Après avoir long-temps réfléchi à l'entrevue que le hasard lui avait
procuré avec le général, madame de Simiane se dit que si elle lui
avait fait quelque impression, il retournerait la chercher au bal.
Dans cette idée elle fit emplette du costume le plus élégant, et
surtout le plus propre à relever les grâces de sa taille. Le jour même
qu'elle comptait s'en servir, elle apprit, par les papiers publics, la
nouvelle du départ de M. de Lamerville; elle n'alla point au bal, eut
un accès de fièvre, maudit la gloire, l'amour, et jusqu'à cette
fortuite rencontre qui avait augmenté, dans son coeur, le pouvoir d'un
sentiment que la raison lui faisait une loi de combattre.
Les rêveries continuelles de madame de Simiane, ses soupirs fréquens,
le rire étudié sous lequel elle essayait de cacher sa tristesse,
l'insouciance qu'elle montrait à cueillir de nouvelles palmes
littéraires, l'empressement qu'elle apportait à s'informer de ce qui
se passait à l'armée, tout apprit à Mr. D. qu'elle n'avait pas
triomphé de son inclination pour M. de Lamerville. Un autre que lui
aurait traité cette inclination de folie; mais Mr. D. savait que les
personnes de l'un et de l'autre sexe, qui sont nées pour se placer
au-dessus du vulgaire, ont toutes un foyer d'amour dans l'ame, et une
exaltation dans l'esprit, qui sont causes qu'elles voient et sentent
autrement que les autres. Que de là naît, chez les hommes, cette soif
ardente de renommée qui excite l'un à vaincre les obstacles pour
s'élever à de hautes conceptions, pousse l'autre à ces dévouemens
sublimes qui lui font compter pour rien la mort la plus cruelle, ou le
sacrifice de ses plus chères affections; que de là aussi naît chez les
femmes, auxquelles la nature refusa les qualités éclatantes qui sont
l'attribut de la force, ce penchant à embrasser avec enthousiasme, à
nourrir avec constance des illusions que le commun des hommes traite
chez elles de disposition romanesque, et que peut-être on pourrait
appeler le beau idéal du sentiment.
Mr. D. ne blâmait pas son amie, il la plaignait, et cherchait à guérir
son coeur en parlant sans cesse à son imagination. Il la pressa de
remettre une de ses pièces au théâtre, et de donner une seconde
édition de son poëme. Elle se rendit à ses désirs. Sa pièce eut encore
plus de succès que dans la nouveauté, et la seconde édition de son
poëme fut épuisée dans le cours d'une semaine. Anaïs ne se présentait
plus dans aucun lieu public, sans voir tous les regards se tourner
avec intérêt sur elle, sans entendre retentir de plusieurs côtés:
C'est madame de Simiane. Un mélange touchant d'orgueil et de modestie
colorait alors ses joues. Un éclair de plaisir brillait sur son front.
O mon père! pensait-elle, tes voeux sont exaucés; mais bientôt le
souvenir d'Amador venait troubler sa jouissance. Eh! comment
s'applaudir long-temps d'une célébrité qu'il condamnait, et qui
élevait une barrière insurmontable entre elle et lui!
Un matin que madame de Simiane était occupée à choisir quelques
bagatelles dans la petite boutique d'un tabletier en face
Saint-Eustache, elle vit sortir de cette église un convoi dont la
seule pompe consistait en cinquante jeunes filles vêtues de blanc,
qui marchaient tristement, deux à deux, derrière le corps porté à sa
dernière demeure. Ce spectacle attendrit Anaïs, en même temps qu'il
excita sa curiosité; elle demanda à la marchande quelles dépouilles on
allait rendre à la terre.--Celles d'une fille de vingt-deux ans.--De
quoi a-t-elle péri?--D'amour.--Grands dieux! l'infortunée!--Oh! ce
n'est pas elle qu'il faut plaindre; elle a tant souffert, le
Tout-Puissant la recevra dans sa miséricorde: _Il doit être beaucoup
pardonné à qui a beaucoup aimé._ Mais sa soeur, cette pauvre Amélie,
si jeune, si sage, que va-t-elle devenir?--Elle laisse une
soeur?--Oui, Madame, une soeur de seize ans.--A-t-elle quelques
moyens d'existence?--Non, Madame, elle manque absolument de tout.
Depuis trois mois elles subsistaient des secours qu'elles recevaient
des personnes du voisinage; mais rien ne se lasse si vîte que la
charité; les longues infortunes et les longues maladies vous enlèvent
vos amis et vos protecteurs. Clémence est morte à temps, son sort
commençait à ne plus toucher que moi. Et que pouvais-je pour elle! je
ne gagne qu'avec peine de quoi soutenir ma nombreuse famille, le
commerce va si mal! Le peu que j'ai donné à Clémence m'a épuisée sans
lui être d'une grande ressource, et je me vois, avec le plus vif
chagrin, dans l'impossibilité de pouvoir procurer le moindre
soulagement à sa soeur.--Où loge-t-elle?--A deux pas.--Voudriez-vous
m'y conduire?--Très-volontiers.--Madame de Simiane monta quelques
étages d'un escalier aussi obscur qu'étroit, et fut saisie de pitié en
entrant dans la chambre, ou plutôt dans le grenier d'Amélie. Cette
jeune fille était étendue sur un méchant grabat, et pleurait
amèrement.--Calmez votre douleur, mon enfant, lui dit la marquise, en
s'approchant d'elle avec bonté.--Oh! comment le pourrai-je?--Comment
me consoler de la mort de ma soeur! de ma soeur! ma dernière parente!
mon unique amie! Hélas! tant qu'elle a vécu, je supportai avec
courage la fatigue, les privations et le mépris que la misère entraîne
à sa suite; mais pourrai-je supporter tout cela, maintenant que je
n'ai plus de but dans la vie, maintenant que je suis seule au monde!
Ne pouvez-vous trouver une ressource dans le travail?--J'ai reçu une
éducation meilleure que ma fortune; je n'ai appris aucun métier, je
n'étais pas née pour avoir besoin d'en savoir un.--Quelle circonstance
vous a jetée dans la situation où je vous trouve?--Oh! c'est une
histoire déplorable que la nôtre.--Confiez-la-moi, mon enfant,
confiez-la-moi, vous ne vous en repentirez pas. Amélie leva ses beaux
yeux remplis de larmes, sur madame de Simiane, et lui fit ce récit,
souvent interrompu par ses sanglots.
_Histoire de Mademoiselle de Waldemar._
Ma mère eut deux enfans, Clémence et moi: elle perdit la vie en me
donnant le jour. Mon père, Théodore de Waldemar, était capitaine de
vaisseau: il partit pour les Indes-Orientales, et nous remit, ma soeur
et moi, sous la protection d'un oncle de ma mère, appelé Blondel. Ce
parent eut les plus grands soins de nous. Mon père mourut d'une fièvre
épidémique: sa fortune consistait en une somme de trois cent mille
livres, placée chez un banquier de Bordeaux, qui jouissait du plus
grand crédit. Notre parent fut nommé notre tuteur. Clémence était dans
un excellent pensionnat, où elle avait des maîtres de toute espèce; on
me réunit à elle avant que j'eusse cinq ans accomplis. M. Blondel
payait pour nous une grosse pension; il faisait des cadeaux à madame
de Rosanne, notre institutrice, à nos maîtres, aux domestiques de la
maison. Chacun s'empressait de nous être utile et agréable. Nous
étions aussi heureuses que des orphelines peuvent l'être, quand le
banquier chez lequel étaient nos fonds fit banqueroute. M. Blondel,
malgré ses démarches et son intelligence, ne put rien sauver du
naufrage. Le chagrin qu'il en conçut le conduisit promptement au
tombeau. A cette époque Clémence avait dix-sept ans. L'homme de loi
qui était chargé des affaires de la succession de notre bon parent,
avertit durement ma soeur que ses héritiers s'étaient mis en règle
relativement à nous, et que nous n'avions pas la plus légère somme à
réclamer d'eux.
Madame de Rosanne était une femme très-obligeante; elle ne vit pas
d'un oeil sec le chagrin de Clémence. Tranquillisez-vous, lui
dit-elle, une de mes amies, madame d'Aiglemont, cherche une demoiselle
de compagnie, je lui demanderai cette place pour vous. Je
l'obtiendrai; vous aurez de bons appointemens. Quant à votre soeur,
elle restera chez moi à quart de pension, jusqu'à ce qu'elle ait
atteint l'âge où l'on pourra disposer d'elle avantageusement.
Les offres de notre généreuse institutrice furent acceptées avec
reconnaissance, par ma soeur. Elle entra chez madame d'Aiglemont.
Cette dame jouissait d'une fortune considérable: son cercle, dont
Clémence faisait les honneurs, se composait en partie d'étrangers de
distinction. Parmi eux on comptait Adrien de Rinaldy, comte
Napolitain. Ma soeur était très-belle. Le comte en devint amoureux, et
par malheur réussit à lui plaire.
Madame d'Aiglemont passait régulièrement les lundis et les vendredis
chez une dame où elle n'emmenait pas Clémence. Les jours que cette
dernière avait l'habitude de me consacrer, le furent bientôt à
recevoir le comte: il lui jurait amour, respect, fidélité. Aimer et
croire est, dit-on, la même chose; ma pauvre soeur crut M. de Rinaldy.
Funeste aveuglement! ajouta Amélie en baissant les yeux, il devait lui
coûter la réputation et la vie.
Le comte offrit des présens d'un grand prix à Clémence; il voulait la
retirer de la dépendance où elle vivait, lui monter une maison: elle
n'accepta jamais de lui que son fatal amour.
La tendresse de M. de Rinaldy pour ma soeur ne dura que peu de mois.
Il devint ensuite amoureux d'une Espagnole, veuve du vicomte de
Rostange, et l'épousa.
Cet événement réduisit Clémence au désespoir. Le secret de son amour
vint à la connaissance de madame d'Aiglemont; cette dame, qui avait
des principes sévères, congédia Clémence. Madame de Rosanne ne voulut
plus me garder.
Ma soeur loua un petit logement près du Jardin des Plantes, où elle
fût se réfugier avec moi. Nous y vécûmes plusieurs mois du fruit de
ses économies, en attendant qu'elle eût trouvé une nouvelle place;
mais son aventure était connue; on y avait mêlé des circonstances
agravantes: aucune dame ne voulut s'attacher Clémence. Elle savait
très-bien broder; elle alla demander de l'ouvrage à des lingères, en
obtint, et se vit même bientôt assez en vogue pour occuper jusqu'à
huit personnes. Le produit de son travail était plus que suffisant à
nos besoins. Elle me donna un maître pour me perfectionner dans
l'écriture et dans l'étude de ma langue. Son projet était de
rassembler quelques fonds pour entreprendre un petit commerce auquel
je serais associée. Depuis quelques temps elle paraissait s'être
résignée à son sort; elle ne prononçait plus le nom du comte. Je la
voyais calme, excepté les lundis et les vendredis; ces jours-là elle
pleurait beaucoup, et répétait: Il n'y a plus de jours, d'heures pour
moi, tout est pour elle.
Un soir qu'elle était allée chercher de l'argent qui lui était dû,
elle revint plongée dans une si profonde tristesse que je lui demandai
en tremblant si elle avait appris quelque mauvaise nouvelle.--La plus
horrible, M. de Rinaldy est fou.--Êtes-vous certaine que cela
soit?--Hélas! oui. On l'a fait interdire, et on l'a conduit avant-hier
dans une maison de santé.--Qui vous a instruite de cet événement?--On
vient de le raconter en ma présence à la dame de chez laquelle je
sors.--Sait-on d'où provient la folie du comte?--De l'inconduite de sa
femme.--Le ciel vous a vengée.--Dites bien plutôt qu'il me punit. Mes
douleurs passées n'étaient rien en comparaison de celle que j'éprouve
maintenant. O ma soeur! combien il est à plaindre! Il n'est entouré,
soigné que par des étrangers. Quel doit être son supplice, lorsque,
dans ses momens lucides, il cherche, sans le rencontrer, le regard
d'un ami! Pauvre Adrien! tous ceux que tu aimas t'abandonnent; mais
Clémence te reste, elle ira te consoler, te servir; ta tête reposera
sur mon sein.--Vous iriez voir le comte?--Dès demain. Ah! si je puis
adoucir ses souffrances, je bénirai encore ma destinée.--Oubliez-vous
les maux qu'il vous a faits?--Je ne me souviens que de son amour.--Il
vous a trahie.--Il est malheureux!
Ma soeur persista dans sa résolution avec un courage digne à la fois
d'éloge et de pitié! Rien ne l'empêcha de passer la moitié de ses
jours, et souvent la moitié de ses nuits, auprès du comte. Elle lui
apprêtait ses tisanes, les lui faisait boire; elle opposait une
patience admirable à ses accès de fureur. Le désir de le soulager lui
faisait remplir avec joie les soins les plus rebutans. Quand il
l'avait nommée, qu'il lui avait adressé un mot de reconnaissance ou
d'amitié, elle se livrait à l'espoir chimérique de lui voir recouvrer
sa raison. Elle ne sentait plus la fatigue, ne connaissait plus le
chagrin. Daigne, ô mon Dieu! s'écriait-elle souvent avec ferveur,
daigne accorder à Adrien le retour du premier de tes bienfaits!
Permets-moi de vivre jusque-là pour lui, je ne vivrai plus ensuite que
pour toi.
Dix-huit mois s'écoulèrent sans apporter aucun changement à la
situation de M. de Rinaldy. Au bout de ce temps, il fut attaqué d'une
fièvre inflammatoire qui mit fin à ses misérables jours. Clémence
reçut son dernier soupir.
Les veilles fréquentes de ma soeur, ses inquiétudes continuelles
avaient épuisé ses forces. Elle ne résista point à ce dernier choc.
Elle tomba dans une maladie de langueur; elle ne conserva aucune de
ses pratiques. Nous n'avions que bien peu d'argent. Elle désirait
changer de quartier. Nous nous défîmes de nos meilleurs meubles, pour
venir demeurer ici. Il est impossible de peindre tout ce que j'y ai
souffert. Là, j'ai vu ma pauvre soeur succomber sous le poids des
regrets, de l'extrême indigence et de l'humiliation. Là, je l'ai tenue
dix fois par jour défaillante dans mes bras; là, je l'ai vue mourir.
Amélie cessa de parler. Vous ne resterez pas davantage dans ce lieu,
dit la marquise, en lui tendant la main. Je vais vous conduire chez
moi; vous y aurez un asile jusqu'à ce que j'aye examiné ce qu'on peut
faire pour vous. Ma voiture m'attend, venez.--O Madame! que vous êtes
bonne! mais, hélas! je ne puis vous suivre.--Pourquoi donc, mon
enfant?--Je dois six mois de loyer au principal locataire, il ne
voudra point me laisser sortir.--Loge-t-il dans cette maison?--Oui,
Madame, au premier étage.--Eh bien, descendons, je vais lui parler.
Madame de Simiane répondit de la dette d'Amélie, et l'emmena.
L'intéressante orpheline fut présentée à Mr. D...., qui approuva
l'action généreuse d'Anaïs. On fit un trousseau honnête à mademoiselle
de Waldemar, qui resta chez sa protectrice sur le pied d'une
demoiselle de compagnie. Madame de Simiane ne recommanda point à ses
domestiques d'avoir des égards pour Amélie; mais elle lui en témoigna
tant elle-même, qu'aucun d'eux ne s'avisa de lui en manquer.
L'histoire de mademoiselle de Waldemar avait fait une vive impression
sur Anaïs. Elle y réfléchissait sans cesse. Que ne doit-on pas
redouter, se disait-elle, d'une passion qui produit de si cruels
effets? L'amour a coûté l'honneur et la vie à Clémence; il a jeté M.
de Saint-Elme dans une apathie plus à craindre que la mort.
Deviendrai-je aussi sa victime? Ah! du moins Clémence et Saint-Elme
avaient une excuse à donner de leur délire, ils ont cru être aimés,
mais le mien est inconcevable; rien ne le justifie. Dois-je m'obstiner
à chérir un homme qui me dédaigne, que je n'ai vu qu'un instant, qu'il
est vraisemblable que je ne reverrai plus. Son départ, si prochain de
notre rencontre, n'est-il pas un avertissement que nous ne sommes pas
destinés l'un à l'autre. Cessons de prétendre renverser des obstacles
invincibles.
L'amour est un mal dont la violence s'accroît en proportion des
efforts qu'on emploie à le guérir. En se répétant qu'elle ne devait
plus penser à M. de Lamerville, madame de Simiane y pensait
continuellement. S'il est difficile, d'ailleurs, de vaincre un
sentiment qui n'est pas partagé quand l'objet qui l'inspire est un
homme ordinaire, ne doit-il pas devenir impossible de bannir de son
coeur celui dont les cent voix de la Renommée se plaisent à redire les
vertus, les exploits ou le génie? Le nom de M. de Lamerville était
consigné dans tous les journaux, cité sur tous les théâtres. Il
n'était pas jusqu'aux chanteurs, jusqu'aux crieurs publics eux-mêmes,
dont la voix rauque et discordante ne portât à chaque heure ce nom
jusqu'à l'oreille de madame de Simiane. Paris entier lui sembla s'être
ligué contre son repos. Le printemps était de retour; elle partit pour
Villemonble avec monsieur D. et mademoiselle de Waldemar. Elle y sera
plus solitaire, y sera-t-elle plus tranquille?