtel-Dieu, et je lui fis allouer une pension de 6,000 francs.
J'étais payé pour savoir qu'il ne faut pas gâter le métier, et nul ne
prévoit si la Fortune ne l'écrasera pas un jour sous sa roue.
Le ministre Charles Delacroix ne réussissait guère; les ambassadeurs
et les diplomates étrangers étaient mal à l'aise avec les façons et
les moeurs révolutionnaires. La France avait des généraux
vainqueurs, il lui fallait des diplomates. L'Épée et la Plume ne vont
pas l'une sans l'autre, et Charlemagne scellait ses ordres avec le
pommeau du glaive.
Barras fit valoir ces raisons, insista sur ma capacité reconnue,
et je fus nommé ministre des Relations extérieures.
_1797._--Me voilà réinstallé à Paris, rue du Bac, à l'Hôtel Galliffet,
vaste et bien aménagé.
Dans le même temps, l'Institut m'ouvre ses portes, se souvenant que
j'étais le promoteur de sa création, et m'élit membre de la classe des
Sciences morales et politiques, dont je deviens le secrétaire. Comme
tribut de bienvenue, je fis deux mémoires: _Les Relations commerciales
des États-Unis avec l'Angleterre_, et le _Tableau de l'Amérique du
Nord, avantages à retirer des colonies nouvelles après les
révolutions_. En voici l'argument: «Remplacer les anciennes colonies
perdues, et ouvrir des routes et des débouchés à tant d'hommes agités
qui ont besoin de projets et d'activité, à tant de malheureux qui ont
besoin d'espérance.»
Cela me rappelle le temps où je m'ennuyais ferme à New-York en
compagnie d'un collègue de la Constituante, le marquis de Blacous.
Pour nous distraire, nous avions parcouru ensemble toutes les villes
d'Amérique. Étant ministre, j'engageai mon compagnon d'exil et
d'infortune à revenir en France. Blacous était homme d'esprit et
joueur forcené; réduit aux expédients, il me demanda une place de six
cents livres, je négligeai de le recevoir et de lui répondre, et
j'appris que, fatigué de la vie et de ses créanciers, il s'était brûlé
la cervelle. Un ami commun m'en fit de vifs reproches: «Vous êtes
pourtant cause de la mort de Blacous.» Je lui répondis en bâillant, le
dos à la cheminée: «Pauvre Blacous!»
Je m'entends bien au Directoire avec Barras; mais Rewbell me
contrecarre et dérange mon jeu. Il ne sait que s'asseoir dans les
plateaux de cette balance à faux poids, où un coup de pouce suffit
pour faire osciller l'équilibre européen.
Au cours d'une séance orageuse du Directoire, il me jette une
écritoire à la tête en criant: «_Vil émigré, tu n'as pas le sens plus
droit que le pied._»
À quelque temps de là, Rewbell, qui était louche, me demande comment
vont les affaires:--«_De travers, comme vous voyez._»
La Reveillère-Lépeaux est d'un autre genre de comique. Il a lu, en
1794, à l'Institut, un mémoire sur la _Théophilanthropie_ et la forme
à donner au nouveau culte. Je n'ai qu'une observation à faire sur
cette manie: Jésus-Christ, pour fonder sa religion, a été crucifié et
est ressuscité; La Reveillère devrait tâcher d'en faire autant.
Barras prépara avec eux le coup d'État du 18 Fructidor, en sacrifiant
Barthélemy qui louvoyait et Carnot qui s'opposait.
Madame de Staël fut tenue à l'écart. Elle avait des opinions
républicaines et des amitiés aristocratiques, et son indiscrétion dans
les affaires la fit éloigner. Si elle a travaillé au 18 Fructidor,
elle n'a pas fait le 19. Compromise dans les deux camps, sa conduite
fut plus courageuse qu'habile, et elle repêcha ses amis après les
avoir jetés à l'eau.
La première fête que j'ai donnée à Bonaparte a été marquée par un
incident qui donna lieu à une foule de commentaires.
Madame de Staël, au milieu d'un grand cercle, provoqua le jeune César
à rompre une lance:
--Général, quelle est à vos yeux la première femme du monde, morte ou
vivante?
Lui, avec son humeur guerrière, lui renvoya ce compliment:
--Celle qui a fait le plus d'enfants.
Voilà deux coups de raquette, et le volant par terre. Il valait la
peine d'être ramassé.
Une autre fois, j'étais à souper entre madame de Staël, ombrageuse
comme Hermione, et madame Récamier, souriante comme la chaste Aricie,
qui ne se laissait aimer qu'en buste par cinq cents de ses amis, mais
qui se faisait peindre en pied par Gérard
.....Dans le simple appareil
D'une beauté qu'on vient d'arracher au sommeil.
Sur ce portrait, elle a l'air de l'Innocence qui sait à quoi s'en
tenir là-dessus. Dans celui de David, elle a le visage sérieux,
pour ne pas dire grognon, comme si elle songeait déjà au mot de
Fontenelle: «Les jolies femmes meurent deux fois.» Je me la figure
ainsi, quand Benjamin Constant la menaçait de mourir à ses pieds.
--Mourez d'abord, nous verrons après.
Je perdais ma diplomatie à tenir la balance égale entre l'Esprit et la
Beauté; elle penchait peut-être un peu du côté de la seconde.
--Enfin, voyons, dit madame de Staël avec une nuance de dépit, si nous
tombions toutes deux à la rivière, à qui porteriez-vous secours la
première?
Je parai le coup:
--Oh! baronne, je suis sûr que vous nagez comme un ange.
Quand elle donna son roman de _Delphine_, on voulut la reconnaître
dans l'héroïne, et moi sous les traits de madame de Vernon, femme
avide, coquette et artificieuse. Elle me demanda ce que je pensais de
son ouvrage, et je lui répondis:
«On m'assure que nous y sommes vous et moi, déguisés en femme.»
Bien des années plus tard, madame George Sand, qui a adopté un nom
d'homme, m'a fort maltraité aussi dans ses _Lettres d'un Voyageur_, où
elle a fait de moi le type de la laideur.
On a fait une caricature où je suis représenté en Cupidon boiteux,
assistant à la toilette de madame de Staël en Vénus, et promenant mes
regards des beaux yeux du tarif des assignats aux charmes de
l'ambassadrice.