Le Sacre De Louis XVI

J'avais vingt-deux ans en 1776, quand j'assistai avec ma famille au

sacre de Louis XVI à Reims. On comptait que je serais ébloui par

l'éclat de la cérémonie royale et la magnificence des pompes de

l'Église, et qu'à défaut de vocation religieuse, l'ambition me

soufflerait que la béquille de Sixte-Quint vaut bien le bâton de

Maréchal de Condé. On sait qu'il a eu plus d'un imitateur, et quand un

cardinal marche courbé, on dit à Rome: «_Il cherche les clefs._» Mais

Sixte-Quint, une fois pape, a jeté sa béquille aux orties, et il me

faudra toujours garder la mienne. Ou aura beau me rappeler la liste

des boiteux célèbres et favorisés, comme lord Byron; cela, comme on

dit, me fait une belle jambe. Après tout, personne n'a songé qu'au

lieu d'être voué à devenir le Ministre de Dieu, je semblais prédestiné

à être un Ministre de la Justice; elle est boiteuse comme moi et je ne

suis pas manchot.

Le cardinal de La Roche-Aymon, qui n'a pas eu besoin de génie pour

faire sa fortune, joua le premier rôle à cette cérémonie, non en

qualité de Grand-Aumônier de France, mais comme archevêque de Reims.

Il était très vieux, fort cassé; mais sa bonne volonté de courtisan

lui donna la force de braver les fatigues de cette longue journée.

Le lendemain, on raconta tout chaud l'épilogue du Sacre au cercle de

madame du Barry.

Le soir, Louis XVI demanda au cardinal s'il n'était point las:

«Non, sire, répondit-il, je suis même prêt à recommencer.»

Ce mot, assurément naïf, parut de mauvais augure. Il ne fut pas

relevé; mais le roi s'en ressouvint, car il dit le même soir à la

reine:

«Madame, faites en sorte que ce ne soit pas pour mon frère que

Monseigneur de Reims recommence les cérémonies du Sacre.»

La reine aurait pu répliquer:

«Je suis à vos ordres pour donner, quand il vous plaira, un héritier

au trône de France.»

On tenait d'étranges propos sur l'adolescence prolongée du roi. À

quelque temps de là, la duchesse d'Aiguillon apporta des nouvelles

circonstanciées, et voici sa conversation avec madame du Barry:

--La bonhomie du roi est admirable. Il conte à ses courtisans les

détails les plus secrets et les plus intimes de ses rapports avec la

reine. Il leur a dit qu'après ses relevailles de couches, il était

allé la remercier maritalement de l'avoir rendu père.

--Nous aurons donc un Dauphin?

--La reine l'espère; elle en a grand besoin; car en France, qu'est-ce

qu'une fille?

--Ne trouvez-vous pas singulier que dans un royaume où les femmes

gouvernent, on ne les compte pour rien?

--En ce qui touche seulement la succession à la couronne; autrement,

depuis Louis XIII, à très peu d'années près, nous avons eu la

haute main et commandé souverainement. Voyez la régence de Marie de

Médicis et l'ascendant que la duchesse d'Aiguillon, notre grand'tante,

prit sur le Cardinal de Richelieu. Voyez Anne d'Autriche, pendant la

longue minorité de Louis XIV, puis madame de Montespan et madame de

Maintenon. Sous le régent Philippe, il y avait dix favorites pour une;

sous Monsieur le Duc, madame de Prie; sous le feu roi, madame de

Châteauroux, madame de Pompadour, et vous.

--Oui, Cotillon I, Cotillon II, Cotillon III; mais aujourd'hui c'est

le tour des sultanes légitimes; la reine a su prendre de l'influence;

elle est roi et a raison de l'être.

--De toutes les manières, si une des nôtres ne peut être reine en

vertu de sa naissance, il nous reste une belle fiche de consolation,

celle de faire toujours la loi aux rois.

La duchesse aurait pu remonter bien plus haut que Louis XIII dans

l'armorial féminin. Sous Clovis, Sainte Clotilde portait déjà les

culottes; Blanche de Castille faisait mieux, elle enfermait à clef

Saint Louis pour l'empêcher d'aller embrasser la reine. Partout où les

hommes règnent, les femmes gouvernent, et le contraire ne se voit pas;

c'est une quenouille bien embrouillée, la Loi Salique est un grand

mot. Des mots, des mots, des mots, comme dit Hamlet.

L'assemblée Des Notables.

_1788._--J'étais depuis huit ans Agent général du clergé. L'Église de

France formait un État dans le royaume. Elle avait son roi à Rome et

se gouvernait elle-même. Je fus son ministre et, pendant ces années

d'apprentissage des hommes et des affaires, j'appris à les conduire et

à les traiter, comme un professeur qui s'instruit en enseignant. On

m'accordait de l'esprit, on me reconnut de la capacité. Mes fonctions

me laissaient la main haute et libre; la jeune Amérique était à la

mode, j'armai un corsaire contre les Anglais, de moitié avec

Choiseul-Gouffier, et le maréchal de Castries, ministre de la marine,

nous donna des canons.

Pendant le rude hiver de 1788, le Trésor royal était vide, la famine à

son comble, et le roi appela l'Assemblée des Notables, dont je fus

nommé membre.

Les Notables étaient réunis pour constater et étudier les souffrances

de la nation bien plus que pour les soulager et y porter remède.

C'était une consultation générale, un congrès de médecins politiques.

Ils avaient interrogé le patient et savaient le nom de sa maladie;

quant à la guérir, ce n'était pas leur affaire, et celui qui eût

affiché cette prétention n'eût pas manqué de scandaliser la Faculté:

«Eh! mon ami, si nous connaissions le remède, nous commencerions par

nous guérir nous-mêmes. Nous ne sommes pas des charlatans, nous

croyons à la médecine, et la preuve en est que nous nous soignons

comme les autres d'après les ordonnances de nos confrères. Et ils

disaient vrai; car en l'an de disgrâce 1788, le Clergé et la Noblesse

étaient en plus fâcheuse position que le Tiers. Après son triomphe, le

Peuple, qui a toujours fait sa besogne en attendant qu'il le renverse

à son tour, se chargea de l'opération au moyen du remède héroïque: Il

supprima le malade.

L'Assemblée des Notables avait déclaré qu'il fallait jeter l'ancre de

miséricorde, et quelque temps après ma nomination à l'évêché d'Autun,

je fus élu député du Clergé aux États-Généraux, oubliés depuis 1614 et

convoqués à bref délai.

La Confession de Talleyrand, V. 1-5 Mémoires du Prince de Talleyrand · 第 17 / 43 题