AMÉRIQUE

_Février 1794._--Je m'embarque pour l'Amérique, avec Beaumetz et La

Rochefoucauld-Liancourt, sur un vaisseau danois. Une frégate anglaise

vient faire une visite à bord, et je me déguise en cuisinier. C'est le

commencement de mon Odyssée; mais j'en ai vu bien d'autres; j'ai eu

plus de vicissitudes et de traverses qu'Ulysse, le Père de la

diplomatie, moins Pénélope.

L'Amérique est une fille de l'Angleterre, qui s'est affranchie de la

tutelle de sa mère. Les Américains savent trop de politique pour

croire, de nation à nation, à la vertu qu'on appelle reconnaissance,

et ils en savent assez pour pratiquer l'ingratitude.

J'ai trouvé à New-York quelques débris de la Constituante qui

n'avaient pas l'air de se consoler entre eux. La politique ne

nourrissant pas son homme, dans ce pays où il y a trente-deux

religions et un seul plat, je m'établis épicier, profession qui exige

des connaissances encyclopédiques.

C'est en cette qualité que je fis la rencontre, dans le marché aux

légumes de New-York, de la belle madame de la Tour-du-Pin, fermière

aux environs, assise sur son âne, en costume de paysanne, apportant

ses légumes et ses fruits à vendre à messieurs les républicains

d'Amérique. Nous renouâmes connaissance, et elle n'envisageait pas la

situation sous son côté mélancolique.

--Et que faites-vous ici?

--Hélas! madame, je suis épicier; je m'ennuie et je vieillis.

--Moi, vous voyez, je suis fermière, comme à Trianon; on ne peut pas

vieillir tout le temps, et je le passe à rajeunir en attendant l'heure

du berger.

--Et celle de la bergère?

--Pas moi; il vaut mieux envoyer les hommes paître que de les y mener.

Cette rencontre me rappela le souvenir de madame de Brionne: «Paysanne

tant qu'on voudra, bourgeoise, jamais.»

On ne m'y reprendra plus à faire des révolutions pour les autres.

La Confession de Talleyrand, V. 1-5 Mémoires du Prince de Talleyrand · 第 20 / 43 题