France que pour y donner des fêtes, se livrer au plaisir et y ruiner ses
affaires, prit l'occasion de l'éloignement du roi, pour conduire ce
qui lui restait de troupes en Poitou et en Gascogne, où il reçut les
hommages de ceux de ses sujets qui relevaient de lui à cause de son
duché de Guyenne. Etant ensuite revenu en Bretagne, et voyant que son
séjour en France lui serait désormais inutile, après ce qui venait de
se passer à Compiègne, il repassa la mer et arriva à Portsmouth au mois
d'octobre, fort chagrin d'avoir fait une excessive dépense, et perdu par
les maladies beaucoup de ses officiers.
Le départ du roi d'Angleterre laissait le comte de Bretagne exposé à
toute la vengeance du roi; mais le comte de Dreux, fort empressé à tirer
son frère du danger où il était, obtint sa grâce du roi, qui voulut
bien, par bonté, accorder au comte de Bretagne une trève de trois
années, qui fut conclue au mois de juillet 1231.
Le roi et l'état firent, cette année, deux grandes pertes par la mort
des deux seigneurs les plus illustres et les plus distingués pour leur
valeur dans les armées, et dans les conseils par leur prudence. Je veux
parler de Mathieu II de Montmorency, qui exerça la charge de connétable
sous trois rois avec la plus grande fidélité, et du célèbre Garin,
chancelier de France.
Montmorency avait accompagné Philippe-Auguste dans l'expédition qu'il
fit en Palestine avec Richard, roi d'Angleterre, contre les infidèles.
Il contribua beaucoup à la fameuse victoire que Philippe remporta à
Bouvines, dans laquelle Montmorency prit seize bannières, en mémoire
de quoi, au lieu de quatre alérions qu'il portait dans ses armoiries,
Philippe voulut qu'il en mît seize.
Montmorency commanda depuis aux siéges de Niort, de Saint-Jean-d'Angely,
de La Rochelle, et de plusieurs autres places qu'il prit sur les
Anglais. Quoique l'histoire ne nous apprenne pas le nom du gouverneur de
saint Louis, pendant sa minorité, il ne faut pas douter, que Montmorency
n'en fît les fonctions. Louis VIII, étant au lit de la mort, pria ce
seigneur d'assister de ses forces et de ses conseils le jeune Louis:
Mathieu le lui promit; et, fidèle à sa parole, il réduisit les
mécontens, soit par la force, soit par sa prudence, à se soumettre au
roi et à la régente sa mère. Quoique Louis n'eût encore que quinze ans,
il accompagnait, dans toutes les expéditions militaires, Montmorency,
qui lui apprenait le métier de la guerre, dans laquelle ce jeune prince
devint un des plus expérimentés capitaines de l'Europe. L'histoire nous
apprend que Montmorency est le premier connétable de France qui ait été
général d'armée: car, auparavant la charge de connétable répondait à peu
près à celle de grand-écuyer. Son courage, son crédit, son habileté,
illustrèrent beaucoup sa famille, et commencèrent à donner à la charge
de connétable l'éclat qu'elle a eu depuis.
Le chancelier Garin avait été d'abord chevalier de
Saint-Jean-de-Jérusalem, ensuite garde-des-sceaux, puis évêque de
Senlis, et enfin chancelier. Génie universel, d'une prudence et d'une
fermeté sans exemple; grand homme de guerre avant qu'il fût pourvu de
l'épiscopat, il se trouva avec Philippe-Auguste à Bouvines, où il fit
les fonctions de maréchal de bataille, contribua beaucoup à la victoire
par ses conseils et par son courage, et dans laquelle il fit prisonnier
le comte de Flandre; évêque digne des premiers siècles, quand il cessa
d'être homme de guerre. Ce fut lui qui éleva la dignité de chancelier au
plus haut degré d'honneur, et lui assura le rang au-dessus des pairs de
France. Il commença le _Trésor des chartres_, et fit ordonner que les
titres de la couronne ne seraient plus transportés à la suite des rois,
mais déposés en un lieu sûr. Il continua jusqu'à sa mort à aider de ses
conseils la reine Blanche, et conserva, sous sa régence, le crédit qu'il
avait depuis quarante ans dans les principales affaires de l'état.
La France commença donc à respirer, après tant de desordres causés par
les guerres civiles. La régente n'oublia rien pour rétablir l'ordre
et la tranquillité dans tout le royaume; elle continua ses soins pour
accommoder encore les différends de quelques seigneurs, qu'on n'avait pu
terminer dans le parlement de Compiègne.
Elle fit revenir à Paris les professeurs de l'université, qui s'étaient
tous retirés de concert, à l'occasion d'une querelle que quelques
écoliers[1], à la suite d'une partie de débauche, avaient eue avec des
habitans du faubourg Saint-Marceau, et sur laquelle le roi n'avait pas
donné à l'université la satisfaction qu'elle avait demandée avec trop de
hauteur et peu de raison.
[Note 1: Les écoliers n'étaient pas alors, comme aujourd'hui, des enfans
à peine sortis de l'adolescence: c'étaient tous des hommes faits, qui
causaient souvent des désordres, et que l'université soutenait trop.]
On tint la main à l'exécution d'une ordonnance publiée quelque temps
auparavant contre les Juifs, dont les usures excessives ruinaient toute
la France. On fit fortifier plusieurs places sur les frontières; et
enfin on renouvela les traités d'alliance avec l'empereur et le roi des
Romains, pour maintenir la concorde entre les vassaux des deux états,
et empêcher qu'aucuns ne prissent des liaisons trop étroites avec
l'Angleterre.
Les interdits étaient depuis long-temps fort en usage. Les papes les
jetaient sur les royaumes entiers, et les évêques, à leur exemple, dès
qu'ils croyaient avoir reçu quelque tort ou du roi, ou de ses officiers,
ou de leurs diocésains, faisaient cesser partout le service divin, et
fermer les églises, si on leur refusait satisfaction. Cela fut regardé
par la régente, et avec raison, comme un grand désordre. Milon, évêque
de Beauvais, et Maurice, archevêque de Rouen, en ayant usé ainsi,
leur temporel fut saisi au nom du roi, et ils furent obligés de lever
l'interdit. Ce prince, tout saint qu'il était, tint toujours depuis pour
maxime de ne pas se livrer à un aveugle respect pour les ordres des
ministres de l'église, qu'il savait être sujets aux emportemens de la
passion comme les autres hommes[1]. Il balançait toujours, dans les
affaires de cette nature, ce que la piété et la religion d'un côté, et
ce que la justice de l'autre, demandaient de lui. Le sire de Joinville,
dans l'Histoire de ce saint roi, en rapporte un exemple, sans marquer
précisément le temps où le fait arriva, et qui mérite d'avoir ici sa
place.
[Note 1: Daniel, tom. III, édition de 1722, p. 198.]
«Je vy une journée, dit-il, que plusieurs prélats de France se
trouvèrent à Paris, pour parler au bon saint Louis, et lui faire une
requête, et quand il le sçut il se rendit au palais, pour les ouïr de ce
qu'ils vouloient dire, et quand tous furent assemblés, ce fut l'évêque
Gui d'Auseure[1], qui fut fils de monseigneur Guillaume de Melot, qui
commença à dire au roi, par le congié et commun assentement de tous les
autres prélats: Sire, sachez que tous ces prélats qui sont en votre
présence me font dire que vous lessés perdre toute la chrétienté, et
qu'elle se perd entre vos mains. Alors le bon roi se signe de la croix,
et dit: Evêque, or me dites comment il se fait, et par quelle raison?
Sire, fit l'evêque, c'est pour ce qu'on ne tient plus compte des
excommuniés; car aujourd'hui un homme aimeroit mieux morir tout
excommunié que de se faire absoudre, et ne veut nully faire satisfaction
à l'Eglise. Pourtant, Sire, ils vous requièrent tous à un vois, pour
Dieu, et pour ce que ainsi le devés faire, qu'il vous plaise commander à
tous vos baillifs, prévôts, et autres administrateurs de justice, que
où il sera trouvé aucun en votre royaume, qui aura été an et jour
continuellement excommunié, qu'ils le contraignent à se faire
absoudre, par la prinse de ses biens. Et le saint homme répondit que
très-volontiers le commanderoit faire de ceux qu'on trouveroit être
torçonniers à l'église et à son prème[2]. Et l'évêque dit qu'il ne leur
appartenoit à connoître de leurs causes. Et à ce répondit le roi, il ne
le feroit autrement, et disoit que ce seroit contre Dieu et raison qu'il
fît contraindre à soi faire absoudre ceux à qui les clercs feroient
tort, et qu'ils ne fussent oiz en leur bon droit. Et de ce leur donna
exemple du comte de Bretaigne, qui par sept ans a plaidoyé contre les
prélats de Bretaigne tout excommunié; et finablement a si bien conduit
et mené sa cause, que notre saint père le pape les a condamnés envers
icelui comte de Bretaigne. Parquoi disoit que si, dès la première année,
il eût voulu contraindre icelui comte de Bretaigne à soi faire absoudre,
il lui eût convenu laisser à iceulx prélats, contre raison, ce qu'ils
lui demandoient contre son vouloir, et que, en ce faisant, il eût
grandement mal fait envers Dieu et envers ledit comte de Bretaigne.
Après lesquelles choses ouyes, pour tous iceulx prélats, il leur suffit
de la bonne réponse du roi, et oncques puis ne oï parler qu'il fût fait
demande de telles choses.»
[Note 1: D'Auxerre.]
[Note 2: Prochain.]
_Mariage du roi_.
Le roi étant entré dans sa dix-neuvième année, la régente pensa
sérieusement à le marier. Il est étonnant que la piété solide de ce
prince, et la vie exemplaire qu'il menait dès lors, ne l'aient point mis
à couvert des traits de la plus noire calomnie. Les libertins, dont les
cours ne manquent jamais, et dont le plaisir est de pouvoir flétrir la
vertu la plus pure, à quoi ils joignirent encore la jalousie qu'ils
avaient de la prospérité dont la France jouissait sous la conduite de
la régente, osèrent faire courir le bruit que ce jeune prince avait des
maîtresses, que sa mère ne l'ignorait pas, mais qu'elle n'osait pas trop
l'en blâmer, afin de n'être point obligée de le marier sitôt pour se
conserver plus longtemps l'autorité entière du gouvernement.
Ces traits injurieux firent une telle impression dans le public, qu'un
bon religieux, poussé d'un zèle indiscret, en fit une vive réprimande à
la reine. L'innocence est toujours humble, toujours modeste. _J'aime le
roi mon fils_, répondit Blanche avec douceur, _mais, si je le voyais
prêt à mourir, et que, pour lui sauver la vie, je n'eusse qu'à lui
permettre d'offenser son Dieu, le ciel m'est témoin que, sans hésiter,
je choisirais de le voir périr, plutôt que de le voir encourir la
disgrace de son Créateur par un péché mortel_.
La régente, avec sa grandeur d'ame ordinaire, méprisa ces calomnies,
et ceux qui les répandaient n'eurent pas la satisfaction de l'en voir
touchée; mais elle confondit leur malignité sur ce qui la regardait, en
mariant le roi son fils, et en lui faisant épouser la fille aînée du
comte de Provence.
Il s'appelait Raymond Bérenger. Il était de l'illustre et ancienne
maison des comtes de Barcelone, dont on voyait les commencemens sous
les premiers rois de la seconde race. Le royaume d'Aragon y était entré
depuis près de cent ans par une héritière de cet état. Le comté
de Provence, démembré de la couronne de France, du temps de
Charles-le-Simple, était aussi venu par alliance dans la maison de
Barcelone, au moins pour la plus grande partie; car les comtes de
Toulouse y avaient des terres et des places, et se disaient marquis de
Provence. Ce comté fut le partage de la branche cadette dont Raymond
Bérenger était le chef, et cousin-germain de Jacques régnant
actuellement en Aragon.
Raymond Bérenger eut de Béatrix, sa femme, quatre filles, qui, toutes
quatre, furent reines. Eléonore, la seconde, fut mariée à Henri II,
roi d'Angleterre. Ce prince fit épouser la troisième, nommée Sancie,
à Richard, son frère, qui fut roi des Romains. Béatrix, la cadette de
toutes, épousa Charles, comte d'Anjou, depuis roi de Sicile, frère de
Louis. Enfin, Marguerite, l'aînée, épousa le roi de France. Ce prince la
fit demander par Gaulthier, archevêque de Sens, et par le sire Jean de
Nesle. Le comte de Provence, très-sensible à cet honneur, en accepta
la proposition avec la plus grande joie. Il confia sa fille aux
ambassadeurs avec un cortége convenable pour la conduire à la cour de
France.
La naissance et la beauté de Marguerite la rendaient également digne
de cet honneur. Ses parens lui avaient fait donner une éducation assez
semblable à celle que Louis avait reçue de la reine sa mère. Ce prince
l'épousa à Sens, où elle fut en même temps couronnée par l'archevêque.
Cependant la trève de trois années, que Louis avait accordée au comte de
Bretagne, était sur le point de finir: le comte y avait même fait des
infractions par plusieurs violences exercées sur les terres de Henri
d'Avaugour, à cause de l'attachement que ce seigneur avait fait paraître
pour la France. Le comte, toujours en liaison avec le roi d'Angleterre,
avait obtenu de lui deux mille hommes qu'il avait mis dans les places
les plus exposées de sa frontière. Le roi, instruit de ses intrigues,
résolut de le pousser plus vivement qu'il n'avait encore fait. Le comte
de Dreux et le comte de Boulogne étaient morts pendant la trève. Le
comte de Bretagne avait perdu, dans le premier, qui était son frère, un
médiateur dont le crédit eût été pour lui une ressource en cas que ses
affaires tournassent mal; et dans le second, un homme toujours assez
disposé à seconder ses mauvais desseins. Le roi, ayant assemblé ses
troupes, s'avança sur les frontières de Bretagne avec une nombreuse
armée. On y porta le ravage partout; de sorte que le comte, se voyant
sur le point d'être accablé, envoya au roi pour le prier d'épargner ses
sujets, et d'écouter quelques propositions qu'il espérait lui faire
agréer. Le comte lui représenta que les engagemens qu'il avait avec
le roi d'Angleterre, tout criminels qu'ils étaient, ne pouvaient être
rompus tout d'un coup: il le supplia de vouloir bien lui donner le temps
de se dégager avec honneur, et de lui accorder une trève jusqu'à la
Toussaint, pendant laquelle il demanderait au roi d'Angleterre une chose
qu'assurément ce prince n'était pas en état de lui accorder; savoir:
qu'avant le mois de novembre il vînt à son secours en personne, avec une
armée capable de résister à celle des Français, et promit que, sur son
refus, il renoncerait à sa protection et à l'hommage qu'il lui avait
fait, et remettrait entre les mains du roi toute la Bretagne. Le roi,
qui savait qu'en effet le roi d'Angleterre ne pourrait jamais en si peu
de temps faire un armement de terre et de mer suffisant pour une telle
expédition, accorda au comte ce qu'il lui demandait; mais à condition
qu'il lui livrerait trois de ses meilleures places, et qu'il rétablirait
dans leurs biens les seigneurs bretons, partisans de la France. Le comte
de Bretagne accepta ces conditions. Peu de temps après il passa en
Angleterre, où il exposa à Henri l'état où il était réduit, le pria de
venir en Bretagne avec une armée, lui demanda l'argent nécessaire pour
soutenir la guerre contre un ennemi aussi puissant que celui qu'il avait
sur les bras, et lui dit que, faute de cela, il serait obligé de faire
sa paix à quelque prix que ce fût.
Le roi d'Angleterre lui répondit qu'il lui demandait une chose
impossible, lui reprocha son inconstance, et lui fit avec chagrin le
détail des grosses dépenses que l'Angleterre avait faites pour le
soutenir, sans qu'il en eût su profiter. Il lui offrit néanmoins encore
quelque secours de troupes s'il voulait s'en contenter. Le comte, de son
côté, se plaignit qu'on l'abandonnait après qu'il s'était sacrifié pour
le service de la couronne d'Angleterre, qu'il était entièrement ruiné,
et que le petit secours qu'on lui offrait était moins pour le défendre,
que pour l'engager à se perdre sans ressources; et l'on se sépara fort
mécontent de part et d'autre. Après ce que nous avons rapporté de la
dernière expédition du roi d'Angleterre en Bretagne, il serait bien
difficile de décider lequel de lui ou du comte s'était conduit avec le
plus d'imprudence.
Le comte de Bretagne n'eut pas plutôt repassé la mer, qu'il vint se
jeter aux pieds du roi pour lui demander miséricorde, en confessant
qu'il était un rebelle, un traître, qu'il lui abandonnait tous ses états
et sa propre personne pour le punir comme il le jugerait à propos.
Le roi, touché de la posture humiliante où il voyait le comte, fit
céder ses justes ressentimens à sa compassion; et, après lui avoir fait
quelques reproches sur sa conduite passée, il lui dit que, quoiqu'il
méritât la mort pour sa félonie, et pour les maux infinis qu'il avait
causés à l'état, il lui donnait la vie; qu'il accordait ce pardon à
sa naissance, qu'il lui rendait ses états, et qu'il consentait qu'ils
passassent à son fils, qui n'était pas coupable des crimes de son père.
Le comte, pénétré de la bonté du roi, lui promit de le servir envers
tous, et contre tous. Il lui remit ses forteresses de Saint-Aubin, de
Chanteauceaux et de Mareuil pour trois ans, et s'obligea de plus à
servir à ses frais pendant cinq ans en Palestine, et à rétablir la
noblesse de Bretagne dans tous ses priviléges.
Le comte, très-content d'en être quitte à si bon marché, retourna en
Bretagne, d'où il envoya déclarer au roi d'Angleterre qu'il ne se
reconnaissait plus pour son vassal. Henri ne fut point surpris de cette
déclaration; mais sur-le-champ il confisqua le comté de Richemont et les
autres terres que le comte possédait en Angleterre. Le comte, pour s'en
venger, fit équiper dans ses ports quelques vaisseaux avec lesquels il
fit courir sur les Anglais, troubla partout leur commerce, et remplit
par là, dit Matthieu Paris, historien anglais, son surnom de _Mauclerc_,
c'est-à-dire d'homme malin et méchant.
La soumission du comte de Bretagne fut de la plus grande importance pour
affermir l'autorité du jeune roi. La vigueur avec laquelle il l'avait
poussé, retint dans le respect les autres grands vassaux de la couronne;
mais il ne fut pas moins attentif à prévenir les occasions de ces sortes
de révoltes, que vif à les réprimer.
_Politique de nos rois sur les mariages des grands_.
Les alliances que les vassaux contractaient par des mariages avec
les ennemis de l'état, et surtout avec les Anglais, y contribuaient
beaucoup: aussi une des précautions que prenaient les rois, à cet égard,
était d'empêcher ces sortes d'alliances autant qu'il était possible, et
dans les traités qu'ils faisaient avec leurs vassaux, cette clause était
ordinairement exprimée, que ni le vassal, ni aucun de sa famille ne
pourrait contracter mariage avec étrangers, sans l'agrément du prince.
Louis était très-exact à faire observer cet article important. Le roi
d'Angleterre, dans le dessein d'acquérir de nouvelles terres et de
nouvelles places en France, demanda en mariage à Simon, comte de
Ponthieu, Jeanne, l'aînée de ses quatre filles, et sa principale
héritière. Le traité du mariage fut fait; elle fut épousée au nom du roi
d'Angleterre par l'évêque de Carlile, et le pape même y avait contribué.
Malgré ces circonstances, Louis s'opposa à ce mariage, dont il prévoyait
les suites dangereuses pour l'intérêt de l'état. Il menaça le comte de
Ponthieu de confisquer toutes ses terres, s'il l'accomplissait, et
tint si ferme, que le comte, sur le point de se voir beau-père du roi
d'Angleterre, fut obligé de renoncer à cet honneur. Mais un autre
mariage, qui fut conclu cette même année, récompensa la comtesse Jeanne
de la couronne que Louis lui avait fait perdre, en l'obligeant de
refuser la main du roi d'Angleterre. Ferdinand, roi de Castille, écrivit
au monarque français pour le prier d'agréer la demande qu'il voulait
faire de cette vertueuse princesse: ce qu'il obtint d'autant plus
aisément, qu'il en avait plus coûté au coeur de Louis pour arracher un
sceptre des mains d'une personne du plus grand mérite, et sa proche
parente; car elle descendait d'Alix, fille de Louis-le-Jeune. On le vit
encore, quelque temps après, consoler la comtesse Mathilde d'avoir été
contrainte de préférer le bien de l'état à son inclination pour un
gentilhomme. Il lui fit épouser le prince Alphonse, frère de Sanche,
roi de Portugal, neveu de la reine Blanche, qui avait fait élever cette
jeune demoiselle à la cour de France.
Le roi tint la même conduite à l'égard de Jeanne, comtesse de Flandre,
veuve du comte Ferrand. Simon de Montfort, comte de Leicester, et frère
cadet d'Amauri de Montfort, connétable de France, s'était établi en
Angleterre pour y posséder le comté de Leicester, dont il était héritier
du chef de sa grand'mère, et dont le roi d Angleterre n'aurait pas voulu
lui accorder la jouissance s'il était demeuré en France. Ce seigneur,
homme de beaucoup de mérite, était en état, par ses grands biens et par
le crédit où il était parvenu en Angleterre, d'épouser la comtesse de
Flandre. Le roi, dans un traité fait à Péronne avec elle, quelques
années auparavant, n'avait pas manqué d'y faire insérer un article par
lequel elle s'engageait de ne point s'allier avec les ennemis de
l'état. Ce fut en vertu de ce traité, qu'il l'obligea de rompre toute
négociation sur ce mariage. Il empêcha aussi Mathilde, veuve du comte de
Boulogne, oncle du roi, dont nous avons déjà parlé, d'épouser le même
Simon de Montfort.
_Majorité de saint Louis_.
Cette conduite de Louis faisait connaître à toute la France combien il
avait profité, dans l'art de régner, des instructions que lui avait
données la reine sa mère. Cette princesse cessa de prendre la qualité de
régente du royaume, sitôt que le roi eut vingt et un ans accomplis, et
ce fut le cinq d'avril 1236. Ce terme de la minorité fut avancé depuis
par une ordonnance de Charles V, suivant laquelle les rois de France
sont déclarés majeurs dès qu'ils commencent leur quatorzième année.
La première affaire importante que Louis eut en prenant le gouvernement
de son état, lui fut suscitée par le comte de Champagne, que sa légéreté
naturelle ne laissait guère en repos. Il se brouillait tantôt avec son
souverain, tantôt avec ses vassaux, tantôt avec ses voisins, et une
couronne dont il avait hérité depuis deux ans ne contribuait pas à le
rendre plus traitable. Il était fils de Blanche, soeur de Sanche, roi de
Navarre.
Sanche étant mort en 1234, sans laisser d'héritiers, Thibaud, son
neveu, lui succéda au trône de Navarre. Il trouva dans le trésor de son
prédécesseur 1,700,000 livres, somme qui, réduite au poids de notre
monnaie d'aujourd'hui, ferait environ 15,000,000. Avec ces richesses et
cet accroissement de puissance, il se crut moins obligé que jamais de
ménager le roi.
Il prétendit que la cession qu'il avait faite des comtés de Blois, de
Chartres, de Sancerre et des autres fiefs dont il avait traité avec le
roi pour les droits de la reine de Chypre, n'était point une vente, mais
seulement un engagement de ces fiefs avec pouvoir de les retirer en
rendant la somme d'argent que le roi avait payée pour lui: il entreprit
donc de l'obliger à les lui rendre. Outre son humeur inquiète, il fut
encore animé par le comte de la Marche, et encore plus par la comtesse
sa femme, qui, après avoir rabaissé sa qualité de reine d'Angleterre
en épousant un simple vassal du roi de France, conservait néanmoins
toujours sa fierté à ne pouvoir plier sous le joug de la dépendance.
Il y avait un an que ces intrigues se tramaient. Dès que le roi en fut
averti, il en prévint l'effet. Il fit assembler promptement les milices
des communes, et celles de ses vassaux. Ses ordres ayant été exécutés,
son armée se trouva prête à marcher avant que le roi de Navarre eût pu
mettre en défense ses places les plus voisines de Paris. Mais Thibaud,
qui savait bien qu'avec ses seules forces il ne pourrait résister à
la puissance du roi, avait pris l'année précédente des mesures pour
suspendre l'orage. Comme il s'était croisé pour faire le voyage de la
Terre-Sainte, il crut pouvoir se prévaloir des priviléges accordés aux
croisés par les papes, dont l'un était de ne pouvoir être attaqués par
leurs ennemis. Il fit entendre au pape Grégoire IX que le roi voulait
lui faire la guerre, et le mettrait dans l'impuissance d'accomplir
son voeu. Le pape, qui avait cette expédition fort à coeur, écrivit
sur-le-champ au roi, moins pour le prier, que pour lui défendre, sous
peine des censures ecclésiastiques, de ne rien entreprendre contre un
prince croisé pour le soutien de la religion.