Histoire de St. Louis
Roi de France
Par De Bury
Nouvelle édition revue avec soin
_Je suis cet heureux Roi que la France révère,
Le Père des Bourbons...._
Henri. Volt.
[Illustration: Couronne de Saint-Louis]
Lyon Rolland, Imprimeur Libraire Rue du Pérat, n°4
1828
* * * * *
Louis VIII, roi de France, père de saint Louis, était dans la
quarantième année de son âge, et la troisième de son règne, lorsque,
revenant à Paris, après le siége de la ville d'Avignon, il se sentit
vivement pressé d'un mal qu'il avait tenu caché jusqu'alors, et fut
forcé de s'arrêter au château de Montpensier, en Auvergne. Ce fut
dans cette occasion que ce prince fit voir qu'il était véritablement
chrétien. Quel que fût ce mal, dont l'histoire ne nous a pas appris la
véritable cause, les médecins lui proposèrent un remède que la loi de
Dieu lui défendait. Malgré le refus qu'il fit d'en user, on introduisit
auprès de lui, pendant qu'il dormait, une jeune fille. S'étant éveillé,
il appela l'officier qui le servait, lui ordonna de la faire retirer,
en lui disant ces belles paroles: _Qu'il aimait mieux mourir, que de
conserver sa vie en commettant un péché mortel_.
Cependant le mal ayant augmenté, et ce prince sentant les approches de
la mort, il ne s'occupa plus que du soin de mettre ordre à ses affaires.
Ayant fait venir autour de son lit les évêques et les grands seigneurs
qui l'avaient accompagné, il leur déclara qu'il nommait la reine Blanche
de Castille, son épouse, régente de l'état pendant la minorité de son
fils Louis[1]. Cette nomination fut faite en présence de l'archevêque de
Sens, des évêques de Beauvais, de Noyon et de Chartres, et du chancelier
Garin, qui la déclarèrent authentiquement, après sa mort, par des
lettres scellées de leurs sceaux. Il recommanda son fils aux seigneurs
français qui était présens, et principalement à Matthieu II de
Montmorency, connétable de France, à Philippe, comte de Boulogne, au
comte de Montfort, aux sires de Coucy et de Bourbon, princes de son
sang, et à plusieurs autres seigneurs qui lui promirent que ses
intentions seraient exactement exécutées; qu'ils feraient serment de
fidélité au prince son fils, et qu'ils soutiendraient l'autorité de la
reine durant sa régence.
[Note 1: Il n'avait que douze ans commencés; et, dans ce temps, les rois
n'étaient déclarés majeurs qu'à 21 ans.]
Pendant que cela se passait à Montpensier, Blanche était restée à Paris,
où elle attendait avec impatience l'arrivée du roi, pour le féliciter
sur ses conquêtes: elle n'était pas instruite de sa maladie. Pressée du
désir de le revoir, elle s'était mise en chemin pour aller le joindre,
lorsqu'elle rencontra le jeune Louis, qui revenait précipitamment,
accompagné du chancelier et de plusieurs autres seigneurs. Elle
reconnut, à la tristesse répandue sur leurs visages, la perte que
la France venait de faire. Elle retourna aussitôt à Paris, afin de
concerter avec les fidèles serviteurs du roi, les mesures les plus
promptes qu'il convenait de prendre pour le faire couronner.
La régente ne fut pas long-temps sans apercevoir des semences de
division dans les discours de plusieurs grands vassaux de la couronne,
par les demandes qu'ils lui firent, et surtout par le refus de plusieurs
d'entre eux de se trouver à la cérémonie du couronnement du roi, qui
fut faite le premier dimanche de l'Avent de l'année 1226. Le nombre des
seigneurs qui y assistèrent ne fut pas, à beaucoup près, aussi grand
qu'il devait être, suivant l'usage ordinaire, et en conséquence des
lettres que la régente leur avait fait écrire pour les y inviter; mais
elle ne laissa pas de faire faire la cérémonie, par les conseils du
chancelier et du légat, le retardement paraissant dangereux, surtout
dans ces temps-là, où on la regardait comme essentielle à la royauté.
La cour, et tous ceux qui devaient assister à cette cérémonie, s'étaient
rendus à Reims. Thibaud, comte de Champagne, était en chemin pour s'y
trouver; mais, comme il approchait de la ville, on l'envoya prier de n'y
pas entrer, à cause du bruit faux, mais fâcheux, qui courait de lui,
qu'il avait fait empoisonner le feu roi. La comtesse sa femme fut
néanmoins de la fête, ainsi que la comtesse de Flandre, qui se
disputèrent entre elles le droit de porter l'épée devant le roi, comme
représentant leurs maris absens. Mais, sur le refus qu'on leur en fit,
elles consentirent que Philippe, comte de Boulogne, oncle du roi, eût
cet honneur, sans préjudice de leurs droits, ou plutôt de ceux de leurs
maris.
L'affront qu'on venait de faire au comte de Champagne ne pouvait
manquer, vu son caractère brouillon, de le jeter dans le parti des
factieux, et il semble qu'il eût été de la prudence de ne lui en pas
donner l'occasion. Mais ou l'on savait qu'il y était déjà, ou la
reine régente ne se crut pas assez d'autorité pour obtenir des grands
seigneurs assemblés qu'il n'en fût pas exclu: peut-être aussi ne
fut-elle pas fâchée de voir mortifier un seigneur qui avait eu la
hardiesse de lui témoigner de l'amour.
Quoi qu'il en soit, il fut un des premiers qui fit ouvertement des
préparatifs pour la révolte, de concert avec deux autres seigneurs
mécontens: c'étaient Pierre de Dreux, comte de Bretagne, surnommé
_Mauclerc_[1], auquel Philippe-Auguste avait fait épouser l'héritière de
ce comté; et Hugues de Lusignan, comte de la Marche, qui avait épousé
Isabelle, fille d'Aymard, comte d'Angoulême, veuve de Jean-Sans-Terre,
roi d'Angleterre, mère de Henri III, qui y régnait alors.
[Note 1: C'est-à-dire, suivant le langage du temps, _homme malin et
méchant_.]
Comme l'archevêché de Reims était alors vacant, ce fut de Jacques de
Bazoche, son suffragant, évêque de Soissons, que Louis reçut cette
onction qui rend les rois sacrés pour les peuples. Quoiqu'il fût encore
bien jeune, il était déjà assez instruit pour ne pas regarder cette
action comme une simple cérémonie[2]. Il ne put faire, sans trembler, le
serment de n'employer sa puissance que pour la gloire de Dieu, pour la
défense de l'Eglise et pour le bien de ses peuples. Il s'appliqua ces
paroles qui commencent la messe ce jour-là, et dont David se servait
pour dire: _Qu'il mettait en Dieu toute sa confiance, et qu'il
s'assurait d'être exaucé_.
[Note 2: Joinville, p. 15.]
Comme cette cérémonie est trop connue pour nous arrêter à la décrire, je
dirai seulement que, lorsqu'elle fut finie, on fit asseoir le roi sur un
trône richement paré, que l'on mit entre ses mains le sceptre et la main
de justice, et qu'ensuite tous les grands seigneurs et prélats, qui
étaient présens, lui prêtèrent serment de fidélité, ainsi qu'à la reine
sa mère, pour le temps que sa régence durerait.
Dès le lendemain, la reine partit pour ramener le roi à Paris; elle
souhaita qu'il n'y eût aucunes marques de réjouissances, comme il n'y en
avait point eu à Reims: car, quelque satisfaction qu'elle eût de voir
régner son fils, rien n'effaçait de son coeur le regret dont elle était
pénétrée de la perte qu'elle venait de faire. D'ailleurs l'affliction
était si générale, que les grands et le peuple n'eurent pas de peine à
suspendre les mouvemens de leur joie, et la sagesse de la régente ne lui
permettait pas de perdre en vains amusemens un temps dont elle avait
besoin pour arrêter et éteindre les factions qui se formaient dans
l'état.
_Caractère de la régente_.
Blanche de Castille était une princesse dont la prudence, la présence
d'esprit, l'activité, la fermeté, le courage et la sage politique,
rendront à jamais la mémoire chère et respectable aux Français. Elle
s'appliqua uniquement à dissiper les orages qui se formaient contre
l'état: elle n'eut d'autres vues que de conserver à son fils les
serviteurs qui lui étaient restés fidèles, de lui en acquérir de
nouveaux, et de prévenir les dangereux desseins de ses ennemis. Les
seigneurs de la cour se ressentirent de ses bienfaits, et tout le monde
de ses manières obligeantes et naturelles qu'elle employait pour gagner
les coeurs qui y étaient d'autant plus sensibles, qu'elle accompagnait
ses grâces du plus parfait discernement.
Comme le comte de Boulogne était un des plus puissans seigneurs de
l'état, et celui dont le roi pouvait attendre plus de secours ou
de traverses, elle n'oublia rien pour le mettre dans ses intérêts.
Philippe-Auguste lui avait donné le comté de Mortain; mais Louis VIII
s'en était réservé le château, en confirmant ce don. Blanche commença
par le lui remettre, et lui rendit en même temps le château de
l'Isle-Bonne, que le feu roi s'était pareillement réservé; et, dans la
suite, elle lui céda encore l'hommage du comté de Saint-Pol, comme une
dépendance de celui de Boulogne.
La reine Blanche traita avec la même générosité Ferrand, comte de
Flandre. Philippe-Auguste l'avait fait prisonnier à la bataille de
Bouvines, et n'avait pas voulu lui rendre sa liberté, à moins qu'il
ne payât une rançon de cinquante mille livres, somme alors
très-considérable, et qu'il ne donnât pour sûreté Lille, Douai et
l'Ecluse. La régente, de l'avis des grands du royaume, rendit au comte
sa liberté, et lui fit remise de la moitié de sa rançon, à condition
de laisser seulement pendant dix ans, entre les mains du jeune roi, la
citadelle de Douai. Ce bienfait l'attacha si fortement aux intérêts de
la reine et de son fils, que rien ne put l'en écarter, et qu'il résista
constamment à toutes les sollicitations des seigneurs mécontens.
Cependant le comte de Champagne avait levé le premier l'étendard de la
révolte: il avait fait une ligue avec les comtes de Bretagne et de la
Marche. Ils avaient commencé par faire fortifier et fournir de munitions
de guerre et de bouche les châteaux de Beuvron en Normandie, et de
Bellesme dans le Perche, dont le feu roi avait confié la garde au comte
de Bretagne.
La régente, usant de la plus grande diligence, avant que les mécontens
fussent en état de se mettre en campagne, assembla promptement une
armée assez nombreuse pour accabler le comte de Champagne. Elle fut
parfaitement secondée par Philippe, comte de Boulogne, oncle du roi; par
Robert, comte de Dreux, frère du comte de Bretagne; et par Hugues IV,
duc de Bourgogne. Elle marcha avec eux, accompagnée du roi son fils,
en Champagne, contre le comte Thibaud. Ce seigneur, surpris de cette
diligence, mit les armes bas, et eut recours à la clémence du roi qui
lui pardonna, et le reçut en ses bonnes graces.
C'est sur cette réconciliation si prompte, et principalement sur les
discours perfides d'un auteur anglais[1], qu'il a plu à quelques-uns de
nos écrivains d'orner, ou plutôt de salir leur histoire de l'épisode
imaginaire des amours du comte de Champagne et de la reine régente. Le
plaisir de mal parler des grands, et de se faire applaudir par des gens
corrompus, dont notre siècle n'est pas plus exempt que les autres, donne
la vogue à ces sortes de fables; mais celles-là ne furent point capables
de flétrir la réputation d'une reine à laquelle notre histoire a, dans
tous les temps, rendu la justice qu'elle méritait. D'ailleurs les
historiens anglais, et surtout Matthieu Paris, moine bénédictin,
croyaient, par ces traits de malignité, venger leur roi Henri III des
avantages que les Français, sous la conduite de la reine Blanche,
avaient remportés sur lui, lorsqu'ayant pris, comme je le dirai dans la
suite, le parti des mécontens, il fut renvoyé dans son île, après avoir
vu détruire son armée, et dépensé beaucoup d'argent. A la vérité,
suivant les mémoires de ce temps-là, il y a lieu de penser que le comte
de Champagne avait conçu de l'inclination pour cette princesse; mais on
n'y voit rien qui puisse persuader qu'elle y ait jamais répondu, et l'on
y trouve même le contraire. Elle méprisa le comte, le plus volage et le
plus frivole seigneur de son temps, et le laissa se consoler par les
vers et les chansons dont il ornait les murs de son château de Provins.
[Note 1: Matthieu Paris.]
Le parti révolté, étant fort affaibli par le retour du comte de
Champagne sous l'obéissance du roi, la régente fit marcher aussitôt
l'armée au-delà de la Loire, contre les deux autres chefs. Le roi les
fit citer deux fois devant le parlement. N'ayant pas obéi, et étant
cités une troisième fois, ils se rendirent à Vendôme, où était le roi.
Comme ils n'avaient point d'autre ressource que la miséricorde de ce
prince pour éviter le châtiment qu'ils méritaient, ils y eurent recours.
La bonté du roi, la nécessité de ménager les autres seigneurs, parens ou
amis des deux comtes, l'espérance de rétablir plus promptement, par les
voies de la douceur, la tranquillité de l'état, engagèrent la régente à
faire obtenir du roi, non seulement leur pardon, mais encore des grâces
et des conditions très-avantageuses par un traité que le roi fit avec
eux.
D'abord, pour ce qui regardait le comte de la Marche, il fut conclu
qu'Alfonse de France, frère du roi, épouserait Elisabeth, fille de ce
comte, dont le fils aîné, Hugues de la Marche, épouserait Elisabeth de
France, soeur du roi. Il fut encore convenu que le roi ne pourrait faire
la paix avec le roi d'Angleterre, sans y comprendre le comte. Celui-ci,
de sa part, céda ses prétentions sur le Bordelais et sur la ville de
Langès, moyennant une somme d'argent payable en plusieurs années, en
dédommagement du douaire de la reine d'Angleterre, femme du comte, saisi
par les Anglais.
A l'égard du comte de Bretagne, il fut convenu qu'Iolande, sa fille,
épouserait Jean de France, frère du roi; que, jusqu'à ce que Jean
eût atteint vingt-un ans (il n'en avait alors que huit), le comte de
Bretagne aurait la possession d'Angers, de Beaugé, de Beaufort et de la
ville du Mans; qu'il donnerait en dot à sa fille, Bray, Châteauceau,
avec les châteaux de Beuvron, de la Perrière et de Bellesme, à condition
qu'il jouirait de ces trois dernières places le reste de sa vie, et quil
ne ferait aucune alliance avec Henri, roi d'Angleterre, ni avec Richard,
son frère. Aussitôt après ce traité, le comte de Bretagne, pour prouver
son attachement aux intérêts du roi, marcha avec Imbert de Beaujeu,
connétable de France, contre Richard, frère du roi d'Angleterre,
l'empêcha de rien entreprendre sur les terres de France, et l'obligea
de se retirer. Le roi d'Angleterre sollicita en vain les seigneurs de
Normandie, d'Anjou et du Poitou, de prendre les armes en sa faveur;
mais, comme aucun d'eux n'osa se déclarer, il fut obligé de faire une
trève pour un an, qu'il obtint par la médiation du pape Grégoire IX, qui
venait de succéder à Honoré III.
Les choses étant ainsi pacifiées, la régente renouvela les traités faits
sous les précédens règnes, avec l'empereur Frédéric II, et avec Henri
son fils, roi des Romains, par lesquels ils s'engageaient à ne prendre
aucune liaison avec l'Angleterre contre la France. Elle employa tous ses
soins pour se maintenir en bonne intelligence avec les princes alliés de
la France, pour s'attacher le plus qu'elle pourrait de seigneurs vassaux
de la couronne, et elle fut toujours attentive à prévenir et arrêter,
dans leur naissance, les entreprises des esprits brouillons; car elle ne
devait pas compter qu'ils en demeurassent à une première tentative; ils
en avaient tiré trop d'avantages, et l'esprit de faction s'apaise bien
moins par les bienfaits, qu'il ne s'anime par l'espérance d'en extorquer
de nouveaux.
_Education de Louis._
Quoique la conduite des affaires de l'état donnât beaucoup d'occupation
à la reine régente, cependant elle savait encore trouver assez de temps
pour donner ses soins à l'éducation du prince son fils, à laquelle elle
présidait elle-même. Les historiens contemporains ont négligé de nous
apprendre quel était le gouverneur de Louis: nous devons croire que la
reine en faisait les principales fonctions. Nous ignorons aussi le nom
et les qualités de son précepteur, qu'on ne lui donna que fort tard,
suivant l'usage de ce temps-là; mais, quel qu'il fût, il est certain que
les voies lui étaient bien préparées par les soins que la reine régente
en avait déjà pris. Nous voyons dans les Mémoires du sire de Joinville,
auteur contemporain et confident de Louis, qu'elle n'épargna rien pour
mettre auprès de son fils les personnes les plus capables pour la vertu
et pour la science. De la part du jeune prince, la docilité, la douceur,
le désir de profiter, la droiture de l'esprit, et surtout celle du
coeur, rendaient aisée une fonction si épineuse et si difficile.
La reine s'attacha surtout à l'instruire, dès son bas âge, de la
connaissance de Dieu, et des véritables vertus dont il est le modèle.
Aussi n'oublia-t-il jamais ce que sa mère lui avait dit un jour,
lorsqu'il était encore jeune: _Mon fils, vous êtes né roi; je vous aime
avec toute la tendresse dont une mère est capable; mais j'aimerais mieux
vous voir mort, que de vous voir commettre un péché mortel._ Il grava
ces instructions si profondément dans son coeur, qu'il donna toujours à
l'exercice de la religion et à la retraite, les momens qu'il dérobait
aux fonctions de la royauté.
On n'oublia pas en même temps de lui procurer les instructions qui
peuvent contribuer à former l'esprit, mais, selon qu'on le pouvait faire
dans ce siècle-là, où l'ignorance était prodigieuse, même parmi les
ecclésiastiques. On rapporte comme un éloge de ce prince, qu'il savait
écrire (car les plus grands seigneurs ne savaient pas même signer leur
nom), qu'il entendait très-bien le latin de l'Ecriture-Sainte, et les
ouvrages des Pères de l'Eglise, qui ont écrit dans cette langue.
Pour ce qui est de l'histoire, il savait celle des rois ses
prédécesseurs, rapportée dans les chroniques particulières de leurs
règnes, qui, quoique très-imparfaites, nous ont néanmoins conservé les
actions les plus mémorables des princes des deux premières races de
la monarchie. On y trouve la connaissance de leurs vertus et de leurs
défauts, qui fournissait des exemples pour apprendre à pratiquer les
unes et éviter les autres.
On lui proposa surtout pour modèle le roi Philippe-Auguste, son aïeul,
un des plus grands rois de la monarchie. Ce prince était monté sur le
trône, dans un âge à peu près pareil à celui de Louis, et dans les mêmes
circonstances. La reine Blanche, sa mère, lui fit prévoir le mauvais
effet que pouvait produire l'idée de sa jeunesse sur les esprits mutins
et brouillons de son royaume. Elle s'appliqua à lui faire éviter les
défauts des jeunes gens de son âge, et surtout l'inapplication, l'amour
de l'oisiveté et du plaisir. Elle lui donna connaissance de toutes
les affaires; elle ne décida jamais rien d'important sans le lui
communiquer; et, dans les guerres qu'elle eut à soutenir, elle le fit
toujours paraître à la tête de ses troupes, accompagné des seigneurs les
plus braves et les plus expérimentés.
La reine se donnait en même temps de pareils soins pour l'éducation de
ses autres enfans. Ils étaient quatre; savoir: Robert, qui fut depuis
comte d'Artois; Jean, comte d'Anjou; Alfonse, comte de Poitiers, et
Charles, comte de Provence. Chacun recevait les instructions dont son
âge pouvait être capable. L'exemple de leur frère aîné leur donnait une
émulation qui les excitait à lui ressembler, en acquérant les mêmes
connaissances, et pratiquant les mêmes vertus.
La reine Blanche réussit encore à persuader à ses enfans, que leur plus
grand bonheur dépendait de la parfaite union qui devait régner entre
eux: ils profitèrent si bien des avis de cette sage mère, que ces
princes furent pénétrés toute leur vie, pour le roi, leur frère aîné, de
cette amitié tendre et respectueuse qui fait ordinairement la félicité
des supérieurs et des inférieurs; comme, de sa part, Louis les traita
toujours avec la plus grande bonté, moins en roi qu'en ami. Lorsque ses
frères commencèrent à être capables d'occupations sérieuses, il les
admit dans ses conseils; il les consultait dans les affaires qui se
présentaient, et prenait leur avis. Ils commandaient dans ses armées des
corps particuliers de troupes, à la tête desquels ils ont très-souvent
fait des actions dignes de la noblesse de leur naissance. Ils étaient,
pour ainsi dire, les premiers ministres du roi. Ils partageaient avec
lui les fonctions pénibles de la royauté, et contribuaient unanimement à
la gloire de l'Etat et au bonheur des peuples.
Pendant que la reine Blanche donnait tous ses soins à l'éducation de
ses enfans, elle était encore occupée à rendre inutiles les nouvelles
entreprises des esprits brouillons, et surtout de ceux dont je viens
de parler. Ils n'étaient pas rentrés sincèrement dans leur devoir; ils
avaient été forcés par la prudence et l'activité de la régente de se
soumettre, et les grâces qu'elle leur avait fait accorder par le roi,
au lieu de les satisfaire, n'avaient fait qu'augmenter le désir d'en
obtenir de nouvelles.
L'union de Philippe, comte de Boulogne, oncle du roi, avec la reine
régente, était pour eux un frein qui les arrêtait: ils entreprirent
de le rompre, et ils s'y prirent de la manière qu'il fallait pour y
réussir. Ils lui firent représenter qu'étant celui de tous les princes
qui, après les frères du roi, était son plus proche parent, étant fils
de Philippe-Auguste, c'était un affront pour lui que la régence du
royaume fût en d'autres mains que les siennes, et surtout en celles
d'une femme, et d'une femme étrangère qui, par ces deux raisons, devait
être exclue du gouvernement du royaume de France: ils l'assurèrent de
leurs services pour soutenir son droit, s'il voulait le faire valoir.
Le comte Philippe avait épousé Mathilde, fille du vieux comte de
Boulogne, qui avait été fait et resté prisonnier de Philippe-Auguste,
depuis la bataille de Bouvines; et le gendre, pendant la prison de son
beau-père, avait été investi de tous les biens du comte. C'était sans
doute ce qui avait tenu jusqu'alors le gendre attaché aux intérêts du
roi et de la régente: car, si le vieux comte de Boulogne était sorti
de prison en même temps que le comte de Flandre, il aurait pu causer
beaucoup d'embarras à Philippe son gendre, et il est vraisemblable que
c'était cette raison qui avait empêché la régente, après la mort du roi
son époux, de donner la liberté au vieux comte de Boulogne. Celui-ci en
mourut de chagrin, ou de désespoir, car le bruit courut qu'il s'était
donné la mort. Philippe, après cet événement, n'ayant plus le motif
qui lui avait jusqu'alors fait ménager la régente, se trouva disposé
à écouter les mauvais conseils qu'on lui donnait pour s'emparer de la
régence.
Il concerta avec plusieurs seigneurs le projet de se saisir de la
personne du roi, qui se trouvait dans l'Orléanais. Ils avaient résolu
d'exécuter ce complot sur le chemin d'Orléans à Paris, lorsque le roi
retournerait dans sa capitale. Ce prince, en ayant été averti par le
comte de Champagne, se réfugia à Montlhéry, d'où il fit sur-le-champ
avertir la reine sa mère, et les habitans de Paris. Blanche en fit
partir promptement tous ceux qui étaient capables de porter les armes,
et tout le chemin, depuis Paris jusqu'à Montlhéry, fut aussitôt occupé
par une nombreuse armée et une foule incroyable de peuple, au milieu de
laquelle le roi passa comme entre deux haies de ses gardes. Ce n'était
qu'acclamations redoublées, et que bénédictions, qui ne cessèrent point
jusqu'à Paris. Le sire de Joinville rapporte que le roi se faisait
toujours un plaisir de se souvenir et de parler de cette journée, qui
lui avait fait connaître l'amour que ses peuples lui portaient. Les
seigneurs conjurés qui s'étaient rendus à Corbeil pour l'exécution de
leur dessein, voyant leur coup manqué, firent bonne contenance, et,
traitant de terreur panique la précaution que le roi avait prise, ils
se retirèrent pour former un nouveau projet de révolte, qui n'éclata
cependant que l'année suivante.
Ce fut pendant la tranquillité que procura dans le royaume
l'accommodement avec les seigneurs mécontens, dont je viens de
parler, que la régente termina une autre affaire importante, dont la
consommation fut très-glorieuse et fort utile pour le royaume, ayant
procuré la réunion à la couronne du comté de Toulouse et de ses
dépendances.
Le pape sollicitait vivement la régente de ne point abandonner la cause
de la religion, et de continuer à réduire les Albigeois, dont la mort du
roi son mari avait arrêté la ruine totale. Le légat, pour ce sujet,
fit payer par le clergé une grosse contribution que la reine employa
utilement. Elle procura des secours à Imbert de Beaujeu, dont la
prudence et l'activité avaient conservé les conquêtes qu'on avait faites
sur ces hérétiques. Ayant reçu un nouveau renfort, il fatigua tellement
les Toulousains par ses courses continuelles aux environs de leur ville,
par les alarmes qu'il leur donnait sans cesse, qu'il les mit enfin à
la raison, et obligea le comte de Toulouse à rentrer dans le sein de
l'Eglise, et à abandonner les Albigeois.
Le cardinal de Saint-Ange, qui était revenu en France depuis quelque
temps, profita de la consternation des Toulousains: il leur envoya
l'abbé Guérin de Grand-Selve, pour leur offrir la paix. Ils répondirent
qu'ils étaient prêts à la recevoir; et, sur cette réponse, la régente
leur ayant fait accorder une trève, on commença à traiter à Baziège,
auprès de Toulouse, et, peu de temps après, la ville de Meaux fut
choisie pour les conférences. Le comte Raymond s'y rendit avec plusieurs
des principaux habitans de Toulouse. Le cardinal-légat et plusieurs
prélats s'y trouvèrent aussi. La négociation ayant été fort avancée dans
diverses conférences, l'assemblée fut transférée à Paris, pour terminer
entièrement l'affaire en présence du roi.
La régente et le légat conclurent enfin un traité par lequel il fut
stipulé, 1.° que le comte de Toulouse donnerait Jeanne sa fille, qui
n'avait alors que neuf ans, en mariage à Alfonse de France, un des
frères du roi; 2.° que le comte de Toulouse jouirait des seuls biens
qui lui appartenaient dans les bornes de l'évêché de Toulouse, et de
quelques autres dans les évêchés de Cahors et d'Agen; qu'il n'en aurait
que l'usufruit, et que toute sa succession reviendrait, après sa mort, à
sa fille, à Alfonse son mari, et à leur postérité; et qu'au cas qu'il ne
restât point d'enfans de ce mariage, le comté de Toulouse serait réuni
à la couronne (comme il arriva en effet, après la mort de Jeanne et
d'Alfonse); 3.° que le comte remettrait au roi toutes les places et
toutes les terres qu'il possédait au-delà du Rhône et en-deçà, hors
l'évêché de Toulouse; qu'il lui livrerait la citadelle de cette ville,
et quelques autres places des environs, où le roi tiendrait garnison
pendant dix ans; 4.° que le comte irait dans dix ans au plus tard dans
la Palestine, combattre à ses propres frais contre les Sarrasins pendant
cinq ans. Enfin, le comte de Toulouse, pour assurer l'accomplissement
de tous les articles du traité, se constitua prisonnier dans la tour du
Louvre, jusqu'à ce que les murailles de Toulouse, et de quelques autres
villes et forteresses, eussent été détruites, comme on en était convenu,
et que Jeanne sa fille eût été remise entre les mains des envoyés de la
régente, etc.
Ensuite de ce traité, le comte fit amende honorable dans l'église de
Paris, pieds nus, et en chemise, en présence du cardinal-légat et de
tout le peuple de Paris.
Après cette paix conclue, on tint un célèbre concile à Toulouse pour
réconcilier cette ville à l'Eglise. Il fallut toutefois encore quelques
années pour rétablir une parfaite tranquillité dans le pays, où il se
fit de temps en temps quelques soulèvemens par les intrigues du comte de
la Marche et de quelques autres seigneurs; mais elles n'eurent pas de
grandes suites.
Ce que je viens de rapporter s'exécuta pendant la troisième année de la
minorité du jeune roi, avec beaucoup de gloire pour la reine régente,
et beaucoup de chagrin pour les factieux, qui n'osant plus s'attaquer
directement au roi, résolurent de tourner leurs armes contre Thibaud,
comte de Champagne, pour se venger de ce qu'il les avait empêchés de se
rendre maîtres de la personne de Louis.
_Les factieux attaquent le comte de Champagne_.
Le comte de Bretagne, auquel il ne coûtait pas plus de demander des
grâces, que de s'en rendre indigne, et le comte de la Marche, étaient
toujours les chefs de cette faction, aussi bien que le comte de
Boulogne, qui, sans vouloir paraître d'abord et se mettre en campagne,
se contenta de faire fortifier Calais et quelques autres places de sa
dépendance.
Entre les seigneurs ennemis du comte de Champagne, il y en eut
quelques-uns qui, faisant céder la colère où ils étaient contre lui, à
leur haine et à leur jalousie contre la régente, proposèrent, pour la
perdre, un projet qu'ils crurent infaillible: ce fut de détacher de ses
intérêts ce seigneur, qui, par sa puissance, était le principal appui
de la régente, et aurait été le plus redoutable ennemi qu'on pût lui
susciter à cause de la situation de ses états au milieu du royaume. Il
fallait, pour cet effet, lui faire reprendre ses anciennes liaisons. La
comtesse de Champagne, Agnès de Beaujeu, était morte. Thibaud, jeune
encore et n'ayant qu'une fille, cherchait à se remarier: on lui offrit
la princesse Iolande, fille du comte de Bretagne, quoique, par le traité
de Vendôme, elle eût été promise à Jean de France, frère du roi. Thibaud
écouta volontiers cette proposition. Après quelques négociations,
l'affaire fut conclue, et le jour pris pour amener la jeune princesse à
l'abbaye du Val-Secret, près Château-Thierry, où la cérémonie du mariage
devait se faire. Le comte de Bretagne était en chemin pour venir
l'accomplir, accompagné de tous les parens de l'une et de l'autre
maison.
Quoique cette affaire eût été tenue fort secrète, la régente toujours
attentive aux moindres démarches des seigneurs mécontens, fut instruite,
par ses espions et par les préparatifs que l'on faisait pour cette fête,
de ce qui se passait. Elle en prévit les suites, en instruisit le
roi son fils, et l'engagea d'écrire au comte de Champagne la lettre
suivante, qu'elle lui fit remettre par Godefroi de la Chapelle, grand
pannetier de France[1]: «Sire Thibaud, j'ai entendu que vous avés
convenance, et promis prendre à femme la fille du comte de Bretagne:
pourtant vous mande que si cher que avez, tout quant que amés au royaume
de France, ne le facez pas: la raison pour quoi, vous savés bien. Je
jamais n'ai trouvé pis qui mal m'ait voulu faire que lui.» Cette lettre,
et d'autres choses importantes que Godefroi de la Chapelle était chargé
de dire au comte, de la part du roi, eurent leur effet. Thibaud changea
de résolution, quelque avancée que fût l'affaire; car il ne reçut cette
lettre que lorsqu'il était déjà en chemin pour l'abbaye du Val-Secret,
où ceux qui étaient invités aux noces se rendaient de tous côtés.
Il envoya sur-le-champ au comte de Bretagne et aux seigneurs qui
l'accompagnaient, pour les prier de l'excuser, s'il ne se rendait pas
au Val-Secret, qu'il avait des raisons de la dernière importance qui
l'obligeaient de retirer la parole qu'il avait donnée au comte de
Bretagne, dont il ne pouvait épouser la fille. Aussitôt il retourna
à Château-Thierry, où, peu de temps après, il épousa Marguerite de
Bourbon, fille d'Archambaud, huitième du nom.
[Note 1: Joinville, 2e partie.]
Ce changement et cette déclaration du comte de Champagne mirent les
seigneurs invités dans une plus grande fureur que jamais contre lui. La
plupart de ceux qui devaient se trouver au mariage étaient ennemis du
roi et de la régente, et cette assemblée était moins pour la célébration
des noces, que pour concerter entre eux une révolte générale, dans
laquelle ils s'attendaient bien à engager le comte de Champagne. Ils
prirent donc la résolution de lui faire la guerre à toute outrance;
mais, pour y donner au moins quelque apparence de justice, ils
affectèrent de se déclarer protecteurs des droits qu'Alix, reine de
Chypre, cousine de Thibaud, prétendait avoir sur le comté de Champagne.
Ce fut donc sous le prétexte de protéger cette princesse dont les droits
étaient fort incertains, qu'ils attaquèrent tous ensemble le comte de
Champagne, dans le dessein de l'accabler.
Ce fut alors que le comte de Boulogne, oncle du roi, se déclara
ouvertement avec le comte Robert de Dreux, le comte de Brienne,
Enguerrand de Coucy, Thomas, son frère, Hugues, comte de Saint-Pol,
et plusieurs autres. Ayant assemblé toutes leurs troupes auprès de
Tonnerre, ils entrèrent en Champagne quinze jours après la saint Jean,
mirent tout à feu et à sang, et vinrent se réunir auprès de Troyes, à
dessein d'en faire le siége, disant partout qu'ils voulaient exterminer
celui qui avait empoisonné le feu roi: car c'était encore un prétexte
dont ils coloraient leur révolte.
Le comte de Champagne, n'étant pas assez fort pour résister à tant
d'ennemis, parce que ses vassaux étaient entrés dans la confédération,
eut recours au roi, comme à son seigneur, et le conjura de ne le pas
abandonner à la haine de ses ennemis, qu'il ne s'était attirée que
pour lui avoir été fidèle; et cependant il fit lui-même détruire
quelques-unes de ses places les moins fortes, pour empêcher les ennemis
de s'y loger. Le seigneur Simon de Joinville, père de l'auteur de
l'_Histoire de saint Louis_, se jeta pendant la nuit, avec beaucoup de
noblesse, dans la ville de Troyes pour la défendre; et ce secours fit
reprendre coeur aux habitans qui parlaient déjà de se rendre.
Le roi, sur cet avis, envoya aussitôt commander, de sa part, aux
confédérés de mettre bas les armes, et de sortir incessamment des terres
de Champagne. Ils étaient trop forts et trop animés pour obéir à un
simple commandement. Ils continuèrent leurs ravages; mais se voyant
prévenus par le seigneur de Joinville, ils s'éloignèrent un peu des
murailles de Troyes, et allèrent se camper dans une prairie voisine,
ayant le jeune duc de Bourgogne à leur tête. Louis, qui avait bien prévu
qu'il ne serait pas obéi, avait promptement assemblé son armée; et,
s'étant fait joindre par Matthieu II du nom, duc de Lorraine, il vint en
personne au secours du comte de Champagne.
Les approches du souverain, dont on commençait à ne plus si fort
mépriser la jeunesse, étonnèrent les rebelles. Ils envoyèrent au-devant
de lui le supplier de leur laisser vider leur querelle avec le comte
de Champagne, le conjurant de se retirer, et de ne point exposer sa
personne dans une affaire qui ne le regardait point. Le roi leur
répondit qu'en attaquant son vassal, ils l'attaquaient lui-même, et
qu'il le défendrait au péril de sa propre vie. Quand ce jeune prince
parlait de la sorte, il était dans sa quinzième année, et commençait
déjà à développer ce courage et cette fermeté qui lui étaient naturels,
et dont la reine, sa mère, lui avait donné l'exemple, et lui avait
enseigné l'usage qu'on devait en faire. Sur cette réponse, les rebelles
lui députèrent de nouveau pour lui dire qu'ils ne voulaient point tirer
l'épée contre leur souverain, et qu'ils allaient faire leur possible
pour engager la reine de Chypre à entrer en négociation avec le comte
Thibaud, sus la discussion de leurs droits. Le roi répliqua qu'il
n'était point question de négociation, qu'il voulait, avant toutes
choses, qu'ils sortissent des terres de Champagne; que, jusqu'à ce
qu'ils en fussent dehors, il n'écouterait ni ne permettrait au comte
d'écouter aucune proposition. On vit, en cette occasion, l'impression
que fait la fermeté d'un souverain armé qui parle en maître à des sujets
rebelles. Ils s'éloignèrent dès le même jour d'auprès de Troyes, et
allèrent se camper à Jully. Le roi les suivit, se posta dans le lieu
même qu'ils venaient d'abandonner, et les obligea de se retirer sous les
murs de la ville de Langres, qui n'était plus des terres du comté de
Champagne.
Ce qui contribua beaucoup encore à ce respect forcé qu'ils firent
paraître pour leur souverain, fut la diversion que le comte de Flandre,
à la prière de la régente, fit dans le comté de Boulogne, dont le comte,
qui était le chef le plus qualifié des ligués, fut obligé de quitter
le camp pour aller défendre son pays. On le sollicita en même temps de
rentrer dans son devoir, en lui représentant qu'il était indigne d'un
oncle du roi de paraître à la tête d'un parti de séditieux, et combien
étaient vaines les espérances dont on le flattait pour l'engager à se
rendre le ministre de la passion et des vengeances d'autrui. La crainte
de voir toutes ses terres désolées, comme on l'en menaçait, eut tout
l'effet qu'on désirait. Il écrivit au roi avec beaucoup de soumission,
et se rendit auprès de sa personne, sur l'assurance du pardon qu'on lui
promit.
Pour ce qui est du différend de la reine de Chypre avec le comte de
Champagne, le roi le termina de cette manière: la princesse fit sa
renonciation aux droits qu'elle prétendait avoir sur le comté de
Champagne, à condition seulement que Thibaud lui donnerait des terres du
revenu de deux mille livres par an, et quarante mille livres une fois
payées. Le comte n'étant pas en état de fournir cette somme, le roi la
paya pour lui, et le comte lui céda les comtés de Blois, de Chartres et
de Sancerre, avec la vicomté de Châteaudun[1]. Le roi, par ce traité,
tira un grand avantage d'une guerre dont il avait beaucoup à craindre;
mais elle ne fut pas entièrement terminée.
[Note 1: L'acte de cette vente est rapporté par Ducange, dans ses
_Observations sur l'Histoire de saint Louis_, par Joinville.]
Le comte de Bretagne, principal auteur de cette révolte, et dont
l'esprit était très-remuant, n'oublia rien pour engager le roi
d'Angleterre à seconder ses pernicieux desseins. Il lui envoya
l'archevêque de Bordeaux, et plusieurs seigneurs de Guyenne, de
Gascogne, de Poitou et de Normandie, qui passèrent exprès en Angleterre
pour presser Henri de profiter des conjonctures favorables qui se
présentaient de reconquérir les provinces que son père avait perdues
sous les règnes précédens. Ils l'assurèrent qu'il lui suffisait de
passer en France avec une armée, pour y causer une révolution générale.
L'irrésolution de ce prince fut le salut de la France. Hubert du Bourg,
à qui il avait les plus grandes obligations pour lui avoir conservé sa
couronne, était tout son conseil. Ce ministre, gagné peut-être par la
régente de France, comme on l'en soupçonnait en Angleterre, s'opposa,
presque seul, à la proposition qu'on fit au roi de passer en France, et
son avis fut suivi. Il se fit même, cette année, une trève d'un an entre
les deux couronnes: ce qui n'empêcha pas le roi d'Angleterre d'envoyer
un corps de troupes anglaises au comte de Bretagne. Ayant fait avec ces
troupes, jointes aux siennes, quelques courses sur les terres de France,
il fut cité à Melun, pour comparaître à la cour des pairs; et, sur le
refus qu'il fit de s'y rendre, on le déclara déchu des avantages que le
roi lui avait faits par le traité de Vendôme. Ensuite ce prince partit
de Paris avec la reine régente, et marcha avec son armée pour aller
punir le comte de Bretagne. Louis vint mettre le siége devant le château
de Bellesme, place très-forte, qui avait été laissée en la garde du
comte, par le traité de Vendôme. La place fut prise en peu de temps
par capitulation. Aussitôt après, les Anglais, mécontens du comte de
Bretagne dont les grands projets n'avaient abouti à rien, moins par sa
faute que par celle de leur roi, retournèrent en Angleterre.
Quelque ascendant que le roi, conduit par les conseils de la reine sa
mère, eût pris sur ses vassaux par la promptitude avec laquelle il avait
réprimé leur audace, cependant la France n'en était pas plus tranquille;
et l'on voyait sous ce nouveau règne, comme sous les derniers rois de la
seconde race, et sous les premiers de la troisième, tout le royaume en
combustion par les guerres particulières que les seigneurs se faisaient
les uns aux autres pour le moindre sujet; mais elles faisaient un bon
effet, en suspendant les suites de la jalousie et de la haine que la
plupart avaient contre la régente. Comme l'état se trouvait assez
tranquille cette année, elle négocia heureusement avec plusieurs
seigneurs qu'elle mit dans les intérêts du roi son fils, en les
déterminant par ses grâces, par ses bienfaits, et par ses manières
agréables et engageantes à lui rendre hommage de leurs fiefs;
affermissant par ce moyen, autant qu'il lui était possible, l'autorité
de ce jeune prince; mais elle ne put rien gagner sur le comte de
Bretagne.
C'était un esprit indomptable, qui, voyant la plupart des vassaux du
roi divisés entre eux, ne cessait de cabaler, et fit si bien, par ses
intrigues auprès du roi d'Angleterre, que ce prince se détermina enfin à
prendre la résolution de faire la guerre à la France, et d'y passer en
personne.
L'année précédente, il avait assemblé à Portsmouth une armée nombreuse.
Il s'était rendu en ce port avec tous les seigneurs qui devaient
l'accompagner; mais, lorsqu'il fut question de s'embarquer, il se trouva
si peu de vaisseaux, qu'à peine eussent-ils suffit pour contenir la
moitié des troupes. Henri en fut si fort irrité contre Hubert du Bourg,
son ministre et son favori, qu'il fut sur le point de le percer de
son épée, en lui reprochant qu'il était un traître qui s'était laissé
corrompre par l'argent de la régente de France. Le ministre se retira
pour laisser refroidir la colère de son maître. Quelques jours après,
le comte de Bretagne étant arrivé pour conduire, dans quelqu'un de ses
ports, l'armée d'Angleterre, selon qu'on en était convenu, il se trouva
frustré de ses espérances: néanmoins, comme il s'aperçut que le roi,
après avoir jeté son premier feu, avait toujours le même attachement
pour son ministre, il prit lui-même le parti de l'excuser, et il réussit
si bien qu'il le remit en grâce, s'assurant, qu'après un pareil service,
du Bourg ne s'opposait plus à ses desseins.
Avant de partir pour retourner en Bretagne, le comte voulut donner une
assurance parfaite de son dévouement au roi d'Angleterre: il lui fit
hommage de son comté de Bretagne, dont il était redevable au seul
Philippe-Auguste, roi de France; et, comme il savait que plusieurs
seigneurs de Bretagne étaient fort contraires au roi d'Angleterre, il
ajouta, dans son serment de fidélité, qu'il le faisait contre tous
les vassaux de Bretagne, qui ne seraient pas dans les intérêts de
l'Angleterre. Henri, en récompense, le remit en possession du comté
de Richemont et de quelques autres terres situées en Angleterre, sur
lesquelles le comte avait des prétentions. Il lui donna de plus cinq
mille marcs d'argent pour l'aider à se soutenir contre le roi de France,
et lui promit qu'au printemps prochain il l'irait joindre avec une belle
armée.
Le comte étant de retour et assuré d'un tel appui, ne ménagea plus rien:
il eut la hardiesse de publier une déclaration, dans laquelle il se
plaignait de n'avoir jamais pu obtenir justice ni du roi ni de la
régente, sur les justes requêtes qu'il avait présentées plusieurs fois.
Après avoir exagéré l'injustice qu'on lui avait faite par l'arrêt donné
à Melun contre lui, la violence avec laquelle on lui avait enlevé
le château de Bellesme et les domaines qu'il possédait en Anjou, il
protestait qu'il ne reconnaissait plus le roi pour son seigneur, et
qu'il prétendait n'être plus désormais son vassal. Cette déclaration fut
présentée au roi, à Saumur, de la part du comte, par un chevalier du
temple. C'était porter l'audace et la félonie aussi loin qu'elles
pouvaient aller.
Sa témérité ne demeura pas impunie. Dès le mois de février le roi vint
assiéger Angers, et le prit, après quarante jours de siége. Il aurait pu
pousser plus loin ses conquêtes, et même accabler le comte de Bretagne;
mais les seigneurs dont les troupes composaient une partie de son armée,
qui n'aimaient pas que le roi fît de si grands progrès, lui demandèrent
après ce siége leur congé, qu'il ne put se dispenser de leur accorder.
Il retira le reste de ses troupes, et fut obligé de demeurer dans
l'inaction jusqu'à l'année suivante.
Mais, pendant cet intervalle, la régente ne fut pas oisive: elle regagna
le comte de la Marche, et conclut avec lui un nouveau traité à Clisson,
par lequel le roi s'obligea de donner en mariage sa soeur Elisabeth
au fils aîné de ce comte. Elle traita avec Raimond, nouveau comte de
Thouars. Ce seigneur fit hommage au roi des terres qu'il tenait en
Poitou et en Anjou, et s'engagea de soutenir la régence de la reine
contre ceux qui voudraient la lui disputer; et enfin, elle remit dans
les intérêts du roi plusieurs seigneurs qui promirent de le servir
envers et contre tous. Elle leva des troupes, et mit le roi en état
de s'opposer vigoureusement au roi d'Angleterre, qui faisait des
préparatifs pour passer en France.
Effectivement, ce prince étant parti de Portsmouth le dernier avril
de l'an 1230, vint débarquer à St-Malo, où il fut reçu avec de grands
honneurs par le comte de Bretagne, qui, soutenant parfaitement sa
nouvelle qualité de vassal de la couronne d'Angleterre, lui ouvrit les
portes de toutes ses places.
Louis n'eut pas plutôt appris ce débarquement, qu'ayant assemblé
son armée, il se mit à la tête, vint se poster à la vue de la ville
d'Angers, où il demeura quelque temps, pour voir de quel côté le roi
d'Angleterre tournerait ses armes. Louis était alors dans la seizième
année de son âge. La régente lui avait donné, pour l'accompagner
et l'instruire du métier de la guerre, le connétable Mathieu
de Montmorency, et plusieurs autres seigneurs qui lui étaient
inviolablement attachés. Louis, voyant que les ennemis ne faisaient
aucun mouvement, s'avança jusqu'à quatre lieues de Nantes, et fit
le siége d'Ancenis. Plusieurs seigneurs de Bretagne, qui s'étaient
fortifiés dans leurs châteaux à l'arrivée des Anglais, dont ils
haïssaient la domination, vinrent trouver le roi pour lui offrir leurs
services et lui rendre hommage de leurs terres[1].
[Note 1: Les actes en subsistent encore au trésor des chartres.]
Le roi, avant de recevoir ces hommages, avait tenu, comme on le voit par
ces actes, une assemblée des seigneurs et des prélats, où le comte de
Bretagne, pour peine de sa félonie, avait été déclaré déchu de la garde
du comté de Bretagne, qu'il ne possédait qu'en qualité de tuteur de son
fils et de sa fille Iolande, auxquels le comté de Bretagne appartenait,
du chef de leur mère.
Cependant Ancenis fut pris, et les Anglais ne firent aucun mouvement
pour le secourir. Le roi s'avança encore plus près de Nantes, et fit
insulter les châteaux d'Oudun et de Chanteauceau, qu'il emporta aussi
sans que l'armée ennemie s'y opposât. On eût dit que le roi d'Angleterre
n'était venu en Bretagne que pour s'y divertir; car ce n'était que
festins, que réjouissances, que fêtes dans la ville de Nantes, tandis
que les ennemis étaient aux portes. Rien n'était plus propre que cette
inaction pour confirmer le soupçon qu'on avait depuis long-temps, que le
favori du roi d'Angleterre était pensionnaire de la régente de France.
Comme la saison s'avançait, et que l'on voyait bien que les Anglais,
parmi lesquels les maladies et la disette commençaient à se faire
sentir, ne pouvaient désormais exécuter rien d'important, la régente
pensa à mettre la dernière main à un ouvrage qu'elle avait déjà fort
avancé, et qui était de la dernière importance pour le bien de l'état.
C'était la réconciliation des grands du royaume entre eux, et leur
réunion entière avec le roi. On laissa sur la frontière autant de
troupes qu'il en fallait pour arrêter l'invasion de l'ennemi, et la cour
se rendit à Compiègne au mois de septembre 1230. Ce fut là qu'après
beaucoup de difficultés, tant les intérêts étaient compliqués, la
régente, bien convaincue que de là dépendaient le repos du roi son fils,
et la tranquillité de l'état, eut le bonheur de réussir. Les comtes de
Flandre et de Champagne se réconcilièrent avec le comte de Boulogne,
à qui l'on donna une somme d'argent pour le dédommager des dégâts qui
avaient été faits sur ses terres par ordre de la cour. Jean, comte de
Châlons, reconnut le duc de Bourgogne pour son seigneur, et promit
de lui faire hommage. Le duc de Lorraine et le comte de Bar furent
réconciliés par le comte de Champagne et par la régente. Tous les
seigneurs promirent au roi de lui être fidèles, après que ce prince et
la régente leur eurent assuré la confirmation de leurs droits et de
leurs priviléges, suivant les règles de la justice, les lois et les
coutumes de l'état.