LA RÉVOLUTION FRANÇAISE

Les États-Généraux.

Il faut que chacun trouve son mot dans l'énigme de la vie; il ne sert

à rien qu'on vous le dise; les uns ne l'écoutent pas, les autres le

prennent à contresens.

J'avais trente-cinq ans, l'âge où l'esprit est dans toute la plénitude

de sa force et de son activité. Je n'avais d'autre perspective que

l'ambition, et je me trouvais entre l'Église et la Politique. On dit

qu'Hercule, également entre deux selles, choisit la Vertu qui lui

sembla plus belle, et qui le conduisit directement aux pieds

d'Omphale, ce qui implique une certaine contradiction. L'antiquité,

dans ses allégories, nous propose ainsi parfois des énigmes que

nous ne comprenons pas.

Dans cette alternative, je me rappelais l'Âne de Buridan, également

sollicité par la faim et la soif, et qui, n'ayant aucune raison de

commencer par manger ou boire, se laisse crever entre un sac d'avoine

et un seau d'eau. Un docteur trouve que l'âne est logique; n'étant ni

l'un ni l'autre, ni les deux à la fois, j'aurais bu d'abord, et après

cette libation, j'aurais attaqué ferme le picotin. L'argument des

écoles n'est pas des mieux choisis et il y a inégalité dans les

termes. Manger est bien, boire est mieux, digérer est tout.

Je choisis la Politique. Que le Pape, qui a sacré Bonaparte, me jette

les Clefs de Saint Pierre, qui a renié trois fois son Maître.

À examiner froidement la situation, le travail de vingt-cinq millions

d'hommes ne servait qu'à entretenir l'oisiveté de six cent mille

privilégiés qui les opprimaient, et la nation était le fumier sur

lequel s'élevaient avec orgueil les fleurs patriciennes. Les dix

lignes de La Bruyère sur les _Paysans_ suffisent pour expliquer la

Révolution française.

Comment voulez-vous qu'un peuple ne soit pas fatalement poussé et

entraîné à la Révolution, quand un noble peut impunément molester,

insulter et brutaliser un citoyen, faire bâtonner Voltaire à l'hôtel

Sully, frapper Mozart, emprisonner Diderot, traquer Rousseau comme une

bête fauve. Il est vrai que ce même peuple verra de sang-froid

guillotiner Lavoisier, Condorcet et André Chénier; mais encore y

eut-il des simulacres de jugement, dont se passaient fort bien les

Lettres de cachet. Louis XVI, au jeu, écrivait sur un sept de pique le

nom de Beaumarchais, et la Bastille comptait un pensionnaire de plus.

Le murmure du peuple s'élevait jusqu'au trône, d'abord faible comme

une plainte, bientôt puissant comme une protestation, menaçant comme

un défi, impérieux comme un ordre. Ce qu'il demandait n'était pas

encore la vengeance, c'était la réparation, réparation tardive,

accordée à regret par un roi médiocre, sans caractère et sans

grandeur, soumis à toutes les influences de l'étranger et de sa

famille, aussi incapable des grands crimes qui asservissent une nation

que des fortes vertus qui la sauvent.

Le dénouement tragique de sa destinée ne saurait émouvoir. Son malheur

fut celui de bien d'autres plus innocents que lui, et que leur

obscurité n'empêcha pas de bien mourir. La Convention lui décerna les

honneurs de son tribunal d'exception. Le juger ainsi, ce n'était pas

associer la nation tout entière par ses représentants à la

condamnation du Roi de France, c'était plutôt la consécration d'un

titre qui n'existait plus. Cette inconséquence politique est affirmée

par une parole révolutionnaire: «Sa tête, en tombant, ne devait pas

faire plus de bruit que celle d'un citoyen.»

Il n'est pas permis de s'étonner qu'un rat abandonne le navire qui

boit la mort, et passe sur le vaisseau qui tient la mer contre vents

et marées. La Monarchie coulait à pic; la Révolution sauvait

l'équipage et recueillait les épaves du naufrage royal.

Un mécontent est toujours un révolutionnaire; il veut, désire et

attend autre chose. Quoi? Il l'ignore lui-même; mais tout changement

indéterminé, comme les cartes battues, amène une nouvelle chance de

gagner au joueur qui a perdu.

J'étais mûr pour être un des apôtres de cette révolution qui mâchait à

vide, et qui allait broyer la vieille Europe dans l'étreinte

inexorable de ses engrenages. La Révolution sabordait à coups de hache

la carcasse pourrie qui avait été ma prison; elle brisa mes chaînes et

me prit dans ses bras. Si j'ai eu une vraie mère, c'est celle-là. Elle

a effacé l'affront de ma famille, et je me suis fait grand en me

rangeant parmi les petits.

Jeté dans l'Église malgré moi, affranchi par la Révolution, brouillé

avec les évêques, menacé de l'excommunication du Pape, j'ai refusé

l'Archevêché de Paris, renoncé à L'Évêché d'Autun, et je suis rentré

dans la vie civile, en perdant les soixante mille livres de ma charge.

La Cour me fit des offres bien tentantes; c'était l'orange que jette

le coureur à ceux qui le suivent dans l'arène olympique, je ne la

ramassai pas. Je savais que je trouverais dans la caisse de l'opinion

publique bien au-delà de ce qu'on me proposait, et comme j'avais

besoin de m'enrichir, je prétendais appuyer plus solidement ma

fortune.

Mais ce n'était pas tout. La veille du jour où je devais consacrer

deux évêques, je reçus avis que le Clergé voulait me faire assassiner.

Je fis mon testament en instituant pour ma légataire madame de

Flahaut, et je couchai hors de chez moi, près de l'église où devait

s'accomplir la cérémonie du lendemain.

À quelque temps de là, j'eus la mission de déposer entre les mains du

roi une remontrance impérieuse, en l'exhortant à s'entourer des plus

fermes appuis de la liberté. Comme il faut tout prévoir, c'était une

poire pour la soif.

Le général Lamarque a écrit une lettre aux journaux qui critiquaient

un de ses actes, et je lui dis à cette occasion: «Général, je vous

croyais de l'esprit.»

J'ai eu cette faiblesse une fois, car il fallait bien me défendre,

et voici ma lettre, qui a couru les gazettes:

«Maintenant que la crainte de me voir élever à la dignité

d'Évêque de Paris est dissipée, on me croira sans doute. Voici

l'exacte vérité: J'ai gagné dans l'espace de deux mois, non dans

des maisons de jeu, mais dans la société et au Club des Échecs,

regardé presque en tout temps, par la nature même de ses

institutions, comme une maison particulière, environ 30,000

francs. Je rétablis ici l'exactitude des faits, sans avoir

l'intention de les justifier. Le goût du jeu s'est répandu d'une

manière même importune dans la société. Je ne l'aimai jamais, et

je me reproche d'autant plus de n'avoir pas assez résisté à cette

séduction; je me blâme comme particulier, et encore plus comme

législateur, qui croit que les vertus de la liberté sont aussi

sévères que ses principes, qu'un peuple régénéré doit reconquérir

toute la sévérité de la morale, et que la surveillance de

l'Assemblée doit se porter sur ces excès nuisibles à la société,

en ce qu'ils contribuent à cette inégalité de fortune que les

lois doivent tâcher de prévenir par tous les moyens qui ne

blessent pas l'éternel fondement de la justice sociale, le

respect de la propriété. Je me condamne donc, et je me fais un

devoir de l'avouer; car, depuis que le règne de la vérité est

arrivé, en renonçant à l'impossible honneur de n'avoir aucun

tort, le moyen le plus honnête de réparer ses erreurs est d'avoir

le courage de les reconnaître.»

Après une telle épître, je n'avais plus qu'à tirer l'échelle, et je

reçus avec plus de philosophie l'averse des épigrammes qui pleuvaient

sur moi de tous côtés. En voici trois des _Actes des Apôtres_

du jeune Camille:

Roquette au temps passé, Talleyrand dans le nôtre,

Furent tous deux prélats d'Autun;

Tartufe est le portrait de l'un;

Ah! si Molière eût connu l'autre!

Dans ses écrits chacun a sa manière,

L'un brille en un discours, l'autre dans un rapport

Quant au prélat que la France révère,

On sait que l'_Adresse_ est son fort.

Du brûlot qu'en ce jour on prône avec transport,

Ami, veux-tu savoir le père?

Tout le moelleux est de Chamfort,

À Sieyès tout l'incendiaire,

Tout ce qui cloche à Périgord.

D'Autun à son ambition

Immole sa parole et sa religion;

C'est tout simple; il a cessé d'être

Et gentilhomme et prêtre.

Celle-ci est des _Rapsodies du jour_:

Le boiteux si connu par son apostasie

Se défend assez mal d'être ami d'_Orléans_:

«Quel intérêt me lie à ce chef de brigands,

Et qu'aurais-je avec lui de commun?»--L'infamie.

C'est l'Évangile révolutionnaire:

«_Armez_-vous les uns les autres.»

Je fus plus sensible à la séparation d'une amie. Madame de Brionne

était une des plus dignes, des plus belles et des plus grandes dames

du Faubourg. Elle méprisait les _Petits hommes noirs_ du Tiers, mais

elle avait peur du Peuple déchaîné comme un bouledogue et qui venait

de renverser la Bastille. Je courus chez elle, en apprenant sa

résolution d'aller attendre aux portes de la France cette première

insurrection de Paris, et je lui demandai la raison de ce départ si

prompt.

--Parce que je ne veux être ni victime ni témoin de scènes qui me font

horreur.

--Mais faut-il pour cela quitter la France?

--Et où voulez-vous que j'aille?

--Je ne vous conseille pas de rester à Paris, puisque vous êtes si

effrayée, ni même de vous retirer dans vos terres; mais allez passer

quelque temps dans une petite ville de province où vous ne serez point

connue; vivez-y sans vous faire remarquer, et personne n'ira vous

découvrir.

--Une petite ville de province, fi! monsieur de Périgord; paysanne

tant qu'on voudra, bourgeoise, jamais.

Je n'insistai plus, et elle partit.

Je n'entrerai pas dans le détail des événements et des faits qui

appartiennent à l'histoire; tous mes actes à l'Assemblée

constituante sont consignés dans les procès-verbaux.

On a dit que j'étais passé maître dans l'art de faire travailler les

autres et d'accaparer leurs talents; ce serait alors la fable

renversée; _Le Paon paré des plumes du geai_. Il est vrai que ma

paresse d'esprit et mon indolence de caractère expliquent mon

ignorance naturelle; mais dans le nouveau milieu où je respirais, les

idées me tombaient toutes faites comme des alouettes rôties.

C'était pour moi une affaire d'écrire; M. d'Hauterive l'a raconté. Il

entre un jour chez moi, demandant une lettre.--Eh bien?--Il faudrait

répondre.--De ma main?--Mais oui.--C'est une tyrannie; comment,

composer et écrire en même temps?--Cela est absolument nécessaire.--Eh

bien, je vais écrire, mais dictez.

Raphaël faisait peindre ses tableaux par ses élèves, Richelieu rimer

ses tragédies par des poètes, voire Corneille. Je faisais travailler

mes secrétaires et mes collaborateurs à la manière d'un chef

d'orchestre qui dirige ses musiciens avec un archet sans jouer du

violon.

Guilhe a rédigé le rapport lu à l'Assemblée nationale sur

l'Instruction publique, spécialité qu'il partageait avec l'abbé des

Renaudes, que je fis nommer par la suite membre du Tribunat, et qui me

refusa un vote par scrupule de conscience. «Mais, lui dis-je, on ne

vous demande pas votre conscience, mais votre voix.»

D'Hauterive et La Besnardière avaient la Politique et Panchaud les

Finances. Panchaud, fondateur de la Caisse d'escompte et de la Caisse

d'amortissement, était le seul homme capable de faire pondre la Poule

aux oeufs d'or sans l'éventrer. L'abbé Bourlier, depuis évêque

d'Évreux, Colmache et quelques autres furent aussi d'actifs

collaborateurs pour la fabrication des discours, des rapports, des

dépêches, des pièces diplomatiques et des lettres.

Tout le monde y mit de la bonne volonté, du dévouement, de

l'intelligence et de l'honnêteté. Voici le tableau des travaux

auxquels je fus appelé à prendre part, où se résument, dans leurs

formules et leurs grandes lignes, les principes et les réformes

nécessaires pour réorganiser une société nouvelle en utilisant les

matériaux de l'ancienne.

_Abolition des titres._--Noble, je réclame l'égalité des classes et la

communauté des droits; évêque, la liberté de l'intelligence humaine.

La proposition de Mathieu de Montmorency sur l'_Abolition des

titres_ méritait un compliment. Je l'aborde:

--Comment se porte Mathieu Bouchard?

--Bouchard! mais je m'appelle toujours M. de Montmorency; il ne dépend

pas de moi de renier mes aïeux; car enfin je descends du grand

connétable qui contribua au gain de la bataille de Bouvines; je

descends de cet autre connétable qui trouva la mort sur le champ de

bataille de Saint-Denis, je descends...

--Oui, oui, mon cher Mathieu, et vous êtes le premier de votre maison

qui ayez mis bas les armes.

_Mandats impératifs._--En acceptant le mandat impératif imposé par les

bailliages, on n'est plus un député, on est un messager. Ma motion est

adoptée.

_Comité de Constitution._--J'ai le no 2, entre Monnier et Sieyès. Nous

avons fait de la bonne besogne.--Réorganisation sociale. La Carte de

France est remaniée.

J'ai reçu la première pensée politique de Sieyès, théoricien creux et

obscur, dont la formule est le titre d'un volume que Chamfort lui a

donné, trouvant inutile de l'écrire.

_Qu'est-ce que le Tiers-État?_--Rien.

_Que doit-il être?--Tout._

C'est le grelot de son tambour.

Je m'amusais à culbuter son château de cartes métaphysique, qui met

des ombres partout, et qui trouve le moyen d'obscurcir la lumière avec

la prétention de ne pas la laisser sous le boisseau. Six pouces d'eau

trouble la font paraître plus profonde que six pieds d'eau claire qui

laissent apercevoir le gravier.

_Instruction publique._--L'instruction publique centralisera l'esprit

de la nation comme l'assemblée en centralisera la volonté. Séculariser

l'enseignement des générations futures, enlevé à l'Église et dirigé

par l'État. Éducation physique, intellectuelle et morale, à tous les

degrés et pour toutes les conditions. Conserver l'étude de l'antiquité

unie à celle des connaissances pratiques. Écoles spéciales, Droit,

Médecine, Théologie, Art militaire, Institut, Corps académique.

_Unité des Poids et Mesures._--Création de premier ordre, qui

s'imposera à toute l'Europe.

_Loterie._--À supprimer.--Inégalité des chances comme jeu, immoralité

du produit comme impôt.

_Déclaration des droits._--Le droit des peuples est une propriété,

celui des rois n'est qu'un dépôt. La liberté est plus ancienne que la

tyrannie, mais il faut qu'un peuple soit majeur pour l'exercer.

_Contributions et Enregistrement._--Mécanisme égalitaire des impôts,

des personnes, des biens, de toutes les propriétés, de toutes les

richesses.

Le peuple français est celui qui paie le plus cher pour être gouverné

à bon marché.

_Emprunts de Necker._--Le crédit de la France est la plus belle

hypothèque de l'univers.

_Biens ecclésiastiques._--Ce territoire immobilisé est une propriété

nationale. La vente de ces biens de main-morte donnera deux milliards

au Trésor public. Le changement des revenus du clergé en traitement le

fera rentrer dans l'État par le budget. Malgré mon avis, on a fait une

opération dangereuse en donnant ces biens comme hypothèque aux

assignats, dont le cours forcé a déprécié la valeur.

_Constitution civile du Clergé._--Je ne m'y suis pas opposé, sous la

réserve de la liberté du culte et sans exiger le serment du prêtre.

J'ai été des premiers à conseiller la réunion du Clergé et du Tiers,

la vérification collective des pouvoirs et le vote par tête, non par

ordre.

_L'Adresse aux Français._--L'Assemblée m'a confié la rédaction de

l'_Adresse à la Nation_, qui m'a valu la Présidence, pour expliquer,

justifier et défendre la Constitution attaquée par les partis. Tâche

facile.

Trois objections: _Tout détruit?_--Pour tout reconstruire.--_Réforme

précipitée?_--Ni hésitation ni délai, de front et tout à la

fois.--_Perfection chimérique?_--La société, comme l'homme, est

perfectible, et les idées utiles au genre humain ne sont pas seulement

destinées à orner les livres. Conclusion: Linnée a fait l'Inventaire

de la Nature, la Révolution celui des principes du gouvernement des

peuples et des _Droits de l'Homme_.

Tout cela était dit et fait de bonne foi, car alors on pouvait être

honnête et réussir, parce que les opinions et les intérêts étaient

d'accord.

La Messe De La Fédération.

J'ai fait adopter par l'Assemblée la date du 14 Juillet, anniversaire

de la _Surprise de la Bastille_, pour la Fête de la Fédération.

Madame du Barry est allée voir les préparatifs; comme tout le monde

elle y a pris part, et voici ce qu'elle m'a raconté:

«Comme j'étais fatiguée d'avoir «travaillé à la terre» à me donner des

ampoules, je me suis mise en quête de chercher dans la foule madame de

Mortemart et messieurs de Cossé et de Mausabré qui m'avaient

accompagnée.

«Un jeune homme m'offrit son bras pour m'aider à les retrouver, mais

cela fut impossible. Je priai donc mon inconnu de me reconduire. Sa

courtoisie ne se démentit point; nous prîmes le premier fiacre venu et

nous partîmes. J'étais peu à mon aise avec cet étranger; mais il

entama une conversation animée et brillante. Je l'examinai alors avec

plus d'attention. Il avait une figure charmante, quelque chose de doux

et de gracieux dans les traits; l'envie me prit de savoir son nom, je

le lui demandai. Il s'appelait Saint-Just.

«Le duc de Fronsac, rongé de goutte, qui venait me voir de loin en

loin, nous brouilla ensemble. M. Saint-Just le prit sur un ton si haut

que je dus intervenir, et je lui fis des reproches qu'il reçut assez

mal. J'ai su depuis qu'il se plaint de moi, et va partout m'accusant

d'être aristocrate outre mesure.»

Il y avait alors les prêtres assermentés et les réfractaires; une

grande difficulté se présenta pour consacrer les premiers évêques du

clergé constitutionnel, et il en fallait trois pour la cérémonie.

J'étais résolu; mais je voyais hésiter mes deux auxiliaires: Gobel,

évêque de Lydda, et Miroudot, évêque de Babylone. Il fallait les

décider et les engager. Pour y arriver, j'imaginai de leur jouer une

comédie renouvelée des _Fausses Confidences_. La veille j'allai

trouver Miroudot et lui dis: «Gobel nous abandonne; pour moi, je sais

à quoi cela nous expose et ma résolution est prise; j'aime encore

mieux me tuer que d'être lapidé par la foule.» Tout en parlant, je

maniais nonchalamment un petit pistolet de poche qu'on appelait le

_Bréviaire du coadjuteur_ ou les _Burettes de l'abbé Maury_. Le joujou

fit son effet, une peur chassa l'autre, et les deux augures furent

exacts. J'en fis des gorges-chaudes avec mes amis; Dumont de Genève

s'en amusa beaucoup.

J'avais un peu oublié les cérémonies épiscopales. Mirabeau, qui avait

assisté dans ses prisons à plus de messes que moi, s'offrit pour une

répétition générale en costume. Un autel fut improvisé sur la cheminée

de Saisseval, et tout marcha bien, sauf les glapissements de ma

chienne Pyrame, qui se jetait avec fureur sur mes habits sacerdotaux.

La Révolution valait bien une messe, et je l'ai dite au Champ-de-Mars,

sur l'Autel de la Patrie, assisté de deux cents prêtres, en présence

de la Famille royale, de l'Assemblée, des Fédérés des départements et

du peuple de Paris. J'aperçus La Fayette sur son cheval blanc, l'un

portant l'autre, et j'eus l'occasion de dire à ce _Général Tartufe_,

qui me considérait: «Ah çà, surtout ne me faites pas rire.»

Cette comédie se termina par un souper, et j'écrivis au duc de Lauzun:

«Vous savez l'excommunication de Damoclès; venez me consoler et

souper avec moi. Tout le monde va me refuser l'eau et le feu;

aussi nous n'aurons ce soir que des viandes glacées et nous ne

boirons que du vin frappé.»

Mirabeau.

Nous étions très liés; il était noble déclassé comme moi, et je lui

devais un bon office. Nos relations cessèrent par suite de la vente et

de la publication de Lettres secrètes sur la cour de Prusse, dans une

mission qu'il devait à mon entremise. Il me considérait déjà comme un

rival de politique, d'esprit et de licence, et dès lors il me traita

ouvertement en ennemi.

Mirabeau tonne comme Jupiter assembleur de nuages, mais son tonnerre

n'est parfois qu'une feuille de tôle, et c'est un aigle qui n'est pas

toujours dans les nuages.

Quand il s'agit d'élire le président, il prit la parole pour indiquer

les conditions de caractère et de talent que devait offrir le

candidat. Il ne manquait qu'un trait au portrait qu'il venait de

tracer, c'est que le président devait être marqué de la petite

vérole.

Je discutais avec lui: «Attendez, me disait-il, je vais vous enfermer

dans un cercle vicieux.»

Et moi de répondre: «Est-ce que par hasard vous auriez envie de

m'embrasser?»

Jamais il n'a dit le fameux: «_C'est à vous d'en sortir._» Ce langage

n'aurait pas été admis.

C'est un autre député qui a crié: «_Nous ne sortirons que par la force

des baïonnettes._»

Mirabeau se pencha vers Lameth et ajouta: «_Et puis, si elles

viennent, nous f... le camp._»

D'ailleurs, presque tous les mots historiques ont été fabriqués ou

arrangés après coup; à la Foire aux mensonges, l'histoire est encore

le magasin le mieux approvisionné. Les actes et les discours officiels

ne sont que le décor de la scène où se joue la _Grande Farce_, et le

Dieu de la machine est toujours dans la coulisse.

_Avril 1791._--Mirabeau chancelle comme le gladiateur vaincu sur le

sable du cirque. Au premier signe de la Mort, il comprit qu'il fallait

la suivre.

Il désira me voir et je me rendis au chevet de son lit: «Une moitié de

Paris reste en permanence à votre porte; j'y suis venu comme

l'autre moitié, trois fois par jour, pour avoir de vos nouvelles, en

regrettant chaque fois de ne pouvoir la franchir.»

Je restai deux heures avec lui. Nous étions réconciliés, et je fus,

avec La Marck, son exécuteur testamentaire. Il me remit son discours

sur la _Loi des successions_, pour le lire à l'Assemblée.

Le lendemain, quelques heures après sa mort, je montai à la tribune:

«M. Mirabeau n'est plus. Je vous apporte son dernier ouvrage, et telle

était la réunion de son sentiment et de sa pensée, également voués à

la chose publique, qu'en l'écoutant vous assistez presque à son

dernier soupir.»

La Confession de Talleyrand, V. 1-5 Mémoires du Prince de Talleyrand · 第 18 / 43 题