Le premier mois que madame de Simiane passa dans son château, s'écoula
assez paisiblement. Le calme de la campagne paraissait avoir rendu le
calme à son ame. Elle consacrait une partie de ses loisirs à donner
des leçons de littérature, de dessein et de musique à mademoiselle de
Waldemar. Cette jeune personne montrait la plus tendre reconnaissance
pour sa bienfaitrice; elle faisait sa principale étude de lui plaire,
écrivait sous sa dictée, la suivait dans ses promenades, et lui
tenait fidèle compagnie, sans toutefois gêner sa liberté. Les
personnes sensibles s'attachent facilement à ceux qui leur doivent
tout. L'intérêt qu'Anaïs portait à la douce orpheline devint bientôt
de l'amitié. Le plaisir qu'elle trouvait à la rendre heureuse lui
faisait quelquefois croire qu'elle l'était elle-même. Cependant, une
pensée triste demeurait au fond de son coeur; et cette pensée, qu'on
devine, corrompait ses plus pures joies.
Un matin qu'elle était à corriger un dessein d'Amélie, on vint lui
annoncer que l'invalide et sa petite-fille demandaient la permission
de la voir. Elle ordonna de les introduire.
Georgette entra tenant entre ses bras un joli enfant. L'invalide
s'approcha avec respect, et lui dit: Vous voyez, Madame, que Dieu nous
a bénis; ma petite-fille est devenue mère d'un gros garçon. Il
me tardait de vous le présenter. Grâces à vous, Ambroise voit
sa quatrième génération. Oh! Madame, combien nous avons fait
de voeux pour vous le jour du baptême!--Grand-merci, digne
homme! Votre arrière-petit-fils promet de devenir charmant. Il
s'appelle?...--Amador. Je l'ai appelé ainsi, afin de perpétuer dans ma
famille le souvenir de mon général et le vôtre. C'est à vos doubles
bienfaits que nous devons notre aisance; vos deux noms seront sans
cesse unis dans nos prières.--Vos affaires vont donc bien, Georgette?
demanda la marquise.--A merveille, Madame; tout nous réussit: Henry
n'a pas encore manqué d'ouvrage; nous avons un septier de farine à la
maison et un septier de blé au moulin. La satisfaction semble avoir
rajeuni notre mère; le vieux père va quelquefois le dimanche,
clopin-clopant, jusqu'à la place de la danse. Mon Henry est
toujours frais et dispos.--Votre tendresse pour lui n'est pas
diminuée?--Diminuée! tout au contraire, nous nous aimons chaque jour
davantage; nous travaillons, nous chantons, nous rions ensemble. Mon
Henry est si fier d'avoir un garçon, qu'il le caresse à chaque
instant; ça fait plaisir à voir. Tenez, Madame, il n'y a de bonheur
que dans le mariage.--Vous croyez, Georgette?--J'en suis certaine:
aussi je donnerais tout au monde pour voir Madame devenir l'épouse
d'un beau Monsieur qui l'aimerait comme mon Henry m'aime, et qui la
rendrait mère d'une belle petite fille, qui serait aussi bienfaisante
qu'elle. Comme je me réjouirais de cet événement! surtout si je
pouvais avoir l'honneur d'être la nourrice choisie par Madame. La
naïve Georgette déchirait innocemment le coeur de madame de Simiane.
Elle fit servir le déjeûner à la paysanne et au vieil Ambroise; mais
elle ne put prendre sur elle d'y assister: elle laissa à mademoiselle
de Waldemar le soin de la remplacer, et se retira dans son cabinet
d'études. Sa harpe s'offrit à ses regards, elle l'accorda sans trop
savoir ce qu'elle voulait faire, et, le sein oppressé de désirs et de
regrets, laissa avec ses pleurs échapper ces accens.
Amour, hymen, présens des cieux,
Divins trésors du plus bel âge,
Vous qui nous rendez précieux
Jusqu'aux maux qui sont votre ouvrage,
Amour, hymen, vos noms si doux,
De mes yeux font couler des larmes.
Hélas! mon coeur, créé pour vous,
Ne goûtera jamais vos charmes.
Eh quoi! sous ces bosquets naissans,
Retraite heureuse du mystère,
On me verra, chaque printemps,
Revenir triste et solitaire.
De l'amour et de ses plaisirs,
Tout m'y retracera l'image,
Et je n'aurai que des soupirs
A faire entendre à leur ombrage.
Cruel destin! l'époux, hélas!
Qui seul eût fait mon bien suprême,
Là, ne suivra jamais mes pas:
Jamais ne me dira je t'aime.
Sans avoir connu le bonheur,
Dans la tombe je dois descendre,
Et les regrets d'un tendre coeur
Ne consoleront point ma cendre.
Le trouble douloureux que madame de Simiane avait ressenti du discours
de Georgette, fut aperçu par Amélie. Cet ange n'est donc pas exempt de
chagrin, pensa-t-elle? Ah! s'il est ainsi, qui osera se plaindre d'en
avoir?
L'absence d'Anaïs ne permit à personne de trouver du plaisir au
déjeûner. Il s'en fallait bien qu'il ressemblât au premier qu'Ambroise
avait pris dans ce château; il en remarqua la différence, but peu, ne
parla point, et s'en alla moins content qu'il n'était venu. Il avait
vu rouler des larmes dans les yeux de la marquise, et n'avait pu
porter un toast à son général.
Dès qu'Amélie fut libre, elle épia l'instant où madame de Simiane
sortait de son appartement, dans l'idée qu'elle pourrait souhaiter de
l'entretenir: elle se trompait; Anaïs passa près d'elle sans la voir,
et prit, toute pensive, le chemin du mausolée de M. de Crécy.
L'orpheline, n'osant suivre sa protectrice dans cette auguste
retraite, se tint à quelque distance, mais non assez loin pour ne pas
être à portée de veiller sur elle.
Mme. de Simiane s'agenouilla auprès du monument, y resta environ une
demi-heure, comme ensevelie dans une profonde méditation, puis fit
entendre ces paroles: «Ombre du meilleur des pères, toi que je
n'invoquai jamais en vain, toi qui m'as long-temps sauvée du danger de
brûler d'une autre flamme que de celle de la gloire; ombre sacrée,
sors du tombeau; reviens, comme autrefois, errer à mes côtés.
Relève-moi du découragement où je tombe sans cesse. Prête-moi la force
de sortir victorieuse des combats auxquels me livre un inconcevable
amour. Dis-moi que ce bien après lequel je soupire, hélas! sans le
connaître, devient toujours fatal à celui qui le goûte. Dis-moi que
ses jouissances passagères ne sont pas comparables à celles que tu
m'instruisis à chérir. Rends-moi cette ardeur qui animait ma jeunesse,
cette noble ardeur, la compagne inséparable du talent, le gage certain
de ses succès. Mon père, fais que je sois encore digne de toi. Oui, je
le serai; oui, mon dévouement à ta mémoire, ma tendresse pour l'ami
qui partagea, qui adoucit mes peines, m'occuperont désormais toute
entière. J'adopterai l'orpheline que le ciel a conduite sur mon
passage; elle deviendra épouse, mère; elle laissera des enfans qui
béniront mon souvenir, comme je bénis le tien; et moi!... moi!... je
laisserai un nom illustre».
Un long soupir suivit ce mot. Madame de Simiane sortit ensuite du
mausolée, avec un air serein, et s'enfonça dans le bois, où Amélie
s'était vîte réfugiée: elle l'aperçut, s'avança vers elle, la serra
dans ses bras, et lui dit: Je viens de songer aux moyens de vous
assurer un sort indépendant.--Je souhaite dépendre éternellement de
vous.--Nous irons passer l'hiver à la ville, je vous chercherai un
aimable et bon mari. Vous ne serez plus seule au monde.--Je serais
bien ingrate, si je m'y trouvais seule maintenant. Madame, croyez-moi,
je ne désire rien tant que de ne pas vous quitter; ma soeur elle-même
ne me fut pas plus chère que vous ne me l'êtes.
Madame de Simiane retourna au château, où elle trouva quelques
personnes qui venaient lui demander à dîner; elle les reçut avec une
grâce parfaite, les entretint avec éloquence et gaîté, sur différens
sujets, et parut, toute cette journée, d'une humeur charmante. Quant à
l'orpheline, la scène dont elle s'était trouvée le témoin secret, lui
était trop présente pour qu'elle pût se réjouir de l'enjouement de la
marquise; il ne lui paraissait que de l'agitation. L'exemple de
Clémence lui avait appris à se défier des resolutions prises contre un
amant. Elle comparait en elle-même Anaïs à un malade à l'agonie,
auquel un cordial rend une force factice: l'effet avantageux que ce
cordial semble produire sur lui, ne sert qu'à retarder de quelques
momens l'époque de sa mort.