Le roi d'Angleterre ne voulant pas qu'il fût dit qu'il n'était passé en

France que pour y donner des fêtes, se livrer au plaisir et y ruiner ses

affaires, prit l'occasion de l'éloignement du roi, pour conduire ce

qui lui restait de troupes en Poitou et en Gascogne, où il reçut les

hommages de ceux de ses sujets qui relevaient de lui à cause de son

duché de Guyenne. Etant ensuite revenu en Bretagne, et voyant que son

séjour en France lui serait désormais inutile, après ce qui venait de

se passer à Compiègne, il repassa la mer et arriva à Portsmouth au mois

d'octobre, fort chagrin d'avoir fait une excessive dépense, et perdu par

les maladies beaucoup de ses officiers.

Le départ du roi d'Angleterre laissait le comte de Bretagne exposé à

toute la vengeance du roi; mais le comte de Dreux, fort empressé à tirer

son frère du danger où il était, obtint sa grâce du roi, qui voulut

bien, par bonté, accorder au comte de Bretagne une trève de trois

années, qui fut conclue au mois de juillet 1231.

Le roi et l'état firent, cette année, deux grandes pertes par la mort

des deux seigneurs les plus illustres et les plus distingués pour leur

valeur dans les armées, et dans les conseils par leur prudence. Je veux

parler de Mathieu II de Montmorency, qui exerça la charge de connétable

sous trois rois avec la plus grande fidélité, et du célèbre Garin,

chancelier de France.

Montmorency avait accompagné Philippe-Auguste dans l'expédition qu'il

fit en Palestine avec Richard, roi d'Angleterre, contre les infidèles.

Il contribua beaucoup à la fameuse victoire que Philippe remporta à

Bouvines, dans laquelle Montmorency prit seize bannières, en mémoire

de quoi, au lieu de quatre alérions qu'il portait dans ses armoiries,

Philippe voulut qu'il en mît seize.

Montmorency commanda depuis aux siéges de Niort, de Saint-Jean-d'Angely,

de La Rochelle, et de plusieurs autres places qu'il prit sur les

Anglais. Quoique l'histoire ne nous apprenne pas le nom du gouverneur de

saint Louis, pendant sa minorité, il ne faut pas douter, que Montmorency

n'en fît les fonctions. Louis VIII, étant au lit de la mort, pria ce

seigneur d'assister de ses forces et de ses conseils le jeune Louis:

Mathieu le lui promit; et, fidèle à sa parole, il réduisit les

mécontens, soit par la force, soit par sa prudence, à se soumettre au

roi et à la régente sa mère. Quoique Louis n'eût encore que quinze ans,

il accompagnait, dans toutes les expéditions militaires, Montmorency,

qui lui apprenait le métier de la guerre, dans laquelle ce jeune prince

devint un des plus expérimentés capitaines de l'Europe. L'histoire nous

apprend que Montmorency est le premier connétable de France qui ait été

général d'armée: car, auparavant la charge de connétable répondait à peu

près à celle de grand-écuyer. Son courage, son crédit, son habileté,

illustrèrent beaucoup sa famille, et commencèrent à donner à la charge

de connétable l'éclat qu'elle a eu depuis.

Le chancelier Garin avait été d'abord chevalier de

Saint-Jean-de-Jérusalem, ensuite garde-des-sceaux, puis évêque de

Senlis, et enfin chancelier. Génie universel, d'une prudence et d'une

fermeté sans exemple; grand homme de guerre avant qu'il fût pourvu de

l'épiscopat, il se trouva avec Philippe-Auguste à Bouvines, où il fit

les fonctions de maréchal de bataille, contribua beaucoup à la victoire

par ses conseils et par son courage, et dans laquelle il fit prisonnier

le comte de Flandre; évêque digne des premiers siècles, quand il cessa

d'être homme de guerre. Ce fut lui qui éleva la dignité de chancelier au

plus haut degré d'honneur, et lui assura le rang au-dessus des pairs de

France. Il commença le _Trésor des chartres_, et fit ordonner que les

titres de la couronne ne seraient plus transportés à la suite des rois,

mais déposés en un lieu sûr. Il continua jusqu'à sa mort à aider de ses

conseils la reine Blanche, et conserva, sous sa régence, le crédit qu'il

avait depuis quarante ans dans les principales affaires de l'état.

La France commença donc à respirer, après tant de desordres causés par

les guerres civiles. La régente n'oublia rien pour rétablir l'ordre

et la tranquillité dans tout le royaume; elle continua ses soins pour

accommoder encore les différends de quelques seigneurs, qu'on n'avait pu

terminer dans le parlement de Compiègne.

Elle fit revenir à Paris les professeurs de l'université, qui s'étaient

tous retirés de concert, à l'occasion d'une querelle que quelques

écoliers[1], à la suite d'une partie de débauche, avaient eue avec des

habitans du faubourg Saint-Marceau, et sur laquelle le roi n'avait pas

donné à l'université la satisfaction qu'elle avait demandée avec trop de

hauteur et peu de raison.

[Note 1: Les écoliers n'étaient pas alors, comme aujourd'hui, des enfans

à peine sortis de l'adolescence: c'étaient tous des hommes faits, qui

causaient souvent des désordres, et que l'université soutenait trop.]

On tint la main à l'exécution d'une ordonnance publiée quelque temps

auparavant contre les Juifs, dont les usures excessives ruinaient toute

la France. On fit fortifier plusieurs places sur les frontières; et

enfin on renouvela les traités d'alliance avec l'empereur et le roi des

Romains, pour maintenir la concorde entre les vassaux des deux états,

et empêcher qu'aucuns ne prissent des liaisons trop étroites avec

l'Angleterre.

Les interdits étaient depuis long-temps fort en usage. Les papes les

jetaient sur les royaumes entiers, et les évêques, à leur exemple, dès

qu'ils croyaient avoir reçu quelque tort ou du roi, ou de ses officiers,

ou de leurs diocésains, faisaient cesser partout le service divin, et

fermer les églises, si on leur refusait satisfaction. Cela fut regardé

par la régente, et avec raison, comme un grand désordre. Milon, évêque

de Beauvais, et Maurice, archevêque de Rouen, en ayant usé ainsi,

leur temporel fut saisi au nom du roi, et ils furent obligés de lever

l'interdit. Ce prince, tout saint qu'il était, tint toujours depuis pour

maxime de ne pas se livrer à un aveugle respect pour les ordres des

ministres de l'église, qu'il savait être sujets aux emportemens de la

passion comme les autres hommes[1]. Il balançait toujours, dans les

affaires de cette nature, ce que la piété et la religion d'un côté, et

ce que la justice de l'autre, demandaient de lui. Le sire de Joinville,

dans l'Histoire de ce saint roi, en rapporte un exemple, sans marquer

précisément le temps où le fait arriva, et qui mérite d'avoir ici sa

place.

[Note 1: Daniel, tom. III, édition de 1722, p. 198.]

«Je vy une journée, dit-il, que plusieurs prélats de France se

trouvèrent à Paris, pour parler au bon saint Louis, et lui faire une

requête, et quand il le sçut il se rendit au palais, pour les ouïr de ce

qu'ils vouloient dire, et quand tous furent assemblés, ce fut l'évêque

Gui d'Auseure[1], qui fut fils de monseigneur Guillaume de Melot, qui

commença à dire au roi, par le congié et commun assentement de tous les

autres prélats: Sire, sachez que tous ces prélats qui sont en votre

présence me font dire que vous lessés perdre toute la chrétienté, et

qu'elle se perd entre vos mains. Alors le bon roi se signe de la croix,

et dit: Evêque, or me dites comment il se fait, et par quelle raison?

Sire, fit l'evêque, c'est pour ce qu'on ne tient plus compte des

excommuniés; car aujourd'hui un homme aimeroit mieux morir tout

excommunié que de se faire absoudre, et ne veut nully faire satisfaction

à l'Eglise. Pourtant, Sire, ils vous requièrent tous à un vois, pour

Dieu, et pour ce que ainsi le devés faire, qu'il vous plaise commander à

tous vos baillifs, prévôts, et autres administrateurs de justice, que

où il sera trouvé aucun en votre royaume, qui aura été an et jour

continuellement excommunié, qu'ils le contraignent à se faire

absoudre, par la prinse de ses biens. Et le saint homme répondit que

très-volontiers le commanderoit faire de ceux qu'on trouveroit être

torçonniers à l'église et à son prème[2]. Et l'évêque dit qu'il ne leur

appartenoit à connoître de leurs causes. Et à ce répondit le roi, il ne

le feroit autrement, et disoit que ce seroit contre Dieu et raison qu'il

fît contraindre à soi faire absoudre ceux à qui les clercs feroient

tort, et qu'ils ne fussent oiz en leur bon droit. Et de ce leur donna

exemple du comte de Bretaigne, qui par sept ans a plaidoyé contre les

prélats de Bretaigne tout excommunié; et finablement a si bien conduit

et mené sa cause, que notre saint père le pape les a condamnés envers

icelui comte de Bretaigne. Parquoi disoit que si, dès la première année,

il eût voulu contraindre icelui comte de Bretaigne à soi faire absoudre,

il lui eût convenu laisser à iceulx prélats, contre raison, ce qu'ils

lui demandoient contre son vouloir, et que, en ce faisant, il eût

grandement mal fait envers Dieu et envers ledit comte de Bretaigne.

Après lesquelles choses ouyes, pour tous iceulx prélats, il leur suffit

de la bonne réponse du roi, et oncques puis ne oï parler qu'il fût fait

demande de telles choses.»

[Note 1: D'Auxerre.]

[Note 2: Prochain.]

_Mariage du roi_.

Le roi étant entré dans sa dix-neuvième année, la régente pensa

sérieusement à le marier. Il est étonnant que la piété solide de ce

prince, et la vie exemplaire qu'il menait dès lors, ne l'aient point mis

à couvert des traits de la plus noire calomnie. Les libertins, dont les

cours ne manquent jamais, et dont le plaisir est de pouvoir flétrir la

vertu la plus pure, à quoi ils joignirent encore la jalousie qu'ils

avaient de la prospérité dont la France jouissait sous la conduite de

la régente, osèrent faire courir le bruit que ce jeune prince avait des

maîtresses, que sa mère ne l'ignorait pas, mais qu'elle n'osait pas trop

l'en blâmer, afin de n'être point obligée de le marier sitôt pour se

conserver plus longtemps l'autorité entière du gouvernement.

Ces traits injurieux firent une telle impression dans le public, qu'un

bon religieux, poussé d'un zèle indiscret, en fit une vive réprimande à

la reine. L'innocence est toujours humble, toujours modeste. _J'aime le

roi mon fils_, répondit Blanche avec douceur, _mais, si je le voyais

prêt à mourir, et que, pour lui sauver la vie, je n'eusse qu'à lui

permettre d'offenser son Dieu, le ciel m'est témoin que, sans hésiter,

je choisirais de le voir périr, plutôt que de le voir encourir la

disgrace de son Créateur par un péché mortel_.

La régente, avec sa grandeur d'ame ordinaire, méprisa ces calomnies,

et ceux qui les répandaient n'eurent pas la satisfaction de l'en voir

touchée; mais elle confondit leur malignité sur ce qui la regardait, en

mariant le roi son fils, et en lui faisant épouser la fille aînée du

comte de Provence.

Il s'appelait Raymond Bérenger. Il était de l'illustre et ancienne

maison des comtes de Barcelone, dont on voyait les commencemens sous

les premiers rois de la seconde race. Le royaume d'Aragon y était entré

depuis près de cent ans par une héritière de cet état. Le comté

de Provence, démembré de la couronne de France, du temps de

Charles-le-Simple, était aussi venu par alliance dans la maison de

Barcelone, au moins pour la plus grande partie; car les comtes de

Toulouse y avaient des terres et des places, et se disaient marquis de

Provence. Ce comté fut le partage de la branche cadette dont Raymond

Bérenger était le chef, et cousin-germain de Jacques régnant

actuellement en Aragon.

Raymond Bérenger eut de Béatrix, sa femme, quatre filles, qui, toutes

quatre, furent reines. Eléonore, la seconde, fut mariée à Henri II,

roi d'Angleterre. Ce prince fit épouser la troisième, nommée Sancie,

à Richard, son frère, qui fut roi des Romains. Béatrix, la cadette de

toutes, épousa Charles, comte d'Anjou, depuis roi de Sicile, frère de

Louis. Enfin, Marguerite, l'aînée, épousa le roi de France. Ce prince la

fit demander par Gaulthier, archevêque de Sens, et par le sire Jean de

Nesle. Le comte de Provence, très-sensible à cet honneur, en accepta

la proposition avec la plus grande joie. Il confia sa fille aux

ambassadeurs avec un cortége convenable pour la conduire à la cour de

France.

La naissance et la beauté de Marguerite la rendaient également digne

de cet honneur. Ses parens lui avaient fait donner une éducation assez

semblable à celle que Louis avait reçue de la reine sa mère. Ce prince

l'épousa à Sens, où elle fut en même temps couronnée par l'archevêque.

Cependant la trève de trois années, que Louis avait accordée au comte de

Bretagne, était sur le point de finir: le comte y avait même fait des

infractions par plusieurs violences exercées sur les terres de Henri

d'Avaugour, à cause de l'attachement que ce seigneur avait fait paraître

pour la France. Le comte, toujours en liaison avec le roi d'Angleterre,

avait obtenu de lui deux mille hommes qu'il avait mis dans les places

les plus exposées de sa frontière. Le roi, instruit de ses intrigues,

résolut de le pousser plus vivement qu'il n'avait encore fait. Le comte

de Dreux et le comte de Boulogne étaient morts pendant la trève. Le

comte de Bretagne avait perdu, dans le premier, qui était son frère, un

médiateur dont le crédit eût été pour lui une ressource en cas que ses

affaires tournassent mal; et dans le second, un homme toujours assez

disposé à seconder ses mauvais desseins. Le roi, ayant assemblé ses

troupes, s'avança sur les frontières de Bretagne avec une nombreuse

armée. On y porta le ravage partout; de sorte que le comte, se voyant

sur le point d'être accablé, envoya au roi pour le prier d'épargner ses

sujets, et d'écouter quelques propositions qu'il espérait lui faire

agréer. Le comte lui représenta que les engagemens qu'il avait avec

le roi d'Angleterre, tout criminels qu'ils étaient, ne pouvaient être

rompus tout d'un coup: il le supplia de vouloir bien lui donner le temps

de se dégager avec honneur, et de lui accorder une trève jusqu'à la

Toussaint, pendant laquelle il demanderait au roi d'Angleterre une chose

qu'assurément ce prince n'était pas en état de lui accorder; savoir:

qu'avant le mois de novembre il vînt à son secours en personne, avec une

armée capable de résister à celle des Français, et promit que, sur son

refus, il renoncerait à sa protection et à l'hommage qu'il lui avait

fait, et remettrait entre les mains du roi toute la Bretagne. Le roi,

qui savait qu'en effet le roi d'Angleterre ne pourrait jamais en si peu

de temps faire un armement de terre et de mer suffisant pour une telle

expédition, accorda au comte ce qu'il lui demandait; mais à condition

qu'il lui livrerait trois de ses meilleures places, et qu'il rétablirait

dans leurs biens les seigneurs bretons, partisans de la France. Le comte

de Bretagne accepta ces conditions. Peu de temps après il passa en

Angleterre, où il exposa à Henri l'état où il était réduit, le pria de

venir en Bretagne avec une armée, lui demanda l'argent nécessaire pour

soutenir la guerre contre un ennemi aussi puissant que celui qu'il avait

sur les bras, et lui dit que, faute de cela, il serait obligé de faire

sa paix à quelque prix que ce fût.

Le roi d'Angleterre lui répondit qu'il lui demandait une chose

impossible, lui reprocha son inconstance, et lui fit avec chagrin le

détail des grosses dépenses que l'Angleterre avait faites pour le

soutenir, sans qu'il en eût su profiter. Il lui offrit néanmoins encore

quelque secours de troupes s'il voulait s'en contenter. Le comte, de son

côté, se plaignit qu'on l'abandonnait après qu'il s'était sacrifié pour

le service de la couronne d'Angleterre, qu'il était entièrement ruiné,

et que le petit secours qu'on lui offrait était moins pour le défendre,

que pour l'engager à se perdre sans ressources; et l'on se sépara fort

mécontent de part et d'autre. Après ce que nous avons rapporté de la

dernière expédition du roi d'Angleterre en Bretagne, il serait bien

difficile de décider lequel de lui ou du comte s'était conduit avec le

plus d'imprudence.

Le comte de Bretagne n'eut pas plutôt repassé la mer, qu'il vint se

jeter aux pieds du roi pour lui demander miséricorde, en confessant

qu'il était un rebelle, un traître, qu'il lui abandonnait tous ses états

et sa propre personne pour le punir comme il le jugerait à propos.

Le roi, touché de la posture humiliante où il voyait le comte, fit

céder ses justes ressentimens à sa compassion; et, après lui avoir fait

quelques reproches sur sa conduite passée, il lui dit que, quoiqu'il

méritât la mort pour sa félonie, et pour les maux infinis qu'il avait

causés à l'état, il lui donnait la vie; qu'il accordait ce pardon à

sa naissance, qu'il lui rendait ses états, et qu'il consentait qu'ils

passassent à son fils, qui n'était pas coupable des crimes de son père.

Le comte, pénétré de la bonté du roi, lui promit de le servir envers

tous, et contre tous. Il lui remit ses forteresses de Saint-Aubin, de

Chanteauceaux et de Mareuil pour trois ans, et s'obligea de plus à

servir à ses frais pendant cinq ans en Palestine, et à rétablir la

noblesse de Bretagne dans tous ses priviléges.

Le comte, très-content d'en être quitte à si bon marché, retourna en

Bretagne, d'où il envoya déclarer au roi d'Angleterre qu'il ne se

reconnaissait plus pour son vassal. Henri ne fut point surpris de cette

déclaration; mais sur-le-champ il confisqua le comté de Richemont et les

autres terres que le comte possédait en Angleterre. Le comte, pour s'en

venger, fit équiper dans ses ports quelques vaisseaux avec lesquels il

fit courir sur les Anglais, troubla partout leur commerce, et remplit

par là, dit Matthieu Paris, historien anglais, son surnom de _Mauclerc_,

c'est-à-dire d'homme malin et méchant.

La soumission du comte de Bretagne fut de la plus grande importance pour

affermir l'autorité du jeune roi. La vigueur avec laquelle il l'avait

poussé, retint dans le respect les autres grands vassaux de la couronne;

mais il ne fut pas moins attentif à prévenir les occasions de ces sortes

de révoltes, que vif à les réprimer.

_Politique de nos rois sur les mariages des grands_.

Les alliances que les vassaux contractaient par des mariages avec

les ennemis de l'état, et surtout avec les Anglais, y contribuaient

beaucoup: aussi une des précautions que prenaient les rois, à cet égard,

était d'empêcher ces sortes d'alliances autant qu'il était possible, et

dans les traités qu'ils faisaient avec leurs vassaux, cette clause était

ordinairement exprimée, que ni le vassal, ni aucun de sa famille ne

pourrait contracter mariage avec étrangers, sans l'agrément du prince.

Louis était très-exact à faire observer cet article important. Le roi

d'Angleterre, dans le dessein d'acquérir de nouvelles terres et de

nouvelles places en France, demanda en mariage à Simon, comte de

Ponthieu, Jeanne, l'aînée de ses quatre filles, et sa principale

héritière. Le traité du mariage fut fait; elle fut épousée au nom du roi

d'Angleterre par l'évêque de Carlile, et le pape même y avait contribué.

Malgré ces circonstances, Louis s'opposa à ce mariage, dont il prévoyait

les suites dangereuses pour l'intérêt de l'état. Il menaça le comte de

Ponthieu de confisquer toutes ses terres, s'il l'accomplissait, et

tint si ferme, que le comte, sur le point de se voir beau-père du roi

d'Angleterre, fut obligé de renoncer à cet honneur. Mais un autre

mariage, qui fut conclu cette même année, récompensa la comtesse Jeanne

de la couronne que Louis lui avait fait perdre, en l'obligeant de

refuser la main du roi d'Angleterre. Ferdinand, roi de Castille, écrivit

au monarque français pour le prier d'agréer la demande qu'il voulait

faire de cette vertueuse princesse: ce qu'il obtint d'autant plus

aisément, qu'il en avait plus coûté au coeur de Louis pour arracher un

sceptre des mains d'une personne du plus grand mérite, et sa proche

parente; car elle descendait d'Alix, fille de Louis-le-Jeune. On le vit

encore, quelque temps après, consoler la comtesse Mathilde d'avoir été

contrainte de préférer le bien de l'état à son inclination pour un

gentilhomme. Il lui fit épouser le prince Alphonse, frère de Sanche,

roi de Portugal, neveu de la reine Blanche, qui avait fait élever cette

jeune demoiselle à la cour de France.

Le roi tint la même conduite à l'égard de Jeanne, comtesse de Flandre,

veuve du comte Ferrand. Simon de Montfort, comte de Leicester, et frère

cadet d'Amauri de Montfort, connétable de France, s'était établi en

Angleterre pour y posséder le comté de Leicester, dont il était héritier

du chef de sa grand'mère, et dont le roi d Angleterre n'aurait pas voulu

lui accorder la jouissance s'il était demeuré en France. Ce seigneur,

homme de beaucoup de mérite, était en état, par ses grands biens et par

le crédit où il était parvenu en Angleterre, d'épouser la comtesse de

Flandre. Le roi, dans un traité fait à Péronne avec elle, quelques

années auparavant, n'avait pas manqué d'y faire insérer un article par

lequel elle s'engageait de ne point s'allier avec les ennemis de

l'état. Ce fut en vertu de ce traité, qu'il l'obligea de rompre toute

négociation sur ce mariage. Il empêcha aussi Mathilde, veuve du comte de

Boulogne, oncle du roi, dont nous avons déjà parlé, d'épouser le même

Simon de Montfort.

_Majorité de saint Louis_.

Cette conduite de Louis faisait connaître à toute la France combien il

avait profité, dans l'art de régner, des instructions que lui avait

données la reine sa mère. Cette princesse cessa de prendre la qualité de

régente du royaume, sitôt que le roi eut vingt et un ans accomplis, et

ce fut le cinq d'avril 1236. Ce terme de la minorité fut avancé depuis

par une ordonnance de Charles V, suivant laquelle les rois de France

sont déclarés majeurs dès qu'ils commencent leur quatorzième année.

La première affaire importante que Louis eut en prenant le gouvernement

de son état, lui fut suscitée par le comte de Champagne, que sa légéreté

naturelle ne laissait guère en repos. Il se brouillait tantôt avec son

souverain, tantôt avec ses vassaux, tantôt avec ses voisins, et une

couronne dont il avait hérité depuis deux ans ne contribuait pas à le

rendre plus traitable. Il était fils de Blanche, soeur de Sanche, roi de

Navarre.

Sanche étant mort en 1234, sans laisser d'héritiers, Thibaud, son

neveu, lui succéda au trône de Navarre. Il trouva dans le trésor de son

prédécesseur 1,700,000 livres, somme qui, réduite au poids de notre

monnaie d'aujourd'hui, ferait environ 15,000,000. Avec ces richesses et

cet accroissement de puissance, il se crut moins obligé que jamais de

ménager le roi.

Il prétendit que la cession qu'il avait faite des comtés de Blois, de

Chartres, de Sancerre et des autres fiefs dont il avait traité avec le

roi pour les droits de la reine de Chypre, n'était point une vente, mais

seulement un engagement de ces fiefs avec pouvoir de les retirer en

rendant la somme d'argent que le roi avait payée pour lui: il entreprit

donc de l'obliger à les lui rendre. Outre son humeur inquiète, il fut

encore animé par le comte de la Marche, et encore plus par la comtesse

sa femme, qui, après avoir rabaissé sa qualité de reine d'Angleterre

en épousant un simple vassal du roi de France, conservait néanmoins

toujours sa fierté à ne pouvoir plier sous le joug de la dépendance.

Il y avait un an que ces intrigues se tramaient. Dès que le roi en fut

averti, il en prévint l'effet. Il fit assembler promptement les milices

des communes, et celles de ses vassaux. Ses ordres ayant été exécutés,

son armée se trouva prête à marcher avant que le roi de Navarre eût pu

mettre en défense ses places les plus voisines de Paris. Mais Thibaud,

qui savait bien qu'avec ses seules forces il ne pourrait résister à

la puissance du roi, avait pris l'année précédente des mesures pour

suspendre l'orage. Comme il s'était croisé pour faire le voyage de la

Terre-Sainte, il crut pouvoir se prévaloir des priviléges accordés aux

croisés par les papes, dont l'un était de ne pouvoir être attaqués par

leurs ennemis. Il fit entendre au pape Grégoire IX que le roi voulait

lui faire la guerre, et le mettrait dans l'impuissance d'accomplir

son voeu. Le pape, qui avait cette expédition fort à coeur, écrivit

sur-le-champ au roi, moins pour le prier, que pour lui défendre, sous

peine des censures ecclésiastiques, de ne rien entreprendre contre un

prince croisé pour le soutien de la religion.

Histoire de St. Louis, Roi de France · 第 2 / 24 段